■ë
ii \...^..
L^
-■^•^'^'
^ 1
^»#
DUKE
UNIVERSITY
LIBRARY
Treasure %ooin
Digitized by the Internet Archive
in 2011 witin funding from
Duke University Libraries
http://www.arcliive.org/details/laviedefrancoissOOamyr
LA VIE
D E
FRANÇOIS
SEIGNEVR DE LA NOUE,
D I T
BRAS-DE-FER.
o u
Sont contenues quantité de chofes mémorables , qui fervent à
réclairciflemcnt de celles qui fe fontpaflces en France &:
au Pays- bas, depuis le commencement des troubles
furvcnus pour la Religion, jufques à l'an 1591.
T A R
M*^MoyseAmirault.
A L E T D Ey
Chez Jean Elsevier.
cId Ioc lxi.
A MONSIEVR.
MONSIEUR
DE LA NOUÉ.
ONSIEUR.,
îay appris deptm peu de jours que la
Vie de gonfleur de la Tslpuë njojlre grand
père , eji imprimée à Leyde il y a quatre
mois; mais que l'Imprimeur attend pour
la mettre en vente , qtie jy adjoujie queU
que lettre dedicatoire , ou quelque Trefa^
ce^qui rendre la pie ce de plus de de bit. Lors
que je la compofay , gonfleur ^ je ne nie-^
fiois point propofe d'y mettre d'autre Pré-
face^ que ce qui efi contenu dans les pre-
mières
mieres pages de T ouvrage^ é^ je ne chan-
ge point encore maintenant de dejJ'ein^Car
de dire c^ue cefi une hijloire dans laquelle
on trouvera diverfes chofes qui fervent à
t eclaircîjfement de celles qui fe fontpaf-
fées en France Ù^ au Toys bas , depuis le
commencement des troubles furvenm à
îoccafion de la Religion , jufques à fan
I ^p I .qui fut la fin de la vie de cet Heros^
ce fera bien une indubitable vérité'^ Mais
cefl unechofe quife peut mettre dans la
première page du livre en deux ou trois
lignes y fans quilfoit befoin de s y ejlendre
en difcours, 6t fmon que cejl la coujlume
des Imprimeurs , d'ejfayer d'attirer le
monde à acheter les livres quils impri-
ment ^par quelque chofe qui donne d^ abord
dans les yeux y &" qui excite la curiofitê
des le^eurs y je me ferois ejionné' qu après
avoir achevé celuy là^ Ù" y avoir veu
tant
tant de beaux Ù^ mémorables evenemem
qui y font contenus , on eujl encore creu ne-
cejjaire de le rendre recommandabk par
fonfronti^ice . loint que lefetd tiltre^ qui
ditqueceji la Vie de François , Sei-
gneur de la Noue, dit Bras-de-fer,
doit ajfcs rmeiUer l'esprit de ceux qui
avecque les fentimens du vray honneury
ont quelque connoijfarue de nojire hi/loi-
re. Car aucun n'a eu plus départ en celle
cy dans les chofes qui font arrivées defon
temps ^ ny n* a fait plus hautement à^ plm
conjlamment eclatter ceux là dans tout le
cours de fa vie. De forte qu il faut ejire
tout à fait ejhanger en l'Europe , Ù' prin-
cipalement en France ^ à^ dans les Pro-
vinces unies ^ ou avoir peu de gouHpour
les vray es (Ù^ eminentesvertus^tantChre-
fliennes que Morales ^Tolitiques &" Mili-
taires/i l'on ne fe fent mouvoir à la feule
* 3 p^-^
tronontiation de ce grand nom. ^uant à
une Epîjlre dedicatoire , ^^ionfteur^je ne
m aîtendou pas non plm d!y eftre oblige.
Car ces compofitions nont ordinairement
me ïune de ces deux fins. Ou bien ïon y
'Veut marquer à qui ïon conf acre particu-
lièrement fon labeur ^ ou bien l'on y ueut
prendre ïoccafion de seftendre fur les
lotianges de celuy à qui on parle, Orjavois
affes fait la première de ces chofes à la fin
de mon travail^ quand j y ay dit que ceji
principalement en voflre confideration que
je tay entrepris, Etpour la féconde ^voflre
finguliere modeftie mempefchoit de rny
dejployer^ (Ù^ vos excellentes qualités font
fi connues à^ fe bien eflablies dans ïhifioi-
re^ que je ne pouvois rien adjou^er à leur
recommandation. Car ivn coÛ£^ vom
av es paru de fi bonne heure fur le théâtre
du inonde en de beaux emplois , Ù" vous
avés
avù rempli f attente qtion a eue de zjom
des vofirejetmejje^par de finobles aÛïonSy
que toute î Europe njous connoifl ; (Ù^ de
t autre , cet illufirefang que vos ancêtres ^
dy nommément François (Ù^ Odet delà
Vs[puë , deux ornemens de leur fie cle , ont
infus en vous y y amis avecque leurs au-
tres grandes vertus ^une incomparable mo-
dération^ qui les a toutes affaifonnees. De
forte 5 Monfieur , que je confens bien que
î Imprimeur ^puis quille veut.mette cette
lettre icy à la telie de cette Vie qui fort de
dejfous fa Yrejfe , parceque ce fera vn
témoignage de la vénération que f ay pour
vous ; mais je ny diray rien déplus ,fmon
quejefuis]^
MONSIEUR,
De Saumur, le lendemam. V'ifire tm-humhle é* trgs-obesj/ant
(k Faftjttest i66i, fervitew,
A M I R A U L T.,
A L" A U T E U R,
SONNET.
Les doEies Datez qui ntinjpirent des Vers
Fourpindre ton mérite ont trop peu defçience:
l'on vafte é* grand génie ^ embraffant ^univers.
Far tout également porte fa cognoijfance,
Lesfecrets lesplmfaintsfontpar luy découvert s\
Il épand les torrens de fa vive éloquence >
Et Con voit éclater en desfujets divers
La force de ton ame ^ é'ta haute Prudence.
K^prés avoir produit cent merveilleux efcritSy
Tu veux encore y offrant un modelle aux ejprits ^
T>e mon IlluJlreAyeul ranimer la mémoire.
Et de ton art fameux les Miracles font tels^
^e tajçavante main qui dijpenfe la Gloire,
Fait revivre les Morts pour les rendre Immortels.
C.
Les huit quart les de Trançoù de la Noue.
Rcnautde Cha-
(leau-briant.
Hcleine d'Ldouteviile
tante d'Adrienne d'E-
flouteville, efpoufede
François de Bourbon
Comte de S. Paul.
Guy de Goujon de
Matignon.
Perronnelle de
Jaucourt.
François de Ja Noue.
Madeleine de Challeau-brianc
fœur de MargueritcedeCha-
fleau-briant kmme de Henry
de Crouy Comte dePorcien
en Flandres & de Jeanne
Epoufe de Jean de Chambes
Comte de Montforeau.
François de la No
uë.
François rEfpervier
Anne de Goujon de
Matignon.
Bonnaventure l'Efpervier.
François de la Noue dit bras de fer Mary de Margueritte deTeligni.
On }/apai eu intention de mettre ici la Gcnedogie de U Maifon de la Noue tout du long,on s'est contente de mettre les hait quartiers four faire rjoir les
plus proches Alimces , on ne la fait aller auejujqucs a Olivier de U Noué de qui le Père s'appellett A-Uaricc é' le grand Verc Guillaume de U Ncuï':, de qui
le loHiheauJe trouve encore dAns l'EgUfc de Frcfnay au Pais de Rhets, ou il est enterré avec Anne de Bretagne fa femme.
Les .
Pou
Von 1/4
^ar toh
Usfect
"lépand
EtNn
Laforct
^prés
Twveu
De mon
Etdeto
^eta
Fait rei
^l^mfmflfmim m ^IW^UéMe de l eU^ny.
ii'.ll.iiimc w'cTe
liiznv.
I Llenéc de Varie qui eflant vef-
'vede LouisciehHayeefpoura
Louis de hHaye jg^^^^^^^j.^ ^^^(^l^^^,^p^g^,eSeig-
neurdelaSuze.
Jafques \'ernon Cap"
des Archers de laGar
de du Roy.
Perronnelle deLi-
niers.
^ .,, ^ iPhilipcsdeMonc-
GuillaumeCjou- ^ ^
ç imorency Sœur
d'un Conneftable.
I- rançois de 1 eiigny Senechal
de Rovcrgue & Lieucenanr
pour le Roy au Duché de Mil-
11 détendit Therouënne
ian.
contre l'Empereur Maximilian
^ le Roy Henry Huitième
J'AncIercrre.
Raoul \"ernon grand
Fauconnier de Fran-
ce.
AnneGoulîerSœurdeNrdeBoiffi
grand Maiftre de la maifondu Roy
François premier , & d'Artus Gou-
rter Seig' de Bonnivet Amiral de
France , & de Charlotte Goufier
femme de René de Cofsc Comte de
Brillac.
Arhetufe Vernon.
Margueritte de Teligny.
tJMargumtte de Teligny ejloîtfœiiré fut Héritière de ch Arles de Teligny Mary de Louife de Coligny , qui après en efirê
njefve ejjouja Guillaume de Najfau Prime d'Orange , duquel Mariage vmt Henry 'Trime
d'Orange , grand Pcre de celny d'anjourdlny.
e.
m c
(tr t
épa
a/c
tdi
<^
ait .
LA VIE DE
FRANÇOIS,
SEIGNEUR DE LA I^JOLTË,
DIT
B R A S - D E - F E R.
"in. i.if) •>/./r..jh)q
'0Ê^<^^^Ûf^ e me fuis diverfcs fois eftonné comment
^^ -^ ^s^l^ \^ France ayant porté tant de bons efcri-
vains depuis ibixante ou quatre-vingts
ans , il s'en eft il peu trouvé qui le foient
appliqués à recueillir les vies des hommes
illuftrcs à qui elle a donné la naiflance. Par
ce que l'hilloire eftant la lumière de la vie,
& la maiftrefle de la prudence politique & de la vertu, cette
forte de compofition eft de toutes les parties de l'hiftoire,
&: de toutes les formes qu'on luy peut donner , la plus capa-
ble de produire ce bon effet , & celle qui le fait avec plus
d'aggrément Se d'efficace. Et mon eftonnement fur ce lUjet
s'eft redoublé , à toutes les fois que j'ayf^Ait quelque refle-
xion fur la multitude comme infinie de Romans où tant de
bonnes plumes fe font exercées. Car fi la facilité d'une chofe
peut donner quelque inclination à l'entreprendre plûtoffc
qu'une autre qui requiert d'avantage de travail, il me fcm-
A I ble
t La vie de François,
ble qu'il eft plus ailé de compofer un ouvrage dont leséve-
nemcns eticdivemcnt arrivés vous fourniflent lamatiere,de
forte qu'il ne vous refterien finon la formeàluy donner,
que d'inuenter vous mefme ce qui doit fcrv'ir de corps à
vôtre narration , & y adjouter encore , outre la dii'pofition,
les grâces du ftiïc , ik l'orncnement du langage. Quefi l'on
regarde à la gloire que les honneftes gens peuvent efperer
de leurs ouvrages , comme il femble que fe Ibit la naturelle
recompenfe d'un labeur où on a employé beaucoup de fdiiï
& beaucoup de temps 5 il faudroit avoir compofé un grand
nombre de Romans pour fe rendre aufTyrecommandablc
à la pofterité 5 & s'acquérir autant d'eftime entre les hom-
mes 5 qu'a fait Plutarque. Enfin , fi ceux qui mettent la main
à la plume, regardent à l'utilité du public, ce qui eft fans
doute la plus noble fin que l'on s'y puifle propofcr , il n'y a
perfonne qui ne recognoifle la différence qui efl entre le
profit qu'on peut tirer de lalefturedes Romans , & celuy
que nous fournit une hiftoire véritable. En Tune & en l'au-
tre de ces deux fortes de produirions, ce que l'on y doit
principalement rechercher confifte , d*un codé , en lafcien-
ce de la guerre , & en celle de bien gouverner les Eftats , &c
de l'autre, dans les exemples de pieté , dejuftice , de valeur,
deconftance, de tempérance , de libéralité , & des autres
vertus morales , dont il a pieu à Dieu reveftir quelques uns
d'entre les mortels , pour en eftre comme un patron fur
lequel les autres fe formaflent. Car c'eft pour cela qu'il a de
temps en temps fufcité de ces hommes extra-ordinaires,
qu'on appelle communément des Héros. Or quand à ces en- '
feignemens qui fvrment les hommes en capitaines,& qui les
rendent capables du fouverain gouvernement , je ne nie pas
que les Romans n'en puilîent fournir de bons , & fçay bien
qu'Homère a eflé tenu par les PoUticques pour un grand
homme d'Efla^ , & qu'Alexandre le Grand , juge fuffifant
i en
s E 1 6 N E Û R î) t: L A N G uë. J
en cette matière , le lilbit ordinairement comme un excel-
lent douleur de lalcience militaire. Ncantmoins, j'efti-
me audy que perfonne ne niera que ces deux fcienccs , de la
politique & de la guerre , le peuvent encore apprendre avec
beaucoup plus de certitude dans Polybe & dans 'l'ite Live,
dans les commentaires de Ceiar , dans la retraite des dix
mille , comme elle eft elcrite par Xenophon , dans Arrien,
&: dans les autres hifloriens qui nous ont rapporté la vieSc
les aélions d'Alexandre meline. La railbn en eil que les
Romans ont toujours quelque choie d'étrange & d'extra-
vagant, qui fort hors des termes , non delà vérité feule-
ment, mais encore de lavray-lèmblance, &qui met dans
l'Efprit du lefteur des Idées qui ne s'adjuftent nullement
avec ce qui arrive &: qui fe prattique efleâ:ivement entre les
humains. Tellement que les enféignemensqui ennaiflent,
font comme les loix de la Republicquc de Platon , qui ne fe
peuvent réduire à l'ufage de la vie humaine. Pour ce qui
eft des exemples , poureftre utiles & efficaces , il faut qu'ils
émeuvent, &:pour émouvoir fenfiblement , il faut qu'on
ait cette opinion là qu'ils font vrays. Car il n'y a que les cho-
fes réelles , ou au moins que nous croyons telles , qui foient
capables de nous toucher : &c cette impreflion que d'abord
nous recevons en la lecture des Romans , que ce qu'ils
nous racontent n'a jamais efté , fait que nous ne les prenons
que pour des fujets de récréation , & ne les confiderons
que comme des tapifïèries où des peintures , qui nous re-
prefententdes perfonnages faiéts à fantaifie feulement. Que
il en les contemplant nous en fentons quelque émotion ,
elle eft femblable à l'illufion d'un fonge,dont nous perdons
le fouvenir en nous évaillant -, ou tout au plus à l'impreflion
que faift en nous une tragédie bien reprefentée , qui fur-
prend pour un peu de temps nôtre imagination , mais dont
on perd abfolument le fentiment -, aufîy toft qu'on eft forti
A 2 : de
4 La vi e d e F r a n ç ai s* !
de la fale où l'on là joiicc. Au lieu que les choies véritables»
(i elles rencontrent en nos âmes quelque dilpofition à les
recevoir, y deiœndent fi avant , & y remuent i\ puillàm-
mentlesafïedtions , que pour peu fouvent qu'on nous les
inculque , elles nous induifent à tâcher de nous y confor-
mer 3 ou nous détournent de leur imitation , félon qu'el-
les font utiles & dignes de recommandation 5 ou mauvaifes
& des-honneiles. Cette confideration m'euft porté à don-
ner une partie de mes eftudes à cette forte de travail , & à
rechercher dans les hiftoires tant anciennes que modernes
les plus belles vies des grand&hommes qui ayent efté dans la
Chreflierité 3 popr en faire un volume conliderable , fije
n'euffe creu eftre obUgé de m' attacher plùtoll aux chofes
qui font plus proprement de ma profeiTion. Et bien que je.
me fente de beaucoup 5 inférieur à la magnificence d'un fi
grand deiîèin , j'euiîe pourtant elîayé d'imiter cet incom-
parable &c prefque divin ouvrage ,. dans lequel Plutarque
nous a laifîë les portraits de tout ce qu'il y a jamais eu de
plus grand & de plus vertueux dans le Gentilifme. Car fi l'or
pinion qu'on a depuis tant de fiecles , qu'il eft abfolument
impofîible d'égaler Homère & Virgile , n'a point empe-
fché par le pafTé , & n'empefche point encore maintenant
ceux que la nature & l'étude ont gratifiés de quelques dons
pour cela , de faire des poëmes héroïques à leur imitation ,
pourquoy le defelpoir , d'atteindre à la perfe£lion d'un il
grand original , nous détourncroit-il de nous efforcer à en
reprefenter quelques copies ? Mais quantité d'autres oc-
cupations & d'autres ouvrages ont confuméle temps qu'il
euft falu employer à celuy-là , & fi je n'avois point engagé
ma parole au public de luy faire voir la vie que je commen-
ce à efcrire icy , je m'en abftiendrois volontiers , pour vac-
quer à quelques autres labeurs , qui comme ils font plus
conformes à ma condition , aufîy peut eftre font ils plus de
ma
Seigneur de la Noue. f
ma portée : & quand je m'en diipenferois , on m'a fi peu
fourni de mémoires pour reùiîîr en ce dellèin , que cela
pourroitpafièr pour une légitime excufe. Défait, prefque
tout ce que j'ay à dire fur le lujet que j'entreprens , le trou-
vant dans les auteurs qui ont eicrit l'hiftoire de France &
des Pays-bas , jecniinsque quelqu'un ne juge monentre-
prife ou inutile ou non neceilàire. Neantmoins , je me
fuis enfin refolu à m'aquitter de ma promelle , & à fatisfaire
le mieux que je pourray à l'attente de plufieurs , &: particu-
lièrement de ceux qui eftans ilTus du l'ang de ce grand hom-
me dont je veux icy ériger le monument, ont part en la
gloire de Ion nom , comme ils ont hérité de fes vertus &
de fes qualités recommandables. Et bien que je puifTe dire
peu de chofe fur cette matière qui n'ait efté ditte avant
moy 5 i'efpere qu'eux & le public ne me fçauront pas mau-
vais gré d'avoir receuilli en un, ce qui efl efpars (^à & là,
en divers endroits deriiilloire. Car c'efl à peu prés com-
me fi je ramafïbis les pièces d'une flatué que quelque acci-
dent auroit démembrée , & dont il auroit difperfé les par-
ties en lieux écartez , & comme fije les reûniffois en un
corps , pour les mettre un peu plus en veuë. Pour ce qui efl
de les remettre chacune en leur place , & d'y bien obfervcr
les proportions , lesliaïfons , & les join£bures des temps",
au moins en ce que cette belle vie a eu de plus confiderable
& de plus éclatant , c'eft une chofe que je ne defefpere pas
de pouvoir faire en y apportant quelque foin. Mais fi je les
raccourcis un peu , & nommément lesadtions militaires,
en la defcription defquelles les hifloriens fe font étendus,
je penfe que l'équité du lecteur l'empefchera de me le tour-
ner à blâme. Outre que cela eft fort éloigné démon mellier,
& qu'il faut avoir plus de cognoiflànce de eeluy de la guerre
que je n'en ay , pour parler pertinemment de la conduittc
des armées > des iieges des villes , & des combats , cette
A 3 ex-
6 Lavied F. François,
exactitude n'eft nullement de mon delieinj qui n'a pour
but que de mettre la vertu de ce grand peribnnage en
un plem jour, afin qu'elle puiflc eilre mieux conllderée &
plus tucilement imitée par touttes fortes de gens , princi-
palement par les gentilshommes de bonne mailbn, à qui
j'ay délibéré de le propofer en exemple. S'il a eu ce mal-
heur de venir en un temps de combuftions civiles , nous
fbmmes par la grâce de Dieu fous un règne où il y a
fujetd'elperer qu'ils n'auront à faire la guerre flnon con-
tre les eftrangers. Mais quand 5 ce que Dieu ne vueille, il
arriveroit quelque broùillerie en l'Eftat 5 ils ne laifleroient
pas d'avoir icy un beau modelle de leur conduite, tant pour
régler leurs fentimens dans la différence des partis, & leur
faire prendre celuy auquel ils fe fentiroient obligés parla
confcience & par l'honneur , que pour s*y gouverner gene-
reufement, & s*y maintenir dans une haute réputation de
Taleur, d'intégrité , &c d'innocence. La maifon de la Noue,
à qui de belles terres du pays de Bretagne ont donné le
nom, eft fort ancienne, & bien que celuy dont j'efcris main-
tenant la vie en ait efté le plus glorieux ornement , il n'a pas
laifTé de tirer beaucoup de fplendeur de fes Anceftres, com-
me il a eu le bonheur que la réputation de fà vertu ne s'eft
point fleftrie en fes defcendans. Son père s'appelloit Fran-
çois de la Noué comme luy, & fa mère, nommé Bonna-
venture l'Efpervier, eftoit fille de François l'Efpervier,
chef d'une très bonne maifon d'Anjou, &c d'Anne de Ma-
tignon. Son ayeuil avoit aufïy nom François, ôcavoit époufé
Magdelaine de Chafteau Briand , famille illuftre & puiflàn-
te en biens : & fon Bis-ayeuil nommé Olivier , au de là du-
quel l'hiftoire de Bretagne ell un peu confufe, tenoit en ce
pays-là rang entre les Seigneurs qualifiés de fon temps . Il
eut donc cet avantage de naiftre dans une maifon pleine de
biens oc de beaux exemples , & de tirer fes premières inftru-
£tions
Seigneur de la Noue. f
étions de la noblefle de fa race, & de la generofité d'un beau
fang. Et c'eft une chofc qui paflè pour confiante en Breta-
gne, que Guillaume de laNouë, duquel on voit encore le
tombeau à Frefnay en Rhets, de Pan 1200. fut choiil par
laDuchefle de Bretagne pour eftre un des douze Chevaliers
Bretons, qui par un combat contrc pareil nombre d*An-
glois , terminèrent les differcns àcs. deux nations , & que ce
fut par la valeur de ce Guillaume, qui refta feul vivant des
vingt quatre en ce combat , que les Bretons en remportè-
rent l'avantage. Mais bien que celuy-cy vint au monde en
Tan 1 53 1 . temps auquel le grand Roy François avoit com-
mencé, de remettre en honneur l'étude des bonnes let-
tres , il n'eut guercs d'autre éducation que celle qu'on don-
noit auparavant aux gentils-hommes de bonne maifon , qui
eftoit qu'après leur avoir tait apprendre à hrc &: à cfcrire , &
quelques exercices du corps, on lesmettoitincontinantà
ceux des armes & de chevaux. De forte que prefque tout ce
qu'il a depuis eu de belles cognoifîances dans les langues &
dans les fciences, où il s'eftoit avancé au deflùs de la médio-
crité , ayant tenu rang entre les fçavans , il l'a aquis luy-mé-
me par la lecture des bons livres, & par la force de fon génie,
qu'il avoit très-excellent. Aully tofl: qu'il eut affcz d'âge &
de force pour cela, il defira de voyager, &: d'aller voir entr'-
autrespays , l'Italie , qui avoit le bruit d'avoir plus depoli-
tefîé que les autres Contrées de l'Europe, & de donner de
plus avantageufcs teintures aux hommes de condition. Car
outre l'air du pays,qui ilibtililè naturellement les efpritSjil y
avoit des-ja long-temps que les lettres y fleuri{]bient,& pour
bien apprendre à monter à cheval , on avoit autresfois cette
opinion qu'il faloit ncccllairement pafîèr les Alpes. Ayant
appris les chofcs ncccilàires pour bien exercer laprofellîon
dans laquelle il s'eft depuis extra-ordinairement lignalé , &
s'eflant rendu accompli en l'art de manier les armes ôcde
biçn
8 La VI B DE François,
bien monter à cheval, il revint en France, Retrouva que pen-
dant ion abfence il s'elloit palic une choie qui luy donna de
la trifl:enc,&: de la gloire tout enlemblc, ik dans laquelle il fit
paroiftre la bonté de Ton naturel. Son père citant mort , &c
le gouvernement ablblu de fa maiibn eftant par ce moyen
tombé entre les mains de fa raere,bien que d'ailleurs elle fuft
dame vcrtueulé , on eut pourtant cette falcheulé opinion
d'elle que par fon mauvais ménage elle eftoit capable d* en
dilîiper tout le bien. Et défait, on tient encore par tradi-
tion entre ceux qui ont cognoiflance de cette illullre famil-
le , qu'outre les autres profudons aufquelles elle fe laifîbit
aller, elle avoit une merveilleufe inchnationaujeu. Cela
fût caufe que les amis de ce jeune Seigneur , craignans que
quand il feroit de retour il ne trouvaft fes affaires en pitoya-
ble defordre, en donnèrent advis au Roy Henry fécond,
qui à leur folicitation interpofa fonauthorité pourollerà,
cette femme Padminiftration de cette maifon, jufqueslà,
qu'il la fit mettre en quelque eipece d'interdift ion. Quand
donc il fut venu à Paris , où il l'alua la Cour avant que de re-
tourner en Bretagne, le Roy , à qui on en avoit tenu de fort
avantageux langages, ne manqua pas, après quelques ca-
refTes, de luy dire le foin qu'il avoit eii de luy pendant fon
abfence en oifant à fa mère la difpofition de fon bien. Mais
à ces paroles il rougit, & ayant remercié le Roy de l'honneur
de fa bonne volonté, il fupplia fa Majefté de remettre ià mè-
re en l'eftat auquel elle eftoit auparavant : parce qu*il ne
croyoit pas qu'elle euft befoin de cette corredion en fa con-
duitCi & que quand il y auroit quelque chofe à redire en fon
ménagementjune grande partie du bien de la maifon eilant
venu de fon cofté, il n' eftoit pas raifonnable qu'on luy oftaft
la liberté d'en ufer à fa volonté. Et dés lors cela donna de
luy cette impreffion , qu'il a confirmée en tout le cours de fa
vie, qu'il avoit l'ame douce &modefte, abfolument déta-
chée
SEIGNEURDELANouë. 9
chée de toute telle Ibrte d'interefl: , & qui preferoit Thoii-
neur & l'eilime de la vertu à toute autre chofe. Je ne trouve
dans riiiftoiregueres de traces de les premières armes : par
ce fans doute qu'ayant au retour de les voyages , fait quel-
ques campagnes » comme ont accoutumé de faire les hom-
mes de condition , la paix d'entre Henry II. & Philipes II.
furvint, comme laNouën'avoit pas encore 27. ans. Seu-
lement eft-il dit dans l'Eloge que luy a fait Sain6be Marthe,
qu'il fit Ton apprentifîàge au métier de la guerre en Lom-
bardie , fans doute fous le commandement de ce grand Ma-
refchal de Brillàc , qui reftablit en fon temps la difcipline
militaire , & qui donna tant de preuves &: tant d'exemples
d'une excellente vertu. Mais quant à ce quieft de la reli-
gion 5 il n'eft pas mal-ailé de conjecturer comment il luy ar-
riva d'abandonner la profelîion Romaine.
Dés le règne de François premier, la religion qu'on a de-
puis appellée Reformée , avoit commencé à s' épandre four-
dément dans le Royaume. Mais la rigueur avec laquelle on
traitoit ceux qui l'embralîbient , l'avoient empefchée décla-
ter ouvertement. Sous Henry fécond , bien que la feverité
desEdits& des exécutions ne fût gueres moindre, il n'y
eut pourtant aucune province dans le Royaume oii elle ne
prift pied , & mefmes dans celle de Bretagne , quoy que ce
Ibit une de celles qui y ont toujours le pkisrefifté. Elley
parvint & s'y établit par le moyen du Seigneur d' A ndelot,
frère de l'admirai de Coligni. Car s'eftant marié avec Clau-
de de Rieux, demoifelle de grande maifon, & qui poflèdoit
quantité de belles terres en ce pays-là , il y fit un voyage , &
eut bient le courage d'y mener avec luy un Miniftre nommé
Cafpar Cormcl , dit Fleury , & de faire prefcher à huys ou-
verts dans la maifon de la Bretefche , & en quelques autres
maifons qui luy appartenoient. Or comme il elloit hom-
me de haute naiflance, qui avoit de belles charges dans le
B Rovau-
ïo La vie de François,
Royaume, & qui cftoit de grande réputation, il fût là vifité
par divcrlcs peribnnes de condition , qui commencèrent à
goûter cette dodlrine en fa compagnie, & elle ie provigna
par ce moyen en ces quartiers là , de telle façon que depuis
cevo3^ageded'Andelot,quifefitfurla findel'an iff/. juf^
ques à PEdit de Janvier 15-62. il s'y forma dix ou douze
grandes Eglifes. Et ce fût en ce temps-là , que le Seigneur
de la Noue en reçeut les premières inflructions , qu'il a gar-
dées conftamment jufques à la fin de fa vie. d'Andelot
cftoit d'un naturel ardent, & la Noue d'une conftitution
merveilleuièment modérée. Mais en cette diverfité de
tempérament, leur vertu efl:ant également éminente, quand
ils eurent embraffé une mefme religion , & qu'ils fe virent
liez d'un mefmeintereft à la défendre, ce n'eft pas choie
merveilleufe , fi eftans tous deux de ce fcntiment , qu'il efl:
permis de prendre les armes pour la maintenir, principale-
ment quand la liberté de la profellèr eft fondée en de bons
Edits, comme eftoit celuy de Janvier, ils ont tandis que
d'Andelot a vefcu , toujours entretenu une fort eflroite
amitié , & porté les armes enfemble. Ils eftoient tous deux
à Paris lors que cet Edit fut rompu par le Mallacre de Vafly,
6c ils fuirent du nombre de ceux qui fe retirèrent de Paris
à Meaux avec le Prince de Condé, l'Amiral , 6c quantité
d'autres Seigneurs, pour délibérer de ce qu'ils avoient à fai-
re pour leur commune confervation en cette occurrence.
Et la refolution ayant eflé prife d'eflàyer à fe rendre les plus
puifTans auprès du Roy, ou , il cela ne fe pouvoit, de fe faifir
de la ville d'Orléans , à fin d'en faire , s'il faut ainlî dire, leur
place d'armesi pOur tenter le premier de ces deux partis , ils
s'achemmerentavec les autres vers Sain6b Cloud : & cela ne
leur ayant pas reùlîy , par ce que le Duc de Guyfe , & ceux
qui l'accompagnoient , s' eftoient les premiers emparés de
la Cour 3 ils furent ejicore du. nombre de ceux qui exécutè-
rent
Seigneur DE LA Noue. ii
rent Tautre deflein de la façon que la Noue mefmelenous
rapporte dans fes mémoires. Il dit donc qu'un jour avant
que de partir, le Prince envoya d' Andelot à Orléans pour
fe rendre maiftre de la place le plus doucement qu'il pour-
roit. Car y ayant alors grande quantité de gens de la Reli-
gion en cette ville là, &c le bruit de ce qui fe pafibit à Paris &c
aux environs , ne s'y eilant point encore elpandu , il le pro-
mettoit que la preience de d' Andelot luffiroit pour encou-
rager ceux de la Religion , &: pour les mettre en cftat de
l'emporter fur les Catholiques. Mais d' Andelot y eftant
entré incognito , & ayant recogneu que ceux du party con-
traire commençoient à fe remuer , &: que fi on en venoit
aux armes, comme il y avoit apparence qu'on ne le pour-
roit pas éviter , l'événement de l'affaire fe trouvcroit péril-
leux, il manda au Prince qu'il fe haflaft, &: que le fuccés
de fon delîèin dependoit de fa diligence. Le Prince donc
s'eilant mis au grand galop à fix lieues prés de la ville, &
;iprés luy environ deux mille chevaux,tantenMaiftres qu'en
valets 3 ce fuft premièrement un fujet d'un merveilleux
étonnementàceuxquife trouvèrent fur le chemin, &: qui
n*ayans point encore ouy parler de broùillerie à la Cour, ne
fçavoient à quoy imputer un li étrange mouvement j & puis
ce fut encore une matière de rifée, à ceux mefmes quicou-
roient , à caufe des fauts & des cullebutes qu'on faifoitdans
ime carrière 11 déréglée. Cependant, avec tout ce defor-
dre, la célérité, en cette occafion, comme en une infinité
d'autres occafions militaires, exécuta ce que l'on s'eftoit
propofé. Caries Catholiques d'Orléans, qui eftoient en
beaucoup plus grand nombre que les autres , n'ayant pas eu
le loyfir de fe recognoiftre, n'y de fe refoudre à fermer leurs
portes , le Prince y arriva & s'en faifit, & ce fuft fa refource
dans les difgraces qu'il reçeut puis après en fes affaires. Par
ce qu'ayant perdu Bourges, qu'on difoit n'avoir pas efté
B 2 defen-
12 Laviede François,
défendu comme il falloit , & en iliitte Rouen , quelque de-
voir qu'on euft fait de le garder au delà de ce qu'on pen-
foit qu'il le pcuft eftre, ce Prince fe fuft veu réduit à de mau-
vais termes, fi Orléans ne luy eufl: donné le loylir d'atten-
dre le fecours que d' Andelot , qu'il avoit envoyé en Alle-
magne 5 luy amena enfin , après des folicitations & des dili-
gences inimaginables. Ce fecours eftant venu , le Prince
prit la campagne,&: l'armée ennemie la tenant aufïy, il fe fit,
avant que de lé joindre , diverfes allées-&-venuës de part &
d'autre , pour trouver quelque accommodement > & enfin
on fe refolut à ce célèbre pour parler de Toury , qui eft rap-
porté fi foigneufement dans les hilloires. Il fuft donc con-
venu entre la Reyne &: le Prince, qu'ils fe verroient là, qu'ils
pourroient amener chacun de foncoflé cent gentils-hom-
mes avec armes &c lances , &: non plus : que les autres troup-
pes n'approcheroient point du lieu de l'entreveuë plus
prés que de deuxheuës: que trente chevaux légers de part
& d'autre , fix heures devant que s'aboucher , découvri-
roient la campagne qui eft extrêmement raze en cet endroit-
là. La Reyne & le Roy de Navarre d'un cofté , le Prince Se
l'Amiral de l'autre , tous à cheval , fe trouvèrent au lieu afïï-
gné, & cependant les deux trouppes , quieftoientcompo-
iées de perfonnes d'ehte &: mei'mes la plus part Seigneurs
démarque, firent alte à huiâ: cens pas l'une de l'autre. Le
Marefchal d' Anville commandoit à l'une , & le Conte de la
Rochefoucaut à l'autre,6c dans celle cy eftoit la Nouë,choi-
fy avec les autres par le Prince pour cela. En quoy l'on peut
voir la confideration qu'il faifoit de fa qualité , & l'eftime
en laquelle il avoit des lors fa vertu. Les entreveués eftans
ordinairement fulpeâres , par ce qu'elles font perilleufes.
Ce pour parler n'ayant produit aucun fruit , & les chofes en
eftant venues aux plus grandes extremitez , la Noue fui vit
toujours le Prince jufques à la bataille deDreux,où il ié trou-
va>
SEIGNEUR-DELANouë. 1^
va, & y fit le devoir d'un tres-vaillant-homme -, & la bataille
ayant eu le fuccés que chacun fçait , il accompagna l'Amiral
en fa retraitte , Taflifl-a dans les exploits qu'il fit dans la bafle
Normandie , 6c demeura en armes avec luy jufques à la paix.
Les particularitez de cette guerre font décrites par les hifto-
riens , & qui voudra voir combien la Noue eftoit honnefte
homme, & capable de juger des grandes affaires, il faut qu'il
lize les reflexions qu'il a faites fur les caufes , fur les progrez
& fur la fin de ces|)remiers troubles , & en gênerai fur tout-
tes les choies mémorables qui s'y firent, tant dans les con-
feils que dans les combats. Car il y verra d'excellens témoi-
gnages de fa pieté , par laquelle il rapporte à la conduite de
la providence de Dieu la difpofition dés évenemens de cho-
kst que les autres ont accoutumé d'attribuer ou à la provi-
dence humaine , ou à la fortune. Il y trouvera des preuves
d'un jugement exaft & profond, à examiner les choies dou-
teufes, & a en prononcer platoft: par elles-mefmes que par
les évenemens -, comme particulièrement où il s'agift de
comparer l'adbion du Prince de Condé quand il aban-
donna Paris à fes ennemis , avec celle de Pompée , lors
gu'il laiflà la ville de Rome en la puiflànce de Celar. Il
y verra des remarques fur les adtions militaires , comme
fur les accidens arrivez en la bataille, & fur le fiege d'Or-
léans, où il montre qu'il y eftoit parfaitement entendu. Il
y trouvera dcquoy louer fa generofité , en ce qu'il donne
aux a(n:ions des ennemis la louange qu'elles méritent, &
met nommément celles du Duc de Guyfe, le grand fîeau
de ceux de la religion , dans leur plus beau jour , avec
cette déclaration exprefîè , que quand il verra reluire la
vertu en quelque perfonne que ce foit , là il l'honorera.
Enfin il y verra une merveilleufe inclination à la bonté &:
à la charité , pour avoir bonne opinion de ceux là mefmes
qui ne luy en donnent point de fujet apparent , quand
B"3 ils
14 La vie de François,
ils ne luy en fourniflcnt point aully de manifcftement con-
traire.
La paix qui termina cette guerre, ne dura pas long temps.
Le Prmce de Condé, r Amiral , d'Andeiot, & grand nom-
bre d* autres Seigneurs de la Religion , ayant creu que s'ils
ne pre^'enoient ceux de Guife , leurs mortels & implacables
ennemis, ilsferoientprevenus'pareux, &mellans avecla
Religion l'intereft de PEftat , à la Ibuveraineté duquel la
mailonde Guife avoit la réputation depretendre au préju-
dice des Princes du fang , ils prirent de nouveau les ar-
mes. Et parce qu'outre la raifon toute apparente qu'ils y
voy oient , ilsavoient expérimenté dans la guerre précé-
dente 5 qu'en ces querelles de Religion & d'Eftat , ceux
qui ont le moyen de pouvoir faire parler le Roy , ôc d'em-
ployer fon nom & fon authorité > ont un avantage ineili-
mable , ils tafcherent de fe mettre en pofture de s'en préva-
loir. De la vint cette célèbre entreprife de Meaux, dont
le refîèntiment defcendit fi avant dans le cœur du Roy
Charles IX. quelque jeune qu'il fûft, qu'il n'en a jamais per-
du le fouvenir. De forte qu'outre l'extrême averii on qu'il
a toujours témoignée depuis contre ceux de la Religion,;
les Catholiques mefmes ont creu , &: ont laiffé parefcrit,
& Monluc entre les autres , que ce fuffc ce qui produifit en-
fin cette funefte journée de la fain£b Barthélémy. La valeur
des Suifîès , dont les confederez Ç ainfy s'appelloient le
Prince &ceux qui l'accompagnoient ^ nepeurent jamais
entamer le bataillon , ayant remené le Roy à Paris , & ren-
du ce premier effort inutile, il falut avoir recours à d'autres
dehberations. Et par ce que la guerre fe fait par les hom-
mes 5 & que les hommes font nourris , entretenus , & défen-
dus principalement par les villes , ils refolurent de fe faifir
du plus grand nombre des bonnes places qu'ils pourroient,
6c enfuitted'amaffer des trouppes. Car ce coi-ps qu'ils
avoient
Seigneur DE LA Noue. if
avoient fait , & avec lequel ils efiayerent d'exécuter leur
deflein à Meaux , n'eftoit compofé que d'environ 400. che-
vaux, &nepouvoit tenir la campagne devant une armée.
La Noue donc eftant dans ce party là , il y rendit de grands
fervices en l'une & en l'autre cle ces deux choies. Il fuft prié
de s'en aller à Orléans , & talcher de s'en rendre le maiitre,
non à force ouverte , ce qui euft efté impoUible , veu le peu
de gens qu'ils avoient , &: qu'un nommé le Capitaine Ca-
ban y commandoit avec quelques gens de guerre : mais par
adreiîè , par refolution , & par intelligence avec ceux de
dedans qui favorifoient la caufe. Il s'y achemina donc avec
peu de gens , &:d'Aubignéluy donne feulement ij. che-
vaux en cette occafion, adjouftant que ceux qui ont fait
la guerre avec luy , l'ont tousjours veu incurieux degrofjîr
fa, trouppe. Pour ne donner point de foupçon il les fit entrer
trois à trois , fur le point que les habitans de la Religion ,
qu'il avoit fait advertir , &: qui s'entendoient avec luy , fe
jetterent aux portes , & quand ils furent joints 5 il fe mit à
donner les ordres pour s'afleurer de la place. Les Catholi-
ques 5 bienque furpris , ne s'eftonncrent pas pourtant,
& fortans de leurs maifons en armes , ils voulurent faire un
ralliement dans la grande place du Martroy : mais la Noue
avec fes gens ne leur en donna pas le loyfir , & les chargea
il brufquement , qu'il les contraignit de quitter la place. Ils
voulurent encore fe rallier dans une autre place qui s'appelle
l'étape : mais la Noué y eftant couru, ils y rendirent peu
de combat , & fe fauverent le mieux qu'ils peurent. L'une
des portes de la ville , nommée la porte Baniere, du cofté
de Paris, eftoit alors en tel efl-at, qu'elle fervoit de Citadelle
& de logement au capitaine Caban & à ^^.s gens , lefquels fe
voyans groflis de quelque nombre des habitans , qui s'e-
ftoient retirés là dedans , & pourveus d'Artillerie & des
munitions necelîàires pour l'exécuter , fcrefolurent de s'y
def-
i6 LaviedeFrançois,
deffendre. Ils foudroyent dont quelques maifonsàcoiips
de canon , & tiransau long de la rue qui repond à la place
du Martroy , ils eiperoient tellement incommoder la Noue
& les Tiens , que pour peu de lecours qui leur vint,ils le con-
traindroient d'abandonner l'eiperance de fa conquefte.
Mais la relblution &la prudence d'un bon capitaine le ti«
rent de beaucoup de peines. La Noue doncques ayant fait
un petit corps de quelques uns des habitans qui avoient
pris les armes pour luy , & tiré quelques foldats des envi-
rons, oiiildonnaadvisàfesamis del'eftat auquel il eftoit,
afÏÏegea cette porte par dedans & par dehors , & l'envi-
ronna de tranchées. Et nonobftant l'effort du canon , il
avança fes travaux de telle façon , qu*avec environ 300.
hommes (^car il n'en eût jamais davantage en ce llege là,^ il
obligea Caban à capituler ; &ainfî, avec peu d'effufion
defang, & fans qu'il fuft fait aux habitans aucun domma-
ge, fors ce qui eft inévitable en la chaleur du combat , il
afîèura à fon party cette grande ville d'Orléans, d'oiil'on
tira grand nombre de commoditez pendant le cours de cette
guerre. L'intention de la Noue n' eftoit pas de fe renfermer
là dedans : c'eft pourquoy il en fortit incontinant après pour
aller aflèmbler des trouppes , & s'eftant abouché avec le Vi-
dame de Chartres , le Comte de Montgommery, Nicolas
de Champagne Comte de la Suze , Charles de Beaumanoir
Laverdin, &: quelques autres , ils prirent chacun leurs de-
partemens, & coururent avec une diligence incroyable la
Bretagne, l'Anjou, la Touraine, la haute Normandie, le
Perche & la Beaufïê. Chacun ayant ramaiîe ce qu'il peut
degensjils mirent enfemble mille hommes de pied, &: 3000.
chevaux, marcherentenuncoips quelque temps, prirent
d'abord J en ville, qui fe rendit fans combat, &: puis fe divife-
rent en deux trouppes pour fe faciliter les pafîàges. Ils efcala-
derent Eftampes , receurent Dourdan des mains de Jean de
l'Ho-
Seigneur de la Noue. \j
l'Hôpital conte de Choily,qui pritleur part^^^Sc après avoir
eilàyé quelques autres moyensde paflcr la Seniejpour iej oin-
dre au Prince qui eftoit à S.Denis , enfin ils paiFerent en bat-
teau au delîbus de S. Cloud , à la faveur d'une chaude efcar-
mouche qu'ils firent donner à ceux qui gardoient le pont.Le
Prince ayant reçeu ce renfort,& quelque peu d'autres qu'on
luy amena d'ailleurs, il donna la bataillequ'on appelle de
S. Denis, où la Noue le trouva, combatit avec le Prince, & eut
part en la gloire de cette a£l:ion, qu'on a eftimée la plus har-
diment entreprife,& la plus vigoureulement exécutée qui fe
foitveuë de long-temps. Car le Coneftablede Mont-moran-
cy,qui commandoit l'armée ennemie, avoir i fooo. hommes
de pied, entre lefquels il y avoit un gros de 6000. Suilles , &
prés de 3000. hommes de cheval, montés & armez à l'avanta-
ge,& combartoit à la veuë de Paris ^ de la Cour. Ce qui ou-
tre l'artillerie, Se l'avantage de la place où il eftoit campé, luy
fembloit promettre une vid-oirc indubitable. Le Prince,par-
ce que d' Andelot avoit emmené la moitié de 'iç.s trouppes à
une autre expédition , ne fe trouvoit avoir alors fi non 1 200.
hommes de pied, & 1 600. chevaux,la plus part Cavalerie le-
gere,& encore fi defavantageufement armée , que 300. des
mieux montez, qui dévoient combatre avec des lances, n'en
peurentayoir d'autres , finon celles qu'ils firent faire des
perches qui foûtenoient les loges de la foire du Landit : &:
ncantmoins le Coneftablc y ftit blefie à mort , la victoire y
fût balancée , & bien que les confederez fuflènt contraints
de quitter le champ de bataille , ils fe retirèrent avec ordre,
&: s'y retrouvèrent le lendemain , pour prefenter le combat
à leurs ennemis. Mais perfonnc n'cftant forti, foit parla
confternation que la mort du Coneftablc avoit caufée , foit
pour quelqu' autre confideration , le Prince deflogea de là,
&: prit fa marche vers la Lorraine, pour recevoir les Rey très
qu'on luy amcnoit d'Allemagne. La Noue fit le voyage , &
C com-
"T^ La vie de François,
comme il a toiij ours paru généreux , libéral , zellé à la caufe
qu'ilavoitembrafTée, & dégagé autant &plus qu'homme
de Ton temps , de Tes attachemens qu'on a ordinairement au
bien , il fut des premiers qui fournirent de leur bourfe , 6c
de leur vaiflelle d'argent 5 au payement des A Uemans , &
qui induifirent les autres à faire cequiàpeines'eftoitveu
depuisjules Cefar , c'eft qu'unepartie d'une armée fournift
de l'argent au General, afin de contenter l'autre. Il retourna
avec le Prince à Orléans, de là, les confederez marchèrent à
Chartres, & la Noue eut fa part du fie^e & de tout ce qui
s'y fit. Il nous a laifle dans Tes mémoires une defcription
bienexadlre de tout ce qui fepalîaen cette guerre, & c'eft
de là , que nos hiftoriens ont tiré la plus part de ce qu'ils en
difent de bon j & néanmoins il n'y parle jamais de Iby fors
en un endroit où il dit , Aufejour que nou/fijmes devant cette
flace CM. tAmiralft une belle contr entreprife\ ayant ce femble
quelque peine à dire qu'il s'y fuft trouvé. Mais ce n'eft pas
la feule fois que dans la fuite de cette hiftoire , nous remar-
querons que par une modeftie extraordinaire il a entière-
ment paflë fous filence quelques unes de fes aurions, dont il
euft peu faire parade fans aucune vanité. Mais il eftoit du
nombre de ceux que la modeftie empefche de parler d'eux
mefmes5&: dont la magnanimité void toujours ce qu'ils font
de beau &: de vertueux , bien loin au defîbus de leur cou-
rage, & de l'idée de l'honneur qu'ils fe font formée en l'en-
tendement.
Il paroift aflèz par la façon dont la Noue parle de la'paix
qui fôt conclue devant Chartres, qu'il n'eftoitpas d'advis
qu'on la fift. Non qu'il aymaft la guerre à caufe d'elle mef-
me -, car les gens fages ne la font que pour avoir la paix.
Beaucoup moins aymoit-il les guerres Civiles, que toutes
fortes de gens de bien doivent avoir en horreur. Mais il
ne concluoit pas volontiers à cette paix , par ce qu'il voyoit
bien.
Seigneur de la Noue. 19
bien Ç eu efgard à la conftitution des efprits, & aux difcouri
qui fe tenoient par ceux mefmes qui la negotioyent) qu'elle
ne feroit pas de durée, & qu'on ne vifoit qu'à defarmer
les confederez pour les prendre puis après avec avantage : &
le Prince 5 l'Amiral & quelques autres clairs-voyans , l'ap-
percevoient bien ; mais ils furent emportez par le torrent,
& cédèrent à l'impatience de ceux à qui la guerre pefoit ,
&quibrLiloientde defirde revoir leurs maifons& leurs fa-
milles. Il y confentit donc à la fin comme eux , & (e retira
en Bretagne , s'attendant bien d'eftre obligé , de remonter
à cheval dans peu de temps. En effedb le Prince de Condé
s'eflant retiré à Noyers, & l'Amiral à Chaftillon, ils eurent
advis certain qu'on fe vouloit faifir de leurs perfonnes j ce
qui leur fit prendre larefolution de fe retirer en lieu de feu-
reté. Et par ce que par la paix ils avoient rendu toutes les
places qu'ils tenoient dans les provinces plus voyfines de
Paris , la neceflité les obligea d'eflayer à gaigner la Rochel-
le, & de tenter un pafîagepar la rivière de Loyre , où ils fu-
rent fi heureux , qu'en ce temps là on croyoit qu'il y avoit
en leur aflàire quelque chofe de miraculeux. Bien qu'une
partie des enfansded'Andelotfuftavec l'Amiral leur on-
cle, faperfonneeftoiten Bretagne, où comme j'aydes-ja
dit , il avoit beaucoup de bien. Cette retraitte , qui eftoit
comme une fuite , eitoituneefpecede déclaration de guer-
re, par ce qu'il eftoit à prefumer qu'eftans fuivis & atta-
quez , ils chercheroient les moyens de fe garentir. De fait il
s'aflèmbla incontinent forces trouppesàl'entour d'eux, &:
la nouvelle de ce nouveau defordre ayant couru en Breta-
gne, Se d'Andelot en ayant eu quelque advis, luy & fes
amis amaflerent de gens en la plus grande diligence qu'il fe
peut , & la Noué y fôt des premiers. Ce qu'ils peurent met-
tre enfemble ne pouvoir tenir la campagne dans les provin-
ces de Bretagne > de Normandie , & d'Anjou , d'où ils les
C 2 avoient
20 LaviedeFrançois,
avoient tirées>& ainfi il faloit qu'ils paflàflènt LoyrCjpour fc
joindre à leur gros. Les ponts de Ce ny de Nantes n'clloient
point à leur commandement, & entredeux, la rivière n'efl
jamais guéable. Ilsfe donnèrent donc rendez- vous à Beau-
fort en valléejàdiftance prelque pareille de Saumur & d* An-
gers , pour eflayer de trouver quelque quay à la Dagueniere
ou aux Rofiersjcar quant aux ponts de Saumur,ils n'clloyent
point en leur puiflance. D'Andelot y arriva le premier avec
quatre cornettes de gens d'armes, une d'arquebufiers à che-
val,& quatre enfeign es defantaflins.LeVidame de Chartres,
&:les Seigneurs de Chaumont & de Barbefieux avec leurs
trouppes s'y rendirent le mefme jour.La Verdin s'y achemi-
na avec ^.cornettes & 2 .enfeignes d' Arquebufiers. Le Conte
de Montgomery,avec trois cornettes & f. enfeignes degens
de pied, fût prié de fe rendre à S. Mathurin fur la levée, & la
Noue avec 4. cornettes & foo. hommes de pied , gaigna
S.Martin,&lesRofiers pour fonder le gué de Loire.Ces gens
ne croyoient pas avoir d'autre ennemi à combatte que la
grandeur de ce fleuve , qui eft rarement gueable en ces en-
droits làjlors qu'ils fe virent fur les bras Sebaftien de Luxem-
bourg , Seigneur de Martigues , qui ayant aufîy amafle des
trouppes dans la Bretagne ôcle bas Anjou , avoitpaffé Lau-
tion dans un bac au port de Sorges,pour venir joindre le Duc
de Montpenfier à Saumur. Une s'attendoit pas de les ren-
contrer, non plus qu'eux luy.Mais eftant capitaine fort deter-
miné,&: d'ailleurs fe voyant réduit à la neceffité, ou de boire
Laution s'il reculoit, ou de fe faire un chemin avec refpée,il
les chargea 11 brufquement , qu'il renverfa tout ce qu'il ren-
contra à la Dagueniere & à S .Mathurin, & contraignit même
d' Andelot, qui s'y eftoit venu loger , de luy lailfer le pafîage
libre.La Noue ayant oùy quelque bruit de ce combat, depe-
fcha 200. Arquebufiers pour les envoyer devant vers l'alar-
me,afîn de fecourir leurs compagnons. Mais l'infanterie de
Mar-
Seigneur, de la Noue. 21
Martigues5qui edoit de vieux Soldats , au lieu que les autres
efloient nouveaux , les mit en route à un quart de lieuë des
Rofiers5 0Ù elle les rencontra, & continua fa marche. LaNouë
eftoit en perfonne à S. Martin avec fa Cavalerie. Mais après,
avoir quelque temps fait contenance de les vouloir attendre,
voyant qu'il n'y avoit point d'apparence de foire combatre
des gens de cheval contre des gens de pied en un lieu fi defa-
vantageux,il fe retira dans la valée5en tenant ordre de batail-
le,afin que s'ils avoient la hardieflede le fuivre jufques dans
les lieux où il y avoir allés d'efpace pour fe manier,il les peud
combatre avec efperance de vi£toire. Mais il leur fuffifoit de
pafîèr. Quelque efcorne que ceux de la Religion euficnt re-
ceuë dans ce combat , ils en eftoient quittes pour 80. hom-
mes tout au plus : mais leur principale difficulté demeuroit,
qui eftoit de pafler la rivière. D' Andelot n'en perdit pour-
tant pas l'efperance , &: fit fonder la rivière en divers en-
droits j & comme on eftoit en ces pénibles incertitudes, la
Noue s'adreftà à luy,& luy dit qu'il eftoit befoin d'advifer à
ce qu'ils avoient à faire en cas qu'ils ne trouvalîènt point de
paftàge. A cela d' Andelot fit une réponfe quejerapporte-
ray par les paroles de la Noue mefme. ^hc pouvons mm faire ^
dit il^fmon prendre un parti extrême , pour mourir comme fol-
dats y ounomfauver comme foldats f zSMon advls eft de nous
joindre tom ^ é'nou^ retirer ay.ottS. lieues d'icy-, vers le pays
large , à" faire donner des advertiffemens a Meffieurs de CMom-
penfter (^ de (JMartigues que nous nom en allons comme fuy ans ^
tous dijjtpez , chacun tachant a efchaper le péril ^ ce qu'ils croiront
fort aifément. Cependant animons ^préparons nos gens à vain-
cre : d" s'ils s'approchent de nom y {comme il n'y a doute qu ils
ny viennent incontinent , plmpour butiner que pour combattre )
alors donnons valeur eu fement fur eux , car nom les romprons^ ^
dpresn'y aura-t iltrouppequi d un mois nom ofe affronter , 6"
nom fera ayfe degaigner /' Alemagne ou le haut des rivières. La
C 3 Noué
22 LaviedeFrançois,
Noue ayant rapporté cette réponce avec beaucoup de louan-
ge , comme une chofc parfaitement à fon gouil , montre
bien que fi la neceflité l'euft voulu , il euft aydé à d' Andelot
à exécuter une reiolution li genereufe. Mais ils trouvèrent
un chemin plus court, s'eftant, dit-il luy melme encore,
trouvé un quay comme miyaculeuzement, ou il n'y avoit mémoire
d homme que jamais aucun eustpajp là ; tellement que le lende-
dcmain ils y pafîèrent tous avec beaucoup de joye , comme
chacun peut penfer , & rabatirent par ce moyen les bravades
de Martigues. Car après avoir enflé fa victoire par les let-
tres qu'il efcrivoit à la Cour , &s'eftre vanté de tenir d' An-
delot & toutes Ces trouppes à fa mercy, on y Içeut à quelques
jours de là , quelles avoient toutes pafTé , &c que cette brave
refolution , & ce combat qui avoit mené tant de bruit,
eftoient abfolument inutiles. Ce que j'ay encore à remar-
quer eft 5 que d* Andelot ayant defiré que la Noué fift la re-
traite & demeuraft le dernier du cofté de l'ennemy, en quoy
il montroit qu'elle eftime il faifoit de fa conduite & de fa
valeur , il n'en dit quant à luy chofe quelconque dans {es
mémoires.
Ces trouppes ayant joint le Prince , & d'autres beaucoup^
plus grandes luy eftant venues de plulieurs autres provin-
ces , & particulièrement de Languedoc fous la conduite du
Seigneur d'Acier , il en formaun corps d'Armée, qui euft
efté redoutable à (hs ennemis s'ils n' enflent eu la puiflance
du fouverain entre les mains. Mais on luy en oppofa une
plus grande fous le generalat deMonfieur, Duc d'Anjou,
frère du Roy-, & ces deux groflès puifl^nces, quis'entre-
cherchoient pour fe combatte en tournoyant danslePoi-
6tou, en furent diverfes fois fur le point, & néanmoins en
perdirent les occafions , & ne fe pafla rien de fort confidera-
ble entr' elles, fi non quelques grandes efcarmouches, que la
renommée fit paflier en divers endroits pour des combats
gène-
Seigneur de la Noue. 25
généraux. La Noue, qui nous a décrit leur marche, fut
toujours en celle du Prince 5 & comme il fuivoit la guerre,
comme un meftier dans lequel il fe vouloir rendre parfait,
il y fit diverfes belles obiervations que je laifie à lire en Tes
efcrits à ceux qui veulent devenir capitaines. Je remarque-
ray feulement deux chofes qui peuvent efbre confiderées
par touttes fortes de gens. La première eft que les mare-
chaux des logis des deux armées s'eflans rencontrez en mê-
me temps dans un gros bourg nommé Pamprou , ils s*y bat-
tirent & s*en chaflérent par deux ou trois fois les uns les au-
tres , &c enfin s*arrefterent chacun à un quart de lieuë de là,
fans fuir, par ce qu'ils efperoientd'eftrefoullenus. Et en
effet ils le furent -y mais ceux qui fouftinrent les Catholiques
eftans en beaucoup plus grand nombre que n'efloient les
trouppes de P Amiral & ded'Andelot qui paroiflbient de
l'autre coflé , les deux frères fe trouvèrent en cette occafion
oppofés en advis d'une façon tout à fait extraordinaire. Car
d' Andelot, qui ne trou voit jamais rien trop chaud, dit qu'il
fe faloit retirer au pas, & qu'il ne faloit point regarder , à la
honte de la retraite , pourveu qu'on mift fes trouppes en
feureté. l'Admirai, qui eftoit homme merveilleufement
confideratif , s'opiniaftra à vouloir demeurer , dilant qu'il
eftoit neceflàire de cacher fa foiblefle par la bonne conte-
nance : & par ce qu'il eftoit l'aifné , & qu'il avoit plus d'au-
torité , cet advis l'emporta. Or eft-ce un fait homme de
guerre, de dire , comme fait la Noue fur ce fujet , qu'encore
que l'advis de l'Admirai reùfllt, celuy de d' A ndelot eftoit
plus feur. Mais que chacun d'eux ait contrarié à fa difpofi-
tion naturelle, & à fa coutume d'agir, & que d'Andelot
eftant comme Marcellus , adtif, dehbcraft fifagement, ôc
l'A mirai eftant lent & temporifeur commeFabiusMaximus,
opinaftfi hazardeufemcnt, c'eft ce qui peut bien tomber
fous la confideration dequi que ce foit qui recherche atten-
tivement
2^ La vie de François,
tivement la cognoiflànce des caulcs de chaque chofe. Si ces
deux grands hommes pouvoient eftre llilpccbs de jaloufie
l'un contre l'autre, l'on diroitqueparcequel'unavoitle
premier dit ibn fentiment en cette occurrence, cette mau-
-vaiie paillon fit que l'autre en prit leçon trépied. Carc'eft
la coutume de ceux qui le laïUent dominer par cette hu-
meur 5 &: il y en a de qui pour deviner qu'elle lëra l'opinion,
il ne faut que dire la llenne , par ce que l'envie qu'ils ont de
rabatre l'autorité de ceux qu'ils ne peuvent fupporter , leur
en fera prendre les antipod es. Mais ces deux frères vi voient
avec tant d'amitié , & poilèdoient tous deux la vertu en un
degré fi éminent, que ce feroit leur faire tort que d'en avoir
cette penfée. Aufîy la Noue les garentit-il nettement de ce
foupçon, quand il met cette quellion en avant. Si d' Ande-
lot eiift elle fufceptible de peur, on diroit que le courage
luy manqua en cette occallon , & que la prefence du péril
n'esbranla pas la confiance de fon frère. Mais la Noue l'ap-
pelle en quelque lieu le chevaUer ians peur, Se fes adions luy
avoient de longue-main acquis ce nom & cette réputation
dans les armées. De dire , comme fait la Noué , qu'aux
- prompts mouvemens on ne garde pas toujours l'ordre ac-
couftumé en fes actions , c'eft dire quelque chofe de folide
6c de pertinent à la vérité. Mais outre que cela efl bien gê-
nerai , il pourroit eftre fu jet à quelque mauvaife interpréta-
tion de cofté ded'Andeiot, par ce que c'eft dans les occa-
fions fubites èc impreveuës, &: aufquelles on n'a pas eu le
loyfir de fe préparer , que ceux qui ne font pas bien confir-
més en l'habitude de la vertu militaire, fentent les mouve-
mens de la crainte. On pourroit doncques dire , ce me
femble , que l'Amiral Se d'Andclot eftans deux hommes
excellemment bien formés par la nature à la prudence & à la
valeur -, s'ils euflènt efté de mefme tempérament , non feule-
ment ils euilènt elle tous deux égaux en ces deux vertus^
mais
Seigneur DE LA Noue. if
mais encore en chacun d'eux elles eulîent efté égales. Mais
le tempérament de Pun eftant naturellement d'eflre ardent
& véhément , à caufe de la chaleur qui dominoit , <k la com-
plexion de Pautre eftant plus tempérée de flegme-, en d' An-
delot la prudence a efté naturellement predominée par la
valeur , & en T Amiral la valeur a efté en quelque forte infé-
rieure à la prudence. Tellement que quand il a falu com-
mencer à mettre ces deux vertus en ufage dans les actions,
chacun s*eft volontiere porté aux chofes aufquelles il eftoit
enchné par la nature. Et comme c'eft d'ordinaire la com-
plexion naturelle qui nous détermine en nos premières
actions, & qui nous en fait fouvent repeter de femblables
quand les occafions s'en prefentent , aufli la fréquente répé-
tition de mefmes opérations a-t'elle cela de propre , qu'elle
forme des habitudes en nos âmes qui s'accordent avec ces
mouvemens de la nature, & avec les inchnations. Ainft
c'eftoitla coutume de d'Andelot, dans les occafions de la
guerre, de fuivre les inclinations du courage, & mefme dans
les partis hazardeux;, par ce quec'eftoit fon naturel ; comme
c'eftoit fon naturel qui l'avoit premièrement porté à pren-
dre cette coutume. Au contraire, & la nature & la coutume
de l' Amiral luy faifoit d'avantage de ferer à la prudence en
femblables occafions. Cependant ny le courage n'avoit
point aveuglé la prudence en d'Andelot, ny en l'Amiral
la prudence n'avoit point efteint le courage. Et bien que
l'une de ces deux vertus efclataft d'avantage en l'un, & l'au-
tre en l'autre, fî eft-ce que la prédominante n'empefchoit
pas que l'autre ne produifift de belles opérations. Elles fe
mcfloient donc ordinairement en la production de leurs
actions , en telle façon qu'en d'Andelot les avions qui pa-
roiffbient eftrede hardiefle, eftoient accompagnées de pru-
dence, autrement il n'euft pas efté fi bon Capitaine qu'il
eftoit. Et en l'Amiral celles qui paroifloxent eftredepru-
D dencc
26 La vie de François,
dence eftoient accompagnées de cette fermeté inébranlable
de courage 8c de confiance qui Ta rendu Padmiration de
fon temps. Mais leur mellange quclqucsfois le pouvoir fai-
re de telle façon , que dans les actions de l' A mu'al le coura-?
geeuftplusdefplendeur, &encellesded'Andelot, lapru-^
dcncc plus de louange. Si donqucs cela s'eltoit rencontré
en deux difterentes occafions , l'on ne trouveroit point
étrange que d' Andelot euft fait céder fon courage à ia pru-
dence ^ par ce que les raifons en eufîêntparufiévidentesi
qu'il n'euft pii fe lailîêr emporter à fa valeur fans tomber
dans la témérité -, n'y que l'Amiral euft fait céder ià pruden-
ce à fa valeur, par ce que la trop grande circonlpefbion l'euft
fait foupçonner de quelque foibleflè. Ce donc qu'il y a icy
de difficile à décider 5 c'eft qu'vne mefme occafion , &qui
fembloit fe prefenter de melme façon à leurs yeux , ait pro-
duit entr'-eux deux en mefme temps un effet contraire à leur
naturelle confl:itution5&: à leur conduite ordinaire. On peut
donc icy adjoûter, que toute telle occafion que celle qui fe
prefentoit alors , a deux vifages. Car encore que de quel-
que cofté qu'on la regardaft il y peufl avoir du péril , par ce
qu'en demeurant on fe mettoit au hazard d'un combat in-
egaljôc en fe retirant on couroit rifque d'eftre fuivi,& d'efbre
mis en defordre > fi eft-ce qu'à demeurer il y avoiîplusde
danger; mais il y avoir aufïy plus d'honneur-, à fe retirer, il
y avoir moins d'honneur 3 mais il y avoir aufly plus de feu-
reté. Cependant comme d'une cofté, le péril du premier
parti fe pouvoit éviter par la bonne mine , comme il parut
par l'événement i de l'autre le défaut de l'honneur fere-
compcnfoit par le profit qui confiftoit en la confervation
des trouppes. Il arriva donc alors que d'Andelot ayant
d'abord envifagé cette occafion par l'endroit de l'utilité qui
ferapportoit à la prudence, cette idée s'empara tellement
de fon eiprit 3 que l'autre n'y pût entrer > 6c qu'au contraire
l'Ami-
$«ig:^eur.;de [LA Noue. 17
l'Amiral ayant dlé pfemierement efmeu de l'idée de l'hon-
neur qui le rapportoit au courage, il ne conlidera pas l'au-
tre viiàge de l'oCcafion avec tant d'attention, tt par ce que
cela le paifa en fort peu de temps, & qu'il falut prendre fa
reiblutionfurlechamp, n'y ce grand courage de d'Ande-
lot n'eut pas le loylir des'elever comme il avoit accoutumé,
& de ternir un peu l'éclat des raifons de circonfpedion &:
de prudence,qui avoientfaili Ion intelleâ::n'y cette lumière
de prudence dont l'intelled: de l'Amiral eftoit ordinaire-
ment rempli , n'eut pas le loyfir d'empefcher l'élévation de
fon courage. Oreft-il bien yray qu'il arrive rarement que
les idées des chofes s'attachent de cette façon à l'efpriti c'eft
pourquoy n'y les hommes fouverainement prudens ne
prennent pas Ibuvent des relblutions hazardeules, n'y les
.hommes Ibuverainement courageux ne confiderent pas
fouvent le péril en leurs délibérations. Et par ce qu'il eft
encore beaucoup plus extraordinaire & plus rare qu'une
feule & mefme occafion produilé par Tes difïerens vifages
deux effets de cette nature fi contraires en mefme temps:
La Noué a eu raifon de trouuer quelque chofe de mer-
veilleux en cet accident, & de le remarquer comme une
choCe quafi finguliere. La féconde chofe à confiderer dans
la defcription qu'il nous donne de la marche de ces armées,
c'efl: qu'encore que peu fouvent deux fi grofles puifîànces
ayent mefme defîein, fi eft-ce qu'elles cherchoient égale-
ment le combat , & ne refpiroient finon de décider leur dif-
férent en une journée. Il fe prefenta diverfes fois de belles
occafions à l'une & à l'autre de le faire, ou en tout, ou en
partie , avec avantage. Et elles avoient touttes deux de
tres-fufîifans & très - expérimentés capitaines capables de
s'en prévaloir. Et néanmoins quant aux unes , ils ne les ap-
perceurent pas , comme à Pamprou & àjafneùil -, &: pour le
regard des autres , il les apperçeurent bien , & fe mirent en
D 2 devoir
28 La VIE dï; Fra^^oij,
devoir de les faire reûlîîr comme à Loudun, où l'Amiral
eflaya de défaire l'armée de Monfieur , & à Montreuil où le
jeune conte de Brillac entreprit d'enlever l'Amiral mefme.
Mais ils en furent toujours empefchés par des accidens qui
ne fe peuvoient ny deviner ny éviter par aucune pré-
voyance humaine. Jules Cefar dit en quelque lieu que la
fortune a beaucoup de pouvoir en toutes choies 5 mais parti-
cuherement dans les affaires de la guerre , où fouvent des
rencontres fort légères prodmfent de grands changemens.
Les Chreftiens rapportent comme ils le doivent ces ren-
contres à la Providence qui prefide encore plus particuhe-
rement fur les batailles, à cauie de leur incomparable impor-
tance, qu'elle ne fait fur aucuns autres éuenemens. Mais la
Noue qui appelle la difpofition de ces deux armées , &: leur
ardent defir d'en venir aux mains,une folie,me donne Ibcca-
fion d'y faire cette confideration.C'eft queDieu qui eft fage
& bon, avoit pitié des uns & des autres , & leur vouloir don-
ner le temps de penfer ferieufement àeux-mefmes, & d'en
venir à quelque bonne compofition , pour efpargner le fàng
François. Et s'ils eufTent efté capables de prendre quelques
meilleurs fentimens, & qu'ils euifent tourné ce violent defir
de combattre, fur les ennemis de l'Eftat, ou fur ceux du
nom Chreflien,il femble que rien n'euft pu refifter à l'union
de leurs courages. Mais ny le froid horrible qui les mal-
traita fi fort aux environs de Loudun , que plus de trois mil-
le hommes en moururent de chaque cofté, ne peut refroidir
cette ardeur, ou amortir la haine qu'ils s'entreportoientj
ny la rivière de Loire qui les fepara quelque temps pour la
neceffité des logemens, ne les pat empefcher de fe harceler,
& de chercher à s' entre-detruire : ny le temps qui s'écoula,
& les diverfes routes qu'ils prirent, ne les empefcha pas de
fe rencontrer enfin à Bafîac , où le Prince perdit la vie , & la
Noué la hberté : & voici , pour reprendre le fil de mon def^
fein.
Seigneur DE LA Noue. 2p
feiiijcomment la chofe arriva. L'armée de Monfieur s'eftant
grolîie de nouvelles trouppes , & particulièrement de 2000.
Reîtres, avoir repafTé le fleuve de Loyre, Payant pris la
route d' Angoulclrne, vouloit affronter Tennemy. Celle du
Prince & de les confederez , s'eftant pluftoft diminuée , ne
rechcrchoitplus le combat avec cette allegrefle précédente,
•& neantmoins ne le vouloit pas fuïr avec des-honneur. S'e-
ftans donc trouvées fort proches fur les bords de la Charen-
te, Pune d'un cofté & l'autre de l'autrej' Amiral,aprés avoir
luy mefme recogncu l'endroit où Monfieur vouloit palier
pour aller à luy, délibéra de luy empelcher le paiîage , au
moins pour cette journée là, & pour le lendemain. Feu de
gens ruffifoient pour prendre garde à ce que les ennemis
entreprendroient , & pour entretenir le combat en cas de
neceflîté, jufques à ce que félon l'advis qu'on leur en don-
neroit on peuft les fecourir de toutes les forces qui eftoient
aux environs. C'eft pourquoy il ordonna que deux regi-
mens d'infanterie logcafTent à un quart de lieue du pont,
qui avoit efté rompu , pour faire garde prés de là , tiers par
tiers, & que quelque peu derrière, ildemeuraft 800. che-
vaux pour les fouflenir. Cela fait il fe retira à Batîàc avec le
refte de l'avant-garde, & le Prince logea àjarnac qui ell une
lieuë plus avant. Si cela eufl: elle executé,il ne fût point arrivé
de defordre. Mais la cavallerie & la plus part de l'infanterie,
ne pouvant fupporter l'incommodité du logement, fe reti-
ra ailleurs , & ce qui demeura fit fi mauvaife garde, & s'aqui-
ta fi peu de fon devoir , que les ennemis ayans fait un pont
debatteaux, & raccommodé l'autre qui avoit elle rompu,
parlèrent au foir avec peu de bruit , & avant minuit toute
l'armée fut de l'autre codé de la riviere.L' Amiral n'en a^^int
elle ad verti qu'au point du jour, fit toutte la diligence qui
fe pouvoit , en faifant alte à Baflac pour y faire venir fes
trouppes, leur bagage, & le canon, afin de marcher tous
D 3 enfem-
^o LaviedeFrançois,
enfemble. Car il y avoit liuift ou 9. cornettes de Cavalleric
avancées de ce collé là , avec quelques enfeignes de gens de
pied, dont les chefs elloient Mongomery 5 d'Acier, &: Pu-
viaut, qu'il ne vouloit pas laiffer à lamercydel'.ennemy.
Mais le Ibin qu'il eut de les conierver y fit tout perdre > par
ce que s'eilantpafTé vn ailés long-temps à les attendre , ce-
luy de le retirer efchappa , & la fleur de la Cavallerie s'avan-
çant fous la conduite du Duc de Guyfe, de Martigues, & du
Conte de Briflàc , capitaines déterminés , ce fût à ceux qui
faifoient la retraite à fouftenir leur furie. D' Andelot , la
Noue & la Loué eftoyent là , qui les reçeurent d'abord avec
une grande refolution, & après plufieurs belles charges , la
Noue & la Loue defgagerent Puviaut & fon régiment que
les ennemis avoient enveloppé. Et comme Martigues pouf-
foit avec un effort extraordinaire , -& que ces deux avec qua-
tre ou f. cornettes de Cavallerie le vouloient fouftenir &
rembarer au paftàge d*un riuflèau, jufques à ce que l'Amiral
ayant eu loylir de paftèr , il ramafTaft les trouppes difperfées,
& les tiraft de ce demeflé,ils y furent enveloppés eux mêmes
par un gros de nouvelles trouppes , & demeurèrent prifon-
niers. L'Amiral retourna, & fit fa charge vigoureufe. Le
Prince y arriva, qui fit la fienne encore plus rude , & s'il ne
fûtpoint venu de nouvelles forces à l'ennemy, ils eufîènt
félon l'apparence remporté l'honneur du combat. Mais tout
le gros de l'armée de Monfieur y furvenant , ceux du Prince
tournèrent le dos, & après avoir perdu environ cent gentils-
hommes , & laiffé le Prince prifonnier , comme on l'aflèioit
auprès d'un arbre, parce qu'il avoiteû une jambe rompue
d'un coup de pied de cheval,un gentil-hommeGafcon nom-
mé Montefquiou , luy donna un coup de piftolet dans la
tefte , & le tua. Cette bataille fe donna le 1 3 .jour de Mars
I j6cf; & quelles fuittes elle eut , & comment par la pruden-
ce & par la conftance de l'Amiral, les affaires des ceux de
la
SEIGNEURDELANouë. 3I
la Religion , qui fembloient abfolument ruynées , fe rele-
vèrent 5 on le peut apprendre de ceux qui en ont efcrit.
Pour ce qui eft de la Noue , il ne fût pas long-temps entre les
mains des viârorieux. Car l' eftime en laquelle il eftoit entre
ceux de la profelHon , & particulièrement en l'efprit de l'A-
miral , &: le bcibin qu'on avoir de Ton confeil & de la mainj
pour remettre les armes des confederez en quelque réputa-
tion, firent qu'on chercha le plùtoft qu'on peut, lemoyen
de l'en retirer. Sefîac , lieutenant de la compagnie d'hom-
mes d'armes du Duc de Guile , & homme de confidcration,
avoit elle pris priibnnicr par ceux delà rehgion , ôceiloit
entre les mains de l'Amiral-, ^Courboulbn , quijufques
là 5 avoir luivy le party du Prince de Condé , & qui avoir
elle aulîl pris priibnnicr à Baifac , faifoit ce qu'il pouvoit
pour élire elchangé avec luy -, & croyoit élire d'allés gran-
de confidcration pour élire préféré à la Noué. Mais quel-
que inftance qu'il en fifl faire, l'Amiral ne le voulut pas , &c
relafcha la rançon à Selîac , à la charge que de l'autre co-
dé on mettroit la Noué en liberté , en quoy il montra
qu'il les cognoifToit bien tous deux , &qu'iUçavoit com-
bien l'un valoitmieuxque l'autre : car Courboufon eut un
tel mécontentement de cette a£lion , qu'il en abandon-
na le party des confédérés , & la religion Reformée. La
Noue eflant délivré ne manqua pas de retourner à fes
gens , & comme les Princes de Bearn & de Condé , l'un
nepveu , & l'autre fils de celuy qu'ils venoient de per-
dre, eurent par l'advis delà Rey ne de Navarre, pris lare-
folution de venir au Camp , pour autorifer de leur nom la
puiflance que les confédérés avoientdonnéeà l'Amiral , de
gouverner leurs affaires , & de conduire leurs armées, il
ne fc pafla pas deux mois , qu'il ne juflifiafl: la confiance
qu'on avoit en fa vertu. Le Duc des deux-ponts venoit en
France avec une armée , en faveur des reformés. Une fi
longue
52 La vie de François,
longue marche , tant de rivières à traverfer , tant de villes à
coftoyer , & tant d'ennemis furies paiTages , faifoientpa-
roiftrefajondtionavecles Princes comme abfolument im-
poflîble. Neantmoins elle efloit 11 neceilaire que leur ruyne
paroifîbit autrement inévitable : c'eft pourquoy il faloit
faire tous efforts imaginables pour s'en approcher. Mais
pour prendre cette route, il faloit laifler le Poitou, &les
provinces voy fines à dos , & les expofer à la merci des enne-
mis pendant l'abfence de l'armée. Pour éviter cet inconvé-
nient , qui eftoit d'une grande confequence , tant à caufe de
la Rochelle , que de plufieurs autres villes du parti , on fe
refolut de donner à la Noue la qualité de Gouverneur du
Poitou, de l' A unis , & de la Guyenne , mais avec peu de for-
ces neantmoins , efperant qu'il fupléroit à ce défaut par fa
valeur & par fa prudence. De fai£t Monluc accompagné
de quelques autres,ayant entrepris d'affiéger la Roche-cha-
lais , il creut que la Noue , qui n' eftoit pas loin de là , avec
douze cnfeignes de gens de pied, &: 4. ou foo. chevaux , ne
manqueroit jamais de tâcher à y mener du fecours , eftanty
ài\X.-A-) foldat èr 'VMlUnt-homme^comme ile/i fage^ s' il y a capitai-
ne en France. Mais Çzs forces ne fufîfans pas pour hazarder un
combat, & la Roche s'eftant rendue avant qu'on en peuft
avoir d'autres , il falut prendre un autre parti. Et par ce que
les affeires ne prefîbient pas beaucoup de ce cofté là , l'Ami-
ral prit la refolution de le prier d'aller après luy en Limou-
fin, afin que s'ils feprefentoit quelque occafion de confe-
quence , il y peuft eftre prefent. De faidt il y eut une mémo-
rable rencontre à la Roche-labeille , où il eut fa part , & l'A-
miral ne l'euft pas laifTé aller ï\ toft , fi les entreprifes des en-
nemis en Poitou , n'euflènt necefîàirement requis là pre-
fence. Le Conte du Lude eftoit gouverneur de cette pro-
vince là , pour le Roy , & fe prévalant du temps , auquel il
necroyoit pas que ceux de la religion peufîèntrien opofer
Seigneur de la Noue. 35
à Tes defleins , il mit 6. à 7000. hommes fur pied 5 Se entre-
prit d'allieger Niort , eiperant de commencer &: de le faci-
liter par là 5 la conquefte de la province. La Brollc com-
mandoit dedans, & les habitans ne manquoient pas de cou-
rage -j mais il n'y avoit pas moyen de tenir fans fecours , &
quelque fecours qu'onypeuft jetter, toujours euft il falu
ployer fi quelqu'un ne faifoit lever le fiege. Puviaut, que
les Princes avoient laiiîe en Saintonge avec quelques for-
cesjy mena le fecours,y entra malgré le Conte du Lude avec
<)00. hommes, foûtinfl: le fiege vaillamment quelque temps,
& eftoit preft de recevoir un allàut , quand après avoir re-
cogncu la brèche , & harangué fes foldats, un coup de ca-
non tiré de dehors , le porta par terré comme mort. Neant-
moins , fbn corps ayant efté couvert , pour ne décourager
pas les gens de guerre & les habitans , & l'impreilion que iés
vives exhortations avoient faite fur leurs eiprits , y eftant
encore toutte récente , ils firent fi bon devoir que le Conte
du Lude n'y gaigna rien. Pourlcrcfte, la Noue, folicité
par les prières des afiîegés , & de la Province , partit de Li-»-
moufin en diligence du conlèntement-de l'Amiral -, mais ne
pouvant amener aucunes trouppesavecluy , par ce qu'on
ne vouloit point afFoiblir l'armée , qui tous les jours s'atten-
doit à avoir Monfieur furies bras , il fût contraint de ramaf^
fer toutce qu'il peut dans le pays. Ce qu'il pût faire, cefût
de mettre enfemble g 00. chevaux, & deux enfeignes de gens
de pied , commandés par la Garde & Boifuille , aufquelles
il joignit le régiment de Saint Maigrin, qui eftoit de 5). en-
feignes 5 conduittes par le fergent Major , parceque Sain£t
Maigrin eftoit mort à la R ochelle il y avoit peu. Son pre-
mier deftein fut de jetter des gens & des provifions dans
Niort , que l'ennemi & la neceftîté preflbient. Mais ayant
trouvé cela impoftible à l'exécution, tant le Conte du Lu-
de eftoit 8>c fort & vigilant en fon fiege 3 il voulut tenter
E quel-
^^ LaviedeFrançqis,
quelque autre choie. S'eftant donc acheminé jufques à de-
mie heuë prés de Fontenay l'abbatu , petite ville apparte-
nante à la mailbn de Rohan , il eut advis que quelques cor-
nettes des ennemis, commandées par Richelieu, Landreau,
Dantes, & quelques autres , y avoient leur quartier , & que
par ce que la ville efloit mal murée, & mal folfoyée , elles s'y
cftoient barricadées pour y eftre en plus grande feureté. Sur
cet advis il fait tourner tefte à Tes trouppes de ce cofté là , &
marche en diligence. Aufll tofl qu'il eut recogneul'eftat
auquel eftoient les ennemis, pour les étomier davantage -, il
leur fait faire deux attaques en mefme temps , commandant
à la garde de gaigner les barricades avec les arquebufiers , &
à Bofuille de donner l'alarme bien chaude du cofté de
Niort. La garde donna avec beaucoup de vigueur, & après
quelque combat que rendirent les trouppes de Landereau,
commandées parles Granges Maronnieres , il fe rendit mai-
ftre des barrières. Boifuille de fon cofté , fit le plus de bruit
& de peur qu'il peut, & enfin fe fit ouverture par une mé-
chante porte, &: entrant de furie tua fo. ou 60. foldats des
trouppes de Dantes , avant qu'ils euflènteù leloyfir de fes
mettre en eftat. Les ennemis fe voyans ferrez de H prés >
s'étonnèrent & fe mirent fur la retraitte. Mais bien que le
temps qu'il falut à la garde pour pafîèr les barricades qui
eftoient fortes & bien Hées , les favorifaft , ilsnelafçcurent
faire en fi grande diligence , que ces deux compagnies en-
trées & fou tenues de quelques cuirafles , ne leur taillaflènt
plus de 200. hommes en pièces , & ne prifîènt prefque tout
leur bagage. La defïàite euft efté plus grande,fi la Noue euft
permis que pendant que l'infanterie furetoit dans les mai-
fons, la cavallerie euft donné fur le chemin de Niort. Car
c'eftoit par là que ces trouppes fe retiroient en quelque def^
ordre , pour fe joindre au fecours que leur envoya le Conte
du Lude après avoir reçeu la nouvelle de ce combat. Mais la
Noue
Seigneur de la Noue. ^f
Noue eftantbien adverty defon collé que ce fecours eftoïc
compoié de 4. cornettes qui avoient en queue bon nombre
d'infanterie , il craignit que pendant que les gens le fullent
amulèz à combatte ceux qui fe retiroient , les autres qui
cftoient tous frais , ne furvinflent , & ne redonnallent cœur
aux vaincus. Ce qui arrivant , par ce qu^il n'y avoit pas
moyen d'y mener Ion infanterie fi prompte ment, il euft elle
mal-ayfé de s'en retirer bagues fauves. Ayant enlevé ce
quartier , il prévit bien que le Conte du Ludes'imagineroit
qu'il fejourneroit quelque temps à Fontenay , & qu'il y
envoyeroit des gens pour tâcher à fe vanger de cette efcor-
ne. Sçachant donc l'extrême difproportion qui edoit entre
leurs forces,il fe retira en diligence à Mofay , oii il ne fût pas
plûtoll arrivé , qu'il apprit que fa conjeârure avoit elle bien
fondée. La nouvelle de cette défaite donna quelque coura-
ge aux alfiegés , qui fe promettoient de la valeur &c de la vi-
gilence de la Noue , qu'il entreprendroit quelque chofc de
plus grande confequence. Mais luy n'ayant pas des forces
pour ce la 5 & eux ayans des-ja foûtenu trois aflauts , qui leur
avoient emporté beaucoup d'hommes , Se une partie de leur
efperance de pouvoir refifter à l' advenir , il en fût arrivé
quelque fâcheufe refolution finon que Monfieur congédia
fon armée. Le Conte du Lude prévoyant donc que celle des
Princes s'en viendroit fondre fur luy , &c ayant appris que
des-ja Telligny marchoit avec 3000. hommes , il fe retira à
Poiâriers. C'eft encore un trait de la modeftie de la Noue,
ou de fa magnanimité , que bien qu'il euft rendu ce fervicc
à ceux de Niort , &: que le courage qu'il leur donna par cet
exploit , les fou tint jufques au temps de leur deliurance,
néantmoins il n'en parle du tout point en fes mémoires , &
donne àTelligny toute la gloire d'avoir fait lever ce fiege ,
par la diligence dont il ufa à y amener des forces. Niort
eftant hors de danger , la Noue retourna trouver les Princes
E 2 &
^6 La vie de François,
& l'Amiral , & vint avec eux à ce mémorable fiege de Poi-
tiers -, où ceux de la Religion firent ii mal leurs attaires. Il
pai-oift bien par le récit qu'il nous fait en Tes mémoires , des
railbns qui furent alléguées en la délibération de ce deflein,
que non plus que l'Amiral , il n'eftoitpas d'advis qu'on l'en-
treprifl: , & qu'il en prevoyoit bien les fuittes. Mais c'eft le
marheur de ceux qui font en la pofture oii eftoit l'Amiral
alors 5 d'avoir Ibuvent à dépendre , non de leurs propres fen-
timens , & de l'advis de ceux qui font les plus fages , mais
de quantité de gens qui s'en font accroire par ce qu'ils font
neceflàires , & qui fe laiflent plûtoll emporter à leurs inte-
refts qu'à laraifon. Un Prince Ibuverain commande abfolu-
menti encore a-t'il quelque fois de la peine à eftre bien obeï:
& s'il fuit des conlëils qui ayent un mauvais fuccés , il en a
bien le dommage à la vérité, mais il n'en redoute pas le blâ-
me. Au lieu qu'un chef de parti, efl obligé de prierjs'il ne le
lailîe aller au torrent des opinions , ileil en danger d'eftre
abandonné -, & tout le monde voulant partager avec luy la
gloire des bons evenemens , il a ce mal' heur de porter pref^
que feul le blâme des mauvais , encore qu'il n'en foit pas la
caufe. Ce ne fût pas feulement en la relblution de faire ce
fiege , où la PopeUniere remarque quelques belles aârions
de la Noue , que l'Amiral fe veid contraint de fuivre d'au-
tres mouvemens que les fiens -, ce fût auflî en la bataille de
Moncontour , dont la perte fût encore de plus d'impor-
tance. Il eftoit, comme j'aydes-ja dit 5 de fa nature tem-
porifeur, &:fon deflein n'eftoit pas de bazarder (ans necel^
lité un combat gênerai, en l'eftat auquel eftoient fes troup-
pes. Et il fut encore confirmé dans ce fentiment par un ad-
vis qui luy fut donné, comme la Noue, qui en efi: fidelle
témoin , le nous rapporte. Deux gentils - hommes , dit - il,
du cojlc des Catholiques , ejlans efcartés , vinrent parler a au-
cuns de la religion , y ayant quelques fojfez entre-deux , à- leur
îin^
SeigneurdelaNouc. f^7
tinrent ce langage. CMefJïeurs^ nou^s portons marques d'enne?nis\
mais nom ne vom hàiffons nullement , n'y vofirefarty. K^dvcr-
tijjés Monfteur V Armral qu'il fe donne bien garde de combatrc :
car noftre armée efi merveilleufement puijfante , par les renforts
qui y font furvenu-s y éf efi avec cela bien delibcrce. CMais quil
temporife un mois feulement. Car tout te la noblcjfe a, juré (^ dit
à Monfeigneur , quelle ne demeurera davantage , à" quelles em-
ployé dans ce temps-la, (^ qu ils feront leur devoir, ^jiil fe
fouvienne qutl efi périlleux de heurter contre la fureur Fran-
coife i laquelle pourtant s'écoulera foudain: à" s'ils n'ont prom-
pte vi6ioire^ils feront contraints de venir a la paix ^ pour plufeurs
raifbns , ^ la vou6 donneront advantageufe. Dites Iny que nous
fc avons cecy de bon lieu , (^ dcf rions grandement l'en advertir.
Cela ayant elle rapporté à l'A mirai, il le gouilafort, &:la
raifon en eftoit très-évidente. Ses trouppes eitoient dimi-
nuées & haraflées -, celles de Tennemy groUies de beaucoup,
& encore touttesfraifches. Sa perte, Il elle arrivoit, iém-
bloit eftre fans reflburce > la leur ne le pouvoit eftre , ayant
l'autorité & les finances du Koy à commandement. Ils
eftoient fur la defFenfive, & pourveu qu'ils fe coniervafîent,
c'eftoit aflés pour leur defîein : les autres les attaquoient &
cherchoient de les ruyner par une bataille. Ils en avoient
des-ja perdu deux : les autres en avoient emporté l'hon-
neur, & avoient d'autant plus grande efperance du fuccés
de celle-cy , qu'ils croy oient eftre en polFellion de la viftoi-
re. Enfin ils avoient à dos le Poitou, la Saintonge, & la
Rochelles nommément,& pouvoient deffendre leurs villes,
& eftre défendus d'elles s'ils fe contentoient de cela pour ce
peu de temps au lieu que leurs ennemis fe fiiflènt indubi-
tablement confumés s'ils enflent voulu entreprendre quel-
que chofe d'importance. La Noué & quelques peu d'autres
eiloient d'un mefme advis avec l'Amiral -, mais la pluipart
eitimcrent que l'advertiflèment que ces gentils-hommes
E 3 avoient
38 LaviedeFrançois,
avoient donné , eftoit un artifice pour eftonner : 6c dirent
qu'encore qu'il euft quelque apparence d'eftre bon, ilve-
noit de pedbnnes furpedes , & qui avoient accoutumé de
tromper, & fur ces confiderations , & quelques autres de
pareil poids, l'impatience de porter les fatigues de la guerre,
fit qu'enfin il fut reiblu de donner bataille. Je ne me met-
traypas à la décrire, cela n'eftantpas demondeflèin. Je
diray feulement que la Noué ayant prévenu Monfieur , qui
fe vouloit faifir du logement de Montcontour , &c tout le
gros des Princes cy eftant venu peu après , ces deux armées
ne peurenteftrefi proches l'une de l'autre, qu'il ne fe fifl
quelques efcarmouches , & qu'il ne fe donnaft quelques
combats i mais elles ne combatirent de toutes leurs forces
que le lendemain. La Noue combatif avec l'Amiral dans
l'avant-garde , & après divers autres beaux exploits , l'Ami-
ral ayant fait avancer trois regimensFrançois avec comman-
dement de ne tirer qu'aux chevaux , il entreprit de rompre
fîx cornettes de Reîtrcs qui faifoient un grand efchec fur les
trouppes que menoitle Seigneur d' Acier.Là,luy,laNouë,&
Telligny qui raccompagnoient,firent un fi grand effort. Se fe
méfièrent fi avant dans le combat, qu'il pénétrèrent jufques
à l'Artillerie ennemie. Mais l'Amiral ayant reçeu un grand
coup d'arme à feu entre le nez & la joué, & quelque blefi^èu-
re au bras , fût contraint malgré qu'il en eufl: , de fe retirer
tout doucement , & le plus fecretement qu'il peut de la
méfiée, où la Noue demeura. Les charges y furent vigou-
reufes de part & d'autre , & la victoire balança. Mais enfin
ceux de la Religion plièrent, & la Noué & plufieurs autres
y demeurèrent prifonniers. Pour ceux qui moururent dans
la chaleur du combat, bien que les Catholiques y ufafïènt de
quelque rigueur extraordinaire , on peut imputer leur mal-
heur à la fureur de la guerre. Mais on ne fçauroit excufer
l'inhumanité qu'ils commirent à tuer divers prifonniers.
• Ils
Seigneur de la Noue. ^9
Ils difoient à la vérité que c'eftoit pour vanger les cruautez
qu'ils pretendoien ravoir efté commifcs à la Roche-labeille
bailleurs, & principalement la mort de Sainde Colombe,
& d'autres qui avoient eilé tuez en Bearn. Mais outre que
ces prétextes n'eftoient pas fondez , c'eft contre les droits
de la guerre d'ofter la vie à ceux à qui on l'a donnée , quand
ils ne l'ont point mérité par manquement de paroUe ou par
mauvaifes actions. Quoy qu'il en foit, il y en eût beaucoup
qui en paflerent par là, & la Noue euft indubitablement efté
de ce nombre , fans Monfieur , qui ayant fon mérite en fort
grande eftime, le tira d'entre les efpées. Il en a laifîe un mo-
nument en {es mémoires , difant qu'il luy avoir femblé qu'il
ne devoit pas celer que l'humanité de Monjei^neur fut un injlru-
ment de la benedi^ion de Dieu pour la conjervatton de fa vie.
Et comme c'eftoit un bien-fait ineftimable, auily Monfieur,
quand il fût devenu Roy , ne manqua-t'il pas de le luy ra-
mentevoir aux occafions. Car j'ay veu trois ou quatre let-
tres toutes efcrites de fa main , où il en parle afles ouverte-
ment 5 &: l'une particulièrement en ces termes : le m'affcure
tant que voui reconnoijfe/^ou v ou lé s reconnoiTire le bien que vous
Avês reçeu de moy , que vous ne £* oub lier e7 jamais , (^ que pour le
bien de monfervice vous vous deve'X efforcer a faire ce que vous
pouvez, pour cela. Par ce que cette lettre & les autres de mê-
me, font fans d^tte , excepté dujour & du mois , &: qu'elles
parlent affés généralement, il eft mal-ayfé de les rapporter
aux fujets particuliers pour lefquels elles ont edé efcrites.
Neantmoins, pour dire cela en pafîant, & avant le temps, çà
efté lans doute à l'occafion de quelque prife d'armes , par ce
qu'il defire de luy qu'il employé fon crédit à entretenir la
paix, & protefte que fon intention eft quant à luy de faire
obferver fes edits.
La vie {i\t bien fauvée à la Noue ^ mais il ne pût pas fi toft
obtenir fa liberté. C'eft pourquoy il ne fuivit pas l'Amiral
en
4^ LaviedeFrançois,
en fa retraitte , n'eut point de part dans les refolutions que
laconftancc invincible de l'Amiral, & fon incomparable
expérience, firent prendre à Partenay, & n'accompagna pas
les Princes dans ce grand voyage qu'ils firent avec leurs
trouppes , qu'ils renforcèrent de telle forte en Bearn , & ea
Languedocjqu'ils en refirent une belle armée qui donna une
autre bataille prés d' Arnay-le Duc.Toute prifon cû fâcheu-
fe 'y mais celle-là l'efloit d'autant plus à la Nouë,qu'elle l'em-
pefchoit de fe trouver aux occafions d'honneur, & d'eflre
utile à fon party. Et toutesfois il n'en fortit pas fi toft qu'il
eull: peu, pour une occafion qui mérite d' élire rapportée.
Strofîy avoit elle pris au combat de la Roche-labeiUe , &
avoitefté mené à la Rochelle, où il demeura malade , & il
l'eftoit encore après la bataille de Moncontour. Les Ro-
chelois elcrivirent donc à la Cour que le traitement que
l'on feroit à la Noué , feroit aufiy fait à Strofiy : ce qui don-
na Toccafion de propofer un efchange. Mais le Cardinal de
Lorraines'yoppofa, difant qu'il y avoit en France plufieur s
Strojfy, mais ^ utlny avoit qu'un la Noué. Neantmoins les amis
de Strofiy foliciterent cette affaire fi vivement, &:y interef-,
fèrent la Reyne Mère fi avant, que l'efchange ftitarrefté, 6c
ordonné qu'on les relâcheroit l'un pour l'autre. Les Ro-
chelois 5 qui avoient beaucoup d'impatience de r'avoir la
Noué , voulurent renvoyer Strofiy tout malade qu'il efi:oir.
Mais la Noue ayant appris qu'il efi:oit en tel efi:at qu'on ne
le pouvoit tranfporter fans quelque danger de fa perfonne>
dit qu'il ne bougeroit point, &: ayma mieux demeurer en
prifon 5 quehazarder la vie d'un brave Cavalier , avec qui il
fairoitprofefiion d'amitié. Il en fortit enfin pourtant quelque
temps après , & reprenant fa qualité de Gouverneur de Poi-
tou,du pays d'Aunis,&deGuyenne,pourlesPrinces,il tâcha
de la fignaler par quelques belles actions. Comme laRochel-
le eflioit la principale place des Reformés en ces quatiers là,
aufiy
Seigneur de la Noue. 4,1
aufly efl:oit-ce celle fur laquelle les Catholiques avoîent leur
principalie vifée. C'efl pourquoy , en attendant qu'on la
peuft afîieger, avec une grande armée, les premiers foins des
ennemis avoient efté de la bloquer. Ils fe faifirent donc
premieremeîit de Marans.En fuitte ils s'aiîiijettirent les illes
de Marennes , Broùage , & quelques autres. Enfin , pour la
ferrer d'avantage , le Baron delà Garde , General des Galè-
res, en amena dans l'emboucheure delà Charente, au pafîà-
gedeLoupin, où il prit un grand vaiffeauRochelois, avec
pour plus de cent mille efcus de marchand ife. La Noue,
qui voyoit à quoy tout cela tendoit , avoit tramé quelques
intelHgences dans Broùage, & pour eflayer à les faire reùlTir,
il avoit tiré foo. arquebufiers , & quelque cavalerie de la
Rochelle, &z s'eftoit acheminé de ce collé là. Comme il pai-
foità Tonnay-Charente, qui n'eft qu'à deux lieues de Lou-
pin, le Baron de la Garde , qui avoit formé le deflein de s'en
emparer , y arriva avec fes galères, & l'ordre de fa defcente
cftoit tel. La galère de Beaulieu devoir commencer -, celle
de la Biche fuivre -, la Reale venir après ; & puis les deux du
Marefchal de RetZj fans conter une qui eftoit au Conte
de Fiefque, & une galiote qui l'accompagnoit. La Noue
voyant arriver la premiere,& en fuitte découvrant les autres
derrière , ne douta point de ce que c'eftoit , &c pour n'eftre
pas recogneu , car le Baron de la Garde ne fçavoit rien de fa
marche , il fit retirer tous fes foldats hors de la veuë de l'en-
nemy, fous la halle du Bourg , en attendant l'occafion. Son
intention eftoit de les laifîer tous defcendre, &z puis les char-
ger à l'impourvea, & il avoit défendu qu'aucun commen-
çafl: le combat fans fon exprés commandement. Mais l'ar-
deur de fes gens les emporta. A peine cette première galè-
re eut-elle commencé à faire fa defcente , que quelques uns
coururent efcarmoucher, & cette efcopeterie ayant efchauf-
fé les autres arquebufiers 3 ils y allèrent demefmej jufques
F là
4,2 LaviedeFrançoisj
là que d* entre la Cavallerie plufieurs mirent pied à terre
pouravoir leur part des coups.Ceux qui eftoicnt dans la galè-
re fe défendirent. A ce tintamarre les autres galères s'appro-
chèrent pour iëcourir celle qui eftoit en danger > & de tous
coflez on failbit beau feu. La Noue n'ayant pu empsfcher
le combat de s'engager de cette façon, fit tout ce qui le pou-
voit pour en avoir l'avantage Recommanda à une partie de
Tes gens de pafîer les marais & les canaux , pour joindre les
ennemis de plus prés. Les uns attaquoient à force d'arque-
bufades -, les autres répondoient de mefme , & outre cela dé-
chargeoient leurs courciers & leurs canons. Enfin la pre-
mière galère fe rendit, les autres fc retirèrent, & la Noue eut
le mécontentement de ne s'en pouvoir rendre le maiftre , à
caufe de la précipitation , & du peu d'obeifiance de lés fol-
dats. Et bien que fon voyage eufl fervy à fauver Tonnay-
charente de l'entreprife du Baron de la Garde , celuyfuft
un autre déplaifir que cela l'euft empefché d'exécuter celle
qu'ilavoitfaitefurbroùage, qui fé tint fur fes gardes puis
après. Cependant Puy-gaillard , la Rivière Puy-taillé, &
autres chefs Catholiques, perfiftoient dans le deiiein de leur
blocus , & avoyent drefié nombre de forts autour de la ville
de la Rochelle qui l'incommodoient beaucoup. Mais le
Baron de la Garde , quelque efcorne qu'il euft reçeuë à
Tonnay-charente , n'avoit pas laiflé de fe remettre avec Ces
galères en mer , & faifoit luy feul plus de mal que tout le re-
lie. Pour delivrer.la Rochelle du blocus de terre, la Noue
prefta l'oreille à l'entreprife que l'ingénieur Scipion avoir
formée fur Novillé, château fort, qui tenoitenfujetionla
principale advenue de Marans. Et elle fut fi bien fuivie , &
exécutée avec tant de vigilance & de vigueur, que Scipion
s'eftant jette dans le Bourg , nonobllant la refiftance que les
ennemis y firent , & les ayant contraints de fe retirer au châ-
teau 3 après avoir veu fur la place i f. de leurs compagnons
morts>
Seigneur de la Noue. 43
mortSjquand laNoiië vint à paroiftre avec les trouppes pour
favorifer Scipion,!! eftonna tellement par fa ièiile contenan-
ce ceux qui eftoient dans la forterefle, qu'ils capitulèrent
incontinent à vie &: bagues fauves , & fe retirèrent à Marans.
On ne prenoit Novillé que pour avoir Marans,où comnian-
doit la Rivière Puy-taillé. Mais celuy-cy eflantmortauflî
toft qu'il y eut conduit fcs trouppes, un nommé le Capi-
taine Chapperon y fût mandé de Saintonge avec fon régi-
ment. Pour y venir il faloit qu'il palîàft àdeux lieues de la
Rochelle, où il fut chargé par la Roche-Eynard, de forte
qu'ayant perdu une bonne partie de ics gens , avec tout leur
bagage , il fe rendit à Marans en mauvais eftat. La Noue
fçachant cela, & que d'ailleurs le Capitaine Joùan, qui com-
mandoit dans un fort nommé la baftille afles prés de là , n'a-
voit qu'une compagnie d'Italiens, il fe refolut de les atta-
quer tous deux à la fois, afin qu'ils ne fe peuflènt fecourir
l'un l'autre. Puviaut avec fa cornette , & trois enfeignes de
gens de pied, eurent la commiflion d'aller attaquer le fort:
La Noué, accompagné deSoubife, dePayet, & d'autres
gentils-hommes Potevins prit la charge d'aller à Marans. Il
faloit marcher la nuit , à travers des marais , des canaux , &
des foffés , où ils eftoient prefque toujours en l'eau jufques à
la ceinture j &c c'eftoit fur la fin de Feburier. Mais ilsfur-
monterent toutes ces difficultés , &c eftans arrivés à l'entrée
de Marans, avant qu'on en euft aucune nouvelle, Chaperon
furpris & eftonné , abandonna le Bourg , & fe retira au châ-
teau. La Noue , qui fçavoit très-bien combien il eft impor-
tant de poufîèr vivement ceux qui font eftonnez de quelque
furprife inopinée, ne perdit pas un moment de temps, diftri-
bua fon infanterie autour du château avec tant d'ordre & de
célérité, & commença les travaux d'un fiege d'une façon fi
refoluë, que Chaperon fe rendit prefque fans combat, &
avec fos gens il fe retira àFontenay. Cependant Puviaut
F 2 pref-
44 La vie de François?
preflbitles Italiens d'un coftéjPondeuyc lieutenant de Sou-
bize, & quelques autres de Poitou, leurrcdoubloientPa-
larme de l'autre, & comme nonobilant cela ils ïh defen-
doient en gens de guerre, le Capitaine la Garde, envoyé par
la Noue 5 avec les arquebufiers , venant à paroi ftre de ren-
fort, ils perdirent courage 5 &fe rendirent à la compolition
de vie & bagues fauves, comme avoit fait Chaperon. Cette
prife fiit d'une merveilleufe importance , & en elle mefme,
&pourfes fuites. Car autant qu'elle donna d'étonnement
aux vaincus, autant donnna-t-elle de courage aux victorieux,
qui pourfuivans leur pointe , fans donner aux autres loyfir
de fe reconnoiftre , prirent le gué de Velire, le Langon, Lu-
çon, Mareuil, & tout ce qu'il y avoit aux environs. Et ils
euffent pris d'un mefme train les Sables d'Olonne , Se Lan-
dereau , l'un des plus importuns ennemis des Rochelois , fi
l'océan n'euft point empefché l'exécution de leur entrepri-
fe. Car la Noue avoit donné fi bon ordre qu'on l'ajfîàillift
du coflé de la terre , & qu'en mefme temps on entraft dans
le haure des Sables du codé de la Mer, que fa perte paroif-
foit abfolument inévitable. Mais la tempelle ftit fi étrange,
le jour de l'allignation , qu'il fût impoffible de faire defcen-
te. Cela pourtant ne fut différé que pour un peu de temps,
& ce fembloit, pour rendre cette conquefte plus glorieufe.
Car Landereau , à qui on avoit fait peur, & qui prevoyoit
que la Noue ne fe rebutteroit pas pour n'avoir pas reùfli en
fa première tentative , mit les Sables en beaucoup meilleur
eftat de deifence par diverfes tranchées & fortifications
qu'il y fit. Et parceque grand nombre de perfonnes riches
du bas Poitou , qui craignoient les courfes des Reformés,
avoient porté dans cette place , comme en un lieu de feure-
tc , ce qu'ils avoient de meilleur & de plus précieux , outre
les gens qu'il prit de furcroifl: , pour s'en fervir en cas de be-
foinjil eiperoit que fi on le venoit attaquer^ceux qui efi:oient
interef-
Seigneur DE LA Noue. 45"
interefles en fa confervation , aydcroient aufîî à fa deffenlë.
Mais comme ces richefles animoient à l'entrepnle les fol-
dats à qui la Noué avoit promis le butin de cette place s'ils
la prenoient , ces fortifications & ces nouvelles prépara-
tions ne faifoient rien fmon irriter la vertu du Capitaine.
Il forma donc un nouveau deflein , & pour ne m'arrefter
point aux particularités de cet exploit, que Ton peut voir
dans les au^leurs de l'hiftoire de ce temps-là , il difpofa par
mer Se par terre fesdiverfes attaques avec tant de pruden-
ce 5 il les commença avec tant de chaleur & de vigueur , il
les pourfuivit avec tant de confiance & de fermeté , que
Landereau, quelque devoirqu'ilfiftpourlerepouflcr, fût
contraint de quitter la place. Ne fe pouvant fauv^er par mer.
Ion falutdependoit des jambes d'un bon cheval. 11 monta
donc fur un courfier, paiîa au travers des trouppes viâro-
rieufes , & fe fut en effe6l garenty fans un malheureux acci-
dent. Mais foit que la frayeur le fift égarer , ou qu'eftant
pourfuivy il fût contraint de prendre la route qu'il prit,
quand il voulut pafîer les marais qui font en ces environs là,
iîs'allajetterendes canaux pleins de boue fi épaifiè, que
fpn cheval , quoy que vigoureux , & , comme l'on peut
croire, vivement folicité par fes efperons, ne l'en pût jamais
tirer. Trois foldats , qui le pourfuivoient chaudement , luy
donnèrent la vie pour nombre de doubles ducats qu'il por-
toit -, & bien que quelques autres qui furvinrent , qui n'a-
voient point eu de part à îa proye,& qui au refi:e le haiiToient
mortellement, eufiént envie de le tuer, ils en furent pour-
tant empefchés, & la foy luy fût gardée : Se icy je prie le le-
61:eur de me permette de fiiire deux digreflions hors de mon
fujet. La première efl: fur ce qui arriva à quelques uns de
ceux qui prirent les Sables. Pour ce qui eftoit de la caufc
communc>elIe en profita beaucoup. Car outre qu'on s'efi-oit
délivré d'une fâchcufe efpine-au-pied , tk d'un ennemy
F 3 dont
4<> LAVIEDieFRANÇOIS,
dont on reçevoit mille dommages, &, s'il faut mettre cela
en ligne de Contcoutre qu'il y mourut 400. hommesjenne-
mis envenimés , & qu'on rendit le refte comme inutile pour
aifés long-temps, on y prit quarante bons vaifleaux, quantité
d'armes, & grand nombre de prifonniersjdontla rançon fiit
coniiderable. Mais quant aux particuliers qui emportèrent
le butin, leur condition fût fort diflemblable. Les uns plus
prudens, s'en enrichirent efïeârivement: car on ne fçauroit
prefque dire les ricliefîès qui s'y trouvèrent. Les autres per-
dirent incontinant ce qu'ils y avoient acquis, & le diilipe-
rent en bonne chère, en diflblutions, Se au jeu. Et les autres
s'cftanspropofé de tranfporter leur butin à la Rochelle, Se
ne trouvans point d'autres pilotes que ceux-là mefmes d'O-
lonne, pour les y mener, ils furent fiimprudens que de fe
commettre à eux, & de fe fier en leurs promeflès. Et ces
gens, foit de haine ancienne qu'ils leur portaflent, ou de
defir qu'ils euflènt de fe vanger du traitement qu'il ve-
noient de recevoir , abufans de leur ignorance , leur firent
faillir leur roure,& les firent tomber entre les mains des Bre-
tons , de qui ils reçeurent grande grâce s'ils ne leur firent au-
tre chofe finonlesdévaUfer. Ainfi plufieurs perfonnes Ca-
tholiques de bas Poitou , avoient avec beaucoup de foin
amaflé de grandes richefîès , qui tombèrent en partage aux
Reformés , qu'ils euflènt voulu avoir eftranglés. Et quel-
ques uns des Reformés, qui eftoient allés aux Sables , non
tant par le zelle de la defenfe de leur caufe , que par le defir
de piller , s'eflans gorgez de richelTès dont-ils eiperoient fe
prévaloir à l' advenu*, s'eftimerent bien-heureux, fi pour bu-
tin ils eurent leur vie. Enfin , quelques Bretons qui ny pen-
foient pas , furent héritiers des biens àl'acquifition defquels
ils n'avoient point travaillé, & receuillirent fans travail &:
fans péril, le fruit de la diligence ou de l'avarice des uns, & le
prix du fang des autres. La Noue, le plus defintereilé hom-
me
Seigneur de la Noue. 47
me du monde , & qui ne s'en enrichit pas de la valeur d'un
loi 5 ne s'y eftant propoie que le zèle de là caufc , l'acquit de
faconfcience, & le vray honneur, en remporta fur l'heure
la latisfadtion d'avoir fait une belle & noble action, &: s' en
eft acquis une gloire inmortelle dans l'hiftoire. L'autre di-
grelllon eft fur le fait de Landereau. Il avoir eflé de la Re-
ligion autresfois , & puis ayant changé deprofellîon, il en
elloit devenu l'un des plus afpres ennemis , Se l'un des plus
ardens perfecuteurs qui portaiTent les armes contr' elle. Ce-
la luy avoir tellement attiré la hayne de ceux qui la profef-
foient 5 & particulièrement des Rochclois , à qui il avoit
fait des maux inimaginables , que quand on l'eut mené là
comme prilonnier de guerre, ceux de la ville luy voulurent
faire (on procès comme à un Criminel. La chofe alla fi avant
qu'il fût fur le point de paflcr le pas-, & félon l'apparence il
n'en eud pas efchappé , n'eufl: efté que le Roy mcfme s'y in-
terelîa , & fit connoiftre aux Reformés qu'il avoit fa con-
fervation en une recommandation finguliere ^ menaçant
mefme de traitemant pareil à celuy qu'on luy feroit , des
perfonnes de condition qui elloient entre fes mains. Ce fût
prudence aux Rochelois que de n'expoferpas d'honneftes
gens à ce péril. Ce fût refpe£t à l'autorité du Prince , que
de donner à fa recommandation la vie à un de leurs plus
grands ennemis. C'euft efté juftice , fi on l'euft traité fim-
plement en prifonnier de guerre, comme la Noue avoit
fait au commencement. Car felonlesloixdelapohce, ilîuy
avoit efté libre de changer de Religion , & en fuite de cela ,
de faire aux Rochelois tout le mal qu'il pouvoit , félonies
loix de la guerre. Enfin c'euft efté generofité, fi ayans un
de leurs plus grands ennemis entre les mains , ils l'euflcnt
traittégracieufement-, parce que les grandes âmes retrou-
vent aftezvangées des outrages qu'on leur a faits , quand
Dieu & leur vertu leur ont donné la vidoire. Mais le tranf-
port
48 La vie de François,
port de la colère va quelques fois iî avant, qu'elle fait faire
de mauvaifes adtions , mefmes aux héros , comme il eft
arrivé à Achilles & à Alexandre. Retournons à noftre
defïein. -
Les progrés des confédérés ayant non feulement reveillé
leurs ennemis , mais mefmes donné quelque jaloufieàla
Cour5& quelque crainte que dans peu de temps ils ne fe ren-
difTent maiftres de toute la province de Poitou , on depe-
fcha Puy-gaillard avec quatorze compagnies d'ordonnance,
& dix-neuf enfeignes de gens de pied , qui furent comman-
dées de luy obeïr: &de plus, deux compagnies de Cava-
liers Italiens , Se une enfeigne de gens de pied j de la mefme
nation , ôcprefque toutes les compagnies quiavoient elle en
garnifon en Poitou avant la prife de Marans. On y adjoûta
encore 8. enfeignes des gardes du Roy, dont Cofleins eftoit
Capitaine , & ce qu^on pût ramaiïèr dans le Poitou : de for-
te que Puy-gaillard fe vit chef d'environ 4000. hommes , à
quoy ces trouppes fe montoient. Car non plus qu'à cette
heure, les compagnies n'eftoient pas complettes alors > &c
toutes celles mefmes qui avoient efté commandées de mar-
cher, ne marchèrent pas , les négociations de paix , qui
' commençoient à fe mettre en train , en ayant rallenti & re-
tardé quelques unes. Puy-gaillard ayant avec fes forces pris
la campagne à fon tour , arracha incontinent d'entre les
mains des Reformés le Langon , & le gué de Vclire -, ce qui
fut d'une importance extraordinaire à Marans. Car c'eftoit
de là & par là qu'on tiroit quantité de provifions dont
le manquement incommoda beaucoup cette place. Et
pour furcroift d'incommodité , ils perdirent encore Luçon,
qu'ils quittèrent à la venue des Catholiques. Après ces
conqueftes , Puy-gaillard loga dans Luçon la cornette du
Bois de Cholet &:l'enfeigne du Capitaine Fontaine , & à
S. Gemme les Italiens, &: cela fût le 27. de Mars, un mois
après
SElGNEUK.DELANouë. 4p
après la prife des Sables d'Olonne. La Noue &: Ces compa-
gnons, indignés de ce qu'au lieu des conqueftes qu'ils fài-
Ibient auparavant , on les acculoic dans Nîarans & dans la
Rochelle , fe refolurent de rompre les compagnies qui
eftoientàLuçon 5 quelque bonne garde qu'elles filîent. Il
fe met donc à la tefte , accompagné de la Grange Meflàc, de
la Grofliniere 5 & de quelqu'autres gentils-hommes , fuivy
de fo. chevaux 5 & de quelque nombre de gens de pied , &
marche toute la nuit de ce melme jour,jurques à Luçon. Un
peu avant le point du jour il y entre : charge le premier corps
de garde, &le rompt: s'épand en divers lieux & y donne
l'alarme, qui jointe à l'obfcurité de la nuit, laquelle rend
touttes chofes plus effroyables , mit un tel épouvantement
entre ces Ibldats , qu'ils ne longèrent qu'à la fuite. Ceux
qui furent rencontrez en fuyant furent outrezjou blefîès5les
autres qui peurent fortir fe retirèrent en grande diligence à
S. Gemme, qui n'eft qu'à demie lieue de là, pour en don-
ner advis aux bandes Italiennes. Elles fe mirent incontinent
fur les armes , & ayant appris le peu de gens que la Noue
avoir avec luy , elles fe mirent en chemin pour prendre
quelque revanche. La Noue adverty qu'on venoit àluy,
prit le parti de la rctraitte , ne voulant pas avec peu de gens
las & harafles , hazarder le combat contre des gens frais 6c
en plus grand nombre : &pour empefcher qu'on nelefui-
vift , il fit lever le pont de la Charrie , fous lequel palîe un
bras d'eau de mer , & mit pour deffendre le paflàge , le Ca-
pitaine de Topane , avec fes arquebufiers au bout du pont,
marchant quant à luy vers Champagne, pour y rafraifchir
(es compagnons. Comme ils approchoient du logis , il vit
environ cent cavaliers Italiens qui fembloient venir à luy ,
& en mcfme temps il apperçeut Ces arquebufiers qui s'en-
fuyoient, abandonnans le pont. Ce qu'il avoit voulu éviter
par prudence , il le fit par courage & par necellité. Il tourne
G 'bride
^o LaviedeFrançois,
bride vers les ennemis , &à l'ayde de quelques uns de ces
arquebufiers, qui s' eftoient ralliez autour de luy , Se des
gentils-hommes qui l'accompagnoient , il ie mit en ellat de
les repouflcr , s'ils vouloientpafîèr outre. Comme Strofiè,
qui les commandoit s'en met en quelque efibrt , êcpouflè
fon cheval dans le ruifleau pour palier 5 un de ces arquebu-
fieri;,picqué de la honte qu'on luy faifoit d'avoir lâchement
abandonné le pofte où il avoit efté mis , s'avance, ôctirelî
droit 5 qu'il tue le cheval de Strofîè , &c par ce moyen le
renverfe. Ses Italiens le lecourans mal, deux ou trois .ca-
valiers de ceux de la Noue s'avancent pour le charger , &
commeiltalchoitàfe débaralferde fa cheute , l'un d'eux
luy donna un coup de piftolet dans la tefte , dont il mourut
fur le champ. Ce Chef, qui avoit beaucoup de réputation
parmi fes gens , eftant abbatu, la Noue & les fiens firent
mine de vouloir aller aux Itahens , qui en s'en retournant
incontinent, luy laifTerent le moyen d'achever heureule-
ment fa retraite. Peu de temps après, la Noue eftant à la
Rochelle , il apprit que le Baron de la Garde , & la Rivière
Puy - taillé campoient avec leurs forces devant le château
de Rocheforten Saintonge, en refolution de le prendre , Se
depaflèr de là à Tonay-charante , deux petites places qui
eftoient aux Reformez en ces quartiers là. Son courage Se
l'importance de la chofe , le convioit à y donner ordre , Se
les folicitations deSoubize,qui vouloitfauverleMefnilfon
proche parent, enfermé dans Rochefort avec foixantear-
quebufiers feulement, achevèrent de luy déterminer. L'en-
trepriiè n'eftoit pas fans difficulté. Car tous les autres paf-
fages eftans tenus par les Catholiques , iln'enreftoitque
deux pour aller de la Rochelle à Rochefort. L'un eftoit à
pafferpar le Moulin Cometjpaftàge ordinaire : l'autre eftoit
àtraverfer un canal d'eau de mer, qui s'enfle tellement à
toutes les marées , qu'il eft impoftible d'ypaftèr. Ilfaloit
donc
Seigneur de la Noue. fi
donc necefïairementpafîbr par là , d'autant que les galères
ennemies tenoient la mer , & forcer une compagnie de
gens de pied que le Baron delà Garde avoit milbdansle
Moulm 5 ou tenter le pafTage du canal avec un péril extrê-
me d^yeftreattrappé pari' ennemy. Non obllantcela , la
Noue part accompagné de Soubize , & de quarante che-
vaux 5 & mené avec luy trois compagnies de gens de pied ,
commandées par les Capitaines la Garde, Normand , Se
Mondin > & par ce que le moulin eftoit gardé , il fe refont
d'elTayer fi le paflage du canal luy feroit plus favorable. Il
donne doncjufques à lues, petite bourgade prés de là , &
y fait repaillre là trouppe : puis ayant appris là , qu'il y avoit
peu que la Rivière en elloit parti , & qu'il paroiflbit encore
au de là du canal avec plus de quarante chevaux, Sz autant
d'arquebufiers , qui accommodoient une barricade , il ne
douta point qu'il ne luy vouluftempefcher l'exécution de
fon deiïcin. Mais au heu de fe rebuter , au mefme inftant il
fait fonner à cheval , & battre aux champs , & marche.
Qu.andilfûtfurlebord du canal, il fait tirer par fes arque-
bufiers fur les Cathohques chaudement. A la faveur de ces
arquebufades, il fait palier les Capitaines de gens de pied à
cal-fourchons fur un bois qui traverfoitle canal,& après eux,
quelques uns des foldats fur le mefme bois , & les autres en
l'eau jufques à la ceinture. Puis il fe mit avec Ces cavaliers
à travers , & quelque refiftance que les autres fiflent , il les
pouflà de telle façon , qu'après en avoir eftendu quelques
uns fur le bord du canal , il contraignit la Rivière Puy-tail-
lé de fe mettre fur la retraitte. Mais il la fît avec tel del ordre,
par ce que la Noue le fuivoit l'efpée dans les reins , qu'il
remplit d'épouvantement le Camp qui eftoit devant Ro-
chefort, de forte qu'on ne s'y donna pas leloyfirdeplier
bagage. Rochcfort eftant délivré, & fa garnifon renforcée ,
la Noue fe voulut aufly retirer. Mais il ne pût pas endurer
G 2 que
f2 La vie de François,
que ce moulin demeuraft derrière , fans nettoyer le Pays de
la garnifon qui le tenoit. 11 marcha donc de ce collé là , en
relblution de l'attaquer > mais après qu'on euftfaitunpeu
de temps mine de luy en contefter la prife, la compagnie
qui y eftoit en fortit en quelque defordre , pour fe fauver
dans les galères du Baron de la Garde qui paroiilbient là au-
près. Ainfi ayant mis tout ce quartier là en feurcté , il s'en
retourna à la Rochelle fans perte d'aucun de les gens. Les
difgraces à la guerre , irritent les gens de cœur : & puis les
armes font journalières. La Rivière Puy- taillé doncques
voulant reparer fon honneur,fe joignit avec Puy-gaillard, Se
quelques autres chefs Catholiques , & délibéra de repren-
dre Novillé , pour aller de là à Marans , & en le prenant re-
ftablir le blocus de la Rochelle. Ils mettent donc leurs for-
ces enfemble vers S.Jean d'Angely &Chifay , pour mar-
cher en dihgence à leur entreprilé. La Noue en eftant ad-
verty mande Soubize, Puviaut , & toute la cavallerie avec
quelques enfeignes de gens de pied , & tirant où les enne-
mis eftoient , il fe montre à eux une fois en bataille , ne
croyant pas qu'ils euflent tant de forces avec eux. Les Ca-
tholiques ne demandoient pas mieux que de combattre , &
fe promettoient une victoire pleine & entière, s'il fe fuft un
peu advancé. Mais quand il les eut reconnus , & qu'il euft
appris de fes coureurs que la partie n'elloit pas égalcil penfa
à fe retirer. La retraitte à laveuëdel'ennemy , efl: la plus
perilleufe & la plus diflicille de toutes les aftions militaires:
&néantmoins , c'eftoit celle que la Noué faifoit le mieux.
Il ne s'en mettoit donc pas beaucoup en peine en cette oc-
cafion, & il s'en fut tiré avec honneur & contentement, 11
fes gens nefe fulîent point eux-mefmes mis en defordi*e.
Quelques uns s'eftoient efcartez de fon gros pour aller faire
quelque courfe , qui ayans efté chargés par la Rivierc Puy-
taillé, s'esfrayerent 5 & en retournant comme à l'abandon,
com-
SeigneurdelaNouc. 5*3
communiquèrent leureffroy à la plus part du refte des troup-
pes. La Noue, & les autres chefs quil'accompagnoient,
furent fermes , & uferent de toutes ibrtes de moyens pour
les rafleurer. Mais refpouvante les avoit tellement failis,
qu'il falûtbongré malgré, retourner tout droit à la Rochel-
le 5 un peu plus ville que le pas. La retraitte fc lit pourtant
fans aucune perte ; mais la peur fut fi grande par tour le
pays 5 qu'encores que la Noue fifl: toutes choies imagina-
bles pour la leur oller , il ne pat empelcher que la plus part
nefejettallènt dans la Rochelle comme à corps perdujs'nna-
ginans qu'ils avoient l'ennemi victorieux à leurs troufies.
Ce que la Rivière prenant à fon avantage , il manda à la
Noue qu'il fe contentoit de cette revanche. Mais , comme
on dit, la chance tourna bien toll. Puviaut, gouverneur
de Marans pour les Reformés , avoit fait quelque entrepri-
fe fur un nommé Roulliere , gentilhomme Poitevin, & pour
l'exécuter , avoit mené fes trouppes vers la forefl de Vou-
vans , où la Roulliere eftoit. Malcaron , qui commandoit
dans le fort de Luçon pour les Catholiques, en eut le vent,
& voulut avec quelques uns de fes gens , drefler à Puviaut
uneembufcade fur fon pallàge. Il ^iit batu dans fa propre
embufcade, & la Roufliere ne lailla pas d'eftre pris & amené
à S. Gemme par Puviaut, qui delà donna advis à la Noue
qu'il y avoit peu de gens de deffence , & peu de provifions
dans le foit de Luc on : qu'il fepouvoit prendre dans deux
ou trois j ours fi le canon parloit , & que Puy-gaillard ne le
pourroit fecourir à temps , parce que fes forces eftoient
efparfes &: elloignées. La Noue eftoitprudent& confide-
ratif , &: néantmoins facile à induire à entreprendre. Il gon-
fle la propofition de Puviaut, fait fortir en campagne trois
pièces de canon, & marche avec tout ce qu'il avoit de for-
ces , qui confiftoient en quatre cornettes de cavalerie ,
unze enfeignes de gens de pied , & environ 300. landfque-
G 3 nets.
^^ Laviede François,
nets. Il n*eut pas plùtoft formé fon fiege , que Puy-gaillard
adverti par Malcaron , aflëmblefes trouppes , & le propofe
de faire la barbe à la Noue , car c'eft ainfi qu'ils parloient
alors. Il avoir 9. compagnies d'ordonnance , trois ou 4. au-
tres qui portoient fon nom , & celles de Malicorne 6c de
Bovillé. Il y en avoir deux Italiennes, commandées par
Julio Centurio 5 &:par Brandy, lieutenant de Birague. Il
avoir trois regimens de gens de pied , qui faifoient en tout
dix huit à vingt enfeignes. Ayant donc mis cela en un corps,
& laiffé quelques autres trouppes , où elles eftoient , par ce
qu'il vouloir ufer de célérité , il fe mit fur la route de Luçon,
& prefla tellement fa marche , qu'il mena fes gens deux jours
&; une nuit fans boire ni manger ni fe repofer que fort peu y
& pour aller plus vifte il leur ordonna de laiflèr leur bagage
à Fontenay en paflant. Il y arriva le premier , & pour cou-
vrir fon jeu , il contrefit le malade, & fit courir le bruit qu'il
efloit détenu d'une grolle fièvre, afin que les Reformés ne
fe doutalïènt de rien. Ses trouppes s'y rendirent aufiy quel-
que temps après , fatiguées d'une fi longue couruée, & di-
minuées de quelques uns qui eftoient demeurés par les che-
mins. Maiss'eftans un peu rafraifchies là , &:luy ayant ap-
pris que Puviaut , & quelques trouppes , eftoient logés à
S. Gemme , à demie lieuë de Luçon , il part la nuit en déli-
bération de venir premièrement à Mozevil , & de là le lo-
ger entre Luçon & S. Gemme, pour défaire Puviaut, &
puis tourner vifte vers la Noué , dont il elperoit avoir bon
marchépar ce moyen. Sa feinte ne luy feruit de rien : car
elle fut découverte à Puviaut par un trompette que luy mef-
me avoit envoyé au camp de la Noue , fous prétexte de
quelqu'autrechofe, mais en effet pour en obferver TEftat.
Sondelîein, de lé loger entre Puviaut & la Noue , ne luy
reûflît pas non plus : parce que quelques uns de fes gens, qui
s' eftoient égarés lanuit , eftant tombés entre les mains des
gens
SEIGNEURDELANouë. 5-5-
gens die Puviaut , Ten advertirent , ce qui le fit hafter de dé-
loger pour aller trouver la Noue au camp. De forte que Ces
fineilès ne faccedant pas , il fe relblut à la force ouverte.
Puviaut ellantvenu au camp de la Noue, &c le confeil de
guerre eftant aflèmblé, pour délibérer de ce qu'il y avoit à
faire , la Noue , qui y prefidoit , ne voulant pas eftre le pre-
mier à bazarder tout ce qu'ils avoient de forces dans un
combat où il y avoit tant d'inegalité,deduifit premièrement
brièvement qu'elle avoit elle l'occafion qui les avoit là me-
nés, afin d'y juftificr fa conduite. Puis leur reprefent^nt
qu'il n'y avoit pas moyen de s'y maintenir auprès d'une li
grollètrouppequ'eftoit celle des ennemis, il leur dit qu'il
n'y avoit que l'un de ces deux partis à prendre, combattre,
ou fe retirer. Que l'armée des ennemis eftant du tiers plus
grande que la leur en nombre de gens , & beaucoup mieux
fournie de toutes chofes neceiïaires pour le combat, il ne
fcmbloit pas qu'il fût de la prudence de s'y engager fans ne-
ceffité. Deplm,d'\t-'\\^ilnefautpas icy tant regarder a ce quiejlde
notre particulier , quau bien ou au mal que notre vi&oire ou notre
défaite peut apporter à la caufe générale, Vofc le ca4 que nor44 euf-
fions icy la victoire entre les mains ^ cela ne relever a pas les affai-
res des Eglifes , s'ilbaHe fnalano/lre armée, qui fous la conduite
des Princes c^ de M. l' Amiral, efl maintenant aux prifes avec
le Marefchal de Cojjè. Si elle venait a ejire défaite^ cjr nous a efire
icy taillés en pièces en mefme temps , il ne rejleplus de refour ce à
nos affaires, ^ quand nous gaignerions la bataille, ce fer oit en
un fi grand mat heur -, comme un comble d'adverfité : par ce que
nous ne pouvons la guigner fans perdre beaucoup de bons hom-
mes^ èr affaiblir nofîre corps par l' effufion de leur fang. ^uant
à nos ennemis , quelque defastre qui leur puiffe arriver , ils s en
peuvent toujours ayfement remettre par le moyen de l'autorité de
fa Ma-jcflé , dont-ils abufent ^ qui Uur fournira toujours une
fûur?nillcre de gens. Il femble donc que nous devions conferver
nos
^6 LaviedeFrançois,
fjos trouppcs a tout événement, CarfiMejjieitrsles Princes gui-
gnent la bataille , notis aurons ayfement après , la raifon de Puy-
gaillard. Etji^ce que Dieu ne vueille , // leur arrivait quelque mal''
heur , tandis que la Rochelle fubfi(lera avec un corps tel que le no-
tre , les ajf aires ne feront point fi defefperées qu elles nefepuif-
fent relever. ISljantmoins , je m'en rapporte a vos bons advls^
à' oit la pluralité des voix ira , je fuivray fort volontiers la refo-
lutîon de la compagnie. Quand ce fut aux autres à opiner, il y
en eut quelques uns qui dirent , qu*on ne pouvoit fc refou-
dre à cette retraite fans quelque efpece de deshonneur.
Que c'eft toujours une cholê tres-periUcufe , que de fe reti-
rer devant une armée ennemie , &: qu'ils perdroient pour le
moins autant de gens en fe retirant qu'en combattant. Que
les trouppes ennemies , & particulièrement les Italiennes,
efloient logées de telle façon , & avoient pris de tels pofles,
qu'elles leur avoient fermé les paflages , & que c'eftoit à
' coups d'efpée qu'il fe les faloit ouvrir. Et comme cette opi-
nion commençoit à courir , Puviaut prit la paroUe hors de
fon rang, & comme en quelque façon tranfporté d'un mou-
vement extraordinaire , il dit -, LMeJJieurs , je fuis de ce fenti-
ment, Pourveu que nofts allions tom refolument a la charge , U
*vicioire nou^ efi certaine : car les ennemis font filas y fi couverts
depoufpere , -pour le long chemin qtiils ont fait , ^ outre cela tel-
lement chargez, de fommeil , qu'ils ne fçauroient foufienir le pre-
mier effort de nos gens. Pour ce qui efi du refte , quand noftre
grancle armée fer oit rompue^ Dieu qui eji auffy grande ^tffypuif-
fant-i à" d*au0 bonne volonté envers les fiens qu il fut jamais^
C^ qui a pourveu à de plu4 grands inconveniens , nous relèvera,
bien de cette cheute. Ceft à nous a nom montrer généreux en
toutes occafions y ér à faire le devoir que Dieu nom demande,
K^prés cela ilftpplée au refieparfa bonté y ér fournit à ce qui nom
manque. Fafons donc ce qui efi en nom : ^ celuy qui nom a icy
guidés ) par achever a par fa toute-puiffance , ce qui defaudra à no^
tre
Seigneur de la Noue. f
<trefoîhle pouvoir. Le bon-heur qui avoit favorifé ce Capi-
taine en quantité de rencontres, & l'autorité qu'il s'elloit
acquife dans le party , donna tel poids &: telle efficace à les
paroles , que quand la Noue vint après à demander aux aflî-
ftans s'ils eftoient bien relolus de combattre, il' ne reçeut
pour opinemens que des acclamations au fentiment de Pu-
viaut, & ne vit en leurs vilages que des marques certaines de
la belle diiJDofition de leurs courages , & de leur reiblution.
Il ne fût donc plus queflion linon de fe préparer à la batail-
le, à quoy la Noue les dilpola par les adverti lie mens «8c par
fes exhortations. Il leur donna donc ordre cie tirer de prés,
de pourfuivre leur pointe furieufement , & de recharger
fans celle, tant qu'ils verroient quelques uns des ennemis en
corps-, de peur qu'ils ne lé ralliallcnt après avoir efté rom-
pus. Il fit commandement à chaque Capitaine d'aller reco-
gnoillre & exhorter ^cs compagnons: & fur tout il donna
ordre aux Miniftres qui eftoient en fon armée, de faire les
prières , & les exhortations neceflaircs par les quartiers, afin
qu'il pleuft à Dieu leur" envoyer un heureux luccés d'une
journée fi hazardeulc; Car à peine y a-t'il eu homme qui
aitjointenfembleen un 11 haut degré que luy , la pieté en-
vers Dieu, l'innocence de la vie, & les vertus d'un grand
guerrier. Cependant Puy-gaillard s'avançoit avec lés troup-
pes en bataille , en refolution de donner. Ce qui ayant efté
rapporté à la Noue , il y rangea aulîy les fiennes , à peu prés
en cet ordre icy. De S. Gemme à Luçon il y a un chemin
remparé de cofté & d'autre de foftez affés profonds, & de
hayes dont les habitans du pays défendent leurs vignes con-
tre les paflàns. Car il y a en ce quartier là un A^ignoble pres-
que continuel, finon que par intervalles il s'y trouve quel-
ques petites campagnes. Hors de ce chemin la Noue place
S. Eftienne avec trente falades, & une trouppe d'arquebu-
fiers choifis. Il ordonne à la Roche du Gué de le fuivre avec
H If. fa-
^8 LaviedeFr-Ançois,
If. falades, & à Puviaut de marcher après avec quarante
cavaliers. Dans un carrefour, auprès d'un moulin qui fe
trouve fur le chemin de Luçon à S. Gemme, il loge le ba-
taillon de Ton infanterie , que Soubize avec fa cavalerie flan-
quoit ; & pour luy , il fe mit avec la fleur de fes gens de che-
val entre la trouppe de Puviaut , &: le fort de Luçon , au fie-
ge duquel il avoit laifTé trois compagnies de gens de pied>
pour empefcher les forties. Car il vouloir eftre preft à tout-
tcs les occafions. Puis il fit avancer les enfans perdus fous la
conduite du Capitaine la Garde, & du Capitaine Normand,
pourdonner fur l'ennemy au mefme temps que S. Eftienne
& Puviaut iroient à la charge. Puy-gaillard en fortant de
S. Gemme , pour encourager fes trouppes , y avoit fait cou-
rir le bruit, que Tennemy le retiroit,& qu'il avoit des-ja paf-
fé vn canal nommé le Beraud , & comme fi c'eufl eflé pour
le fuivre il rangea ainfi fes gens. Ayant mis quelques enfans
perdus derrière ces hayes dont j'ay parlé , & derrière les foP-
fez & les canaux qui font là , il fit avancer un régiment en la
campagne de la vallée d'Erault, & comme il vouloit couvrir
de fa cavalerie fon infanterie qui eftoit à la main gauche,
S. Eftienne en fit donner advis à la Noue. Surcétadvisla
Noue , qui prevoyoit bien que s'il donnoit loifir à cette ca-
valerie de fe mettre en gros, il auroit beaucoup de peyne à la
rompre, & qu'elle luy mettroit l'honneur de cette journée
en compromis, &: qu'en la prenant en ce moment, il la met-
troit en defordre, donna ordre à S. Eftienne de la charger
comme elle pafïbit à la file, à travers les foffez. A l'inftant
S.Eftiennedémarcheàla veuë des trouppes CathoHques,
qui le fouflfrirent approcher à cinquante pas prés ; mais
quand elles virent qu'il changeoit le pas au trot , & que des-
ja mefme les premiers de fa trouppe prenoient le galop pour
venir à la charge, if. ou 30. falades de la compagnie des
hommes d'armes de Malicorne 5 conduittes par d'Heruil-
liers.
Seigneur de la Noue. fp
liers 5 iè détachèrent de la trouppe , &z haftans le pas , les re-
çeurent refolument. Mais S. Ellienne continuant à donner
fortement, les gens d'Heruilliers , qui virent que de leur co-
llé perfonne nebranloitpourlesibiitenir, retournèrent au
gros de la cavallerie, & y mirent quelque defordre. Puy-
gaillard eftoit là, qui s'appercevant de la mauvaile conte-
nance de Tes gens , s'avança pour les afîurer , & commençoit
des-ja à en faire marcher bon nombre. Au mefme temps
Puviaut vint paroiftre avec deux trouppes, la Henné, & celle
de la Roche , qui marchoient, ce fembloit, en relblution de
les venir prendre par la gauche; mais qui en effe£t vouloient
voir comment ils ic preparoient à les recevoir. S'ils fe feul-
fent avancez en gens de guerre , Puviaut eufl: pris confeil de
Toccafion. Mais quand il vit qu'ils ne s'ébranloient pas
d'une démarche relbluë , ilr'alliaceux de S. Eftienne, que
le combat avoit un peu difperfés , puis tourna tout à coup
fur la droite, & chargea les Catholiques fi furieufement,
qu'aucun n'eut le courage de faire ferme. Le fuccés encou-
rage Puviaut , qui leur voyant tourner la telle de leurs che-
vaux du codé d'où ils efloient venus , les enfonce encore
avec d'avantage de furie , & les pourfuit de telle forte, qu'a-
prés s'eflrc tout à fait rompus , ils rompirent encore l'infan-
terie qui eftoit derrière , & qui à peine avoitetiloifirdefe
mettre en bataillons. Puy-gaillard voyant cette déroutte,
crie, tempeile , menace , exhorte , & fait tout ce qu'il peut
pour les arreller. Mais au lieu de leur faire tourner tefte , le
relie de fà cavalerie prend l'épouvante, & fe met à bride
abbatuë fur la routé de Fontenay , fur laquelle Puviaut la
pourfuivit , & y fit beaucoup de ravage. Comme Puy-gail-
lard fe vit prefque feul , il fe mit aufîy fur leur pifi:e , 8>c ne re-
fla fur le champ de bataille que l'infanterie en defordre, &
les enfans perdus qui n'avoicnt point combattu : ceux-là eu-
rent le courage de rendre quelque devoir, & fe defendoient
H 2 ■ àla
6o LaviedeFrançois,
à la faveur des hayes & des foflez:& y en eut qui s'approchè-
rent fi prés qu'il fembloit qu'ils vouluflcnt combatre à
l'eipée. Lors melinc que l'infanterie de la Noue vint à
marcher contr'eux à travers les vignes, ils quittèrent leurs
buifîbnspourfejetteren la campagne, & s'encouragoient
les uns les autres à la fouftenir. Mais enfin quand elle le fufl:
faifie des hayes & des buiflbns , & que de là il pleuvoir fur
eux une grefle d'arquebufades , &: que mefmes quelques
cavaliers crians vi£toire fe jetterent comme à corps perdu
dans ce gros régiment de gens de pied 5 l'effroy &: ledefor-
dre s'y mit de telle façon qu'ils ne firent plus de refifbance.
Les uns fuirent, les autres fe mirent à la mercy des vidbo-
rieux , ^ à implorer leur mifericorde. La Noué furvint
com.me on les tuoit , &: particulièrement fur le point que les
landfquenets crioient , Schelme , Adomontoiir , & aiTefta cet-
te furie. Car comme il eftoit extrêmement terrible au com-
bat, aufly eftoit il merveilleufement humain après la viâroi-
re. En celle là furent pris feize drapeaux , & deux cornettes:
il y mourut environ 500. hommes de la part des vaincus , &
iept à 800. demeurèrent prifonniers. Et pour couronne-
ment de la journée, les drapeaux ayans eflé montrez à ceux
qui tenoient le fort de Luçon, ils fe rendirent à leur veuë,
& laifferent pour leur vie & bagues fauves 4. drapeaux entre
les mains du viârorieux, qui fit voir en cette occafion un
trait de fon équité naturelle. Mafcaron , qui commandoit
dans le fort, faifant emmener fon bagage fous lafoydela
compofition, fut, à ce qu'il difoir, devalifé par quelques uns
des victorieux. Il vint s'en plaindre à la Noue, &: luy en de-
manda raifon. La Noue ne la luy pouvant faire autrement,
par ce que ceux qui luy avoient pillé fon bagage , ne fe trou-
voient point, il mit un de {ç.s prifonniers à rançon , dont il
tira 4.00. efcus , & les donna à quelqu'un pourles porter à
Mafcaron. Mais il fût fi mal' heureux que le porteur fiit tué,
&la
SEIGNEURDELANouë. 6l
& la plus part de fon argent pris par ceux mefmes de fon
party j de quoy il n'alla pas iè plaindreà la Noue.
Le fruit des batailles elî ordinairement lapnièdc quelques
places j &c la première qui ic prelentoit à conquérir eftoit
Fontenay. Puy-gaillard en ie retirant y laifia le Capitaine
BompasjBreton,avec 4. compagnies afl es mal complcttes,&
s'en alla avec le refte de Ton débris vers Niort. Son deflein
eftoitd'arrefter là quelques jours l'armée de la Noue, afin
d'avoir plus de loilir de fe recueillir &z de faire revenir Tes
gens de leur eftonnement.Pour cet efFe£t il promit àBompas
qu'il le fecoureroit avec une plus grande armée que celle
qu'il avoit menée à S. Gemme, s'il tenoit feulement huit
jours:Ce queBompas luy promit de faire,& le luy fît afleurer
par fes compagnons. La Nouë,folicité par Puviaut & par les
Poitevins , qui avoient extrêmement à cœur la prife de cet-
te place, fe prefenta le 1 7. de Juin à la veuë des Catholiques,
aux fauxbourgs & à la porte S.Michel: & le lendemain le
reflc de l'armée y arriva, n'ayant pour l'heure que quatre
ou f. petites pièces, dont on bâtit le haut de la porte, où
Bompas avoit logé quantité d'arquebufiers. On en bâtit
aufîy le pont & fes bras pour le faire tomber. Mais , les bras
rompus , le pont demeura le vé , par le moyen des crampons
dont les aflîegés î'avoient attaché par derrière. On en vint
donc à la mine & à la fappe en divers endroits, pour les
eflonner d'avantage. Mais par tout ils montrèrent une pa-
reille refolution , tirant incellament des arqucbufades,
comme gens aflèurez de leur fecours. Enfin donc on lit ve-
nir un canon, & une moyenne, que l'on bracqua dans le
fauxbourg des loges, pour battre de ce coflé là, qui fembloit
moins defenfable, & plus ayfé à emporter. Neantrnoins la
chofe n'allant pas au gré de la Noué , il monta tout iëul Axrs
la porte S. Michel, pour voir s'il n'y auroit point quelque
lieu plus propre à dreffer fa batterie , Se plus commode à
H 3 donner
62 LaviedeFrançois,
donner l'aflàut 5 quand ilyauroit brèche faite par le canon.
Comme nonobftant lapluye des arqucbulades quiluy ve-
noient du château , il recognoifibit cet endroit là fort atten-
tivement, il tT.it bieiïë d'une balle d'arquebuze au bras gau-
che , & lèntit qu'il en a^'oit l'os rompu. Il le retira à fon lo-
gis pour le faire penfer -, & les premiers jours de fa bleflèure,
il y paroillbit beaucoup d'elperance de guerifon. Mais la
playe venant à s'envennner , & menaçant de gangrene5il fut
confeillé de fe faire porter à la Rochelle , pour eltre traitté
avec plus de foin , & par des Chirurgiens plus expérimen-
tez. Quelque foin qu' on y apportait , enfin la gangrené pa-
rut 5 de forte qu'il fe faloit reibudre ou à fe faire coupper le
bras j ou à perdre la vie > encore n'eftoit-on pas bien alîèuré
fi on luy làuveroit la vie en leluy couppant, ce qui le mit
dans une fort grande incertitude. Car d'un cofté ledeiir de
la confervation de la vie , eft naturel i & de l'autre la douleur
de l'opération, le doute fi en la faifant il en refchapperoit, &
quand il viendroit à en refchapper , l'extrême incommodité
qu'un homme de fa profelîîon en reçeuroit pour tout le refte
de fa vicjle faifoit balancer en fa dehberation. Il fût quelque
tempsenceteftatlà, portant fon mal avec une grande pa-
tience, & plus enclin à mourir qu'à racheter fa vie à ce prix-là.
Enfin pourtant il fe lailla vaincre aux exhortations des Mi-
nières 5 & de fes autres amis , qui luy reprefenterent que
tandis qu'il refte quelque fibre d'elperance de pouvoir re-
tenir la vie 5 il y faut employer toutes fortes de moyens »
afin de la confacrer au fervice & à la gloire de celuy qui la
donnée. Et ce ne luy fiit pas un petit argument pour fe hiC-
fer perfuader , qu'on luy remontra que l'Eglife de Dieu
avoir befoin de perfonnes corn, me luy , & qu'il pouvoir en-
core eftre tres-utille à la caufe de la vérité, qu'il avoir juf-
ques là fi courageufement défendue. Il donna donc fon bras
à coupper , & foufFrit l'opération avec beaucoup de con-
fiance
SeigneurdelaNouc. 63
fiance & de tranquilité d'efprit: de quoy il eut pour témoin
laReynedeNavarre, qui après avoir beaucoup contribué
à luy faire prendre cette refolution , luy voulut tenir le bras
à rheure qu'on le luy coupoit. Lefuccés fut une afîèz prom-
pte guerifon pour un Ci grand mal , & l'artifice des bons ou-
vriers 5 qui luy firent un bras de fer , dont il porta depuis le
nom 5 luy diminua l'incommodité qu'il en avoit appréhen-
dée. Car il fe fervoit fort bien de ce bras à tenir & à gouver-
ner la bride de fon cheval, tellement qu'ilnelaiflapasde
faire comme auparavant toutes fortes de fonctions &c d'a-
dtions militaires. Pendant fa maladie , Soubize , fon heute-
nant , qu'il avoit laiffé au fiege de Fontenay , & qui le prit,
eut la conduite des armes julques à la paix 5 quife negotioit
entre la cour & les Princes , avec demonftration de la de-
fîrer de part & d'autre. Ceux delà Religion en avoient be-
fbin. Les Princes eftoient fatigués d'un fi long voyage. Car
de Moncontour ils eftoient venus aux environs de Paris par
le Bearn & le Bas Languedoc. Ceux qui les fuivoient
eftoient, il y avoit deux ans , vagabonds hors de leurs mai-
fons , avec des incommodités inimaginables. La faute d'ar-
gent 5 maladie ordinaire en leurs affaires , & le défaut de mu-
nitions necelîàires pour la guerre , les incommodoit. Leurs
Reyftres fe voyans prés de frontières d' Alemagne , avoient
leurs cœurs de ce cofté là , & firent dire à l'Amiral qu'ils ne
pouvoient eftre avec luy que jufques au mois de Septem-
bre. Il eftoit quand à luy las des defordres que commet-
toient lesgens de guerre,aux quels la feuerité de fa difcipline,
& Taufterité de fa vertu nepouvoit remédier, & eftoit en-
nuyé d'une gouvernement où il avoit bien fouvent plus à
dépendre du caprice , ou de l'impatience d'autruy , que de
fa propre prudence. L'événement d'une bataille eftoit dou-
teux , & il avoit expérimenté les précédentes plus defavan-
tageufes que favorables. Et puis il y avoit quelque fecrette
con-
<^4 LaviedeFrançois,
conduite de la providence de Dieujqui portoit leurs inclina-
tions à tous ceux de ce codé là> quelque peu de bonne foy &
defeureté qu'ils euflent trouvé auparavant auxpromefîes
qu'on leur avoit données. A la cour il y avoit un comeil fe-
cret dans les délibérations duquel il y avoit des lors des pro-
fondeurs qui ie manifefterentàlaS. Barthélémy , mais que
l'on cachoit avec un grand ibin, &une diUimulation pro-
fonde. Ceux qui n'elloient pas de ce confeil & qui niar-
choient en ces affaires avec plus de fincerité, ne manquoient
pas de railbns pour procurer la paix à la France. C'eftoit aux
defpcns du Roy que la guerre iè failbit -, c'elloit ia maifon
qui (è brùloit , ïes finances qui s'efpuifoientjlés hommes qui
le conllimoient , les fujets quis'acharnoient à leur mutuelle
deftruction , Ton autorité qui le flétrilToit dans la defobeïl-
lance de l'un des partis , & dans la licence de tous les deux ,
■& qui le hazardoit beaucoup , s'il euft perdu une bataille.
Outre cela 11 on faifoitlbufft-ir les Reformez , les Catholi-
ques patiflbient , &les Ecclefiaftiques nommément , qui
font fort confiderés dans le Royaume. Si le prefche eftoic
chaire d'un lieu , la melîè eftoit exilée d'un autre. Enfin
toute la France elloit endefolation, & ce grand Eftat qui
avoit efté autresfois formidable à tous fes voyfins , failbit
pitié aux uns, &:elloiten mépris aux autres, par fes dilîen-
fions inteltines. Ces raifons qui elloient pleines de folidité
& d'apparence tout enfemble , fervoient à couvrir les fe-
cretes intentions du confeil d'en haut, &à empefcher que
ceux de la ReUgion , pour foupçonneux qu'on les eftimall,
ne les peulîènt pénétrer , & refonnoient continuellement en
la bouche tant de ceux qui trompoient , que de ceux qui
fans y penfer fervoient à tromper les autres. La Noue eftoit
éloigné du lieu où fefaifoit la negotiation. Car les Princes
& l'A m irai eftoient prés de Pille de France , &: luy eftoit à
la Rochelle 5 entre les mains des Chirurgiens. Etneant-
. moins
Seigneur de la Noue. 6f
moins la grande réputation où il eftoit , & le crédit qu'il
avoit entre ceux de Ion party , fît qu'il fût recherché en
cette occafion , par ceux qui le mefloient des affaires. Et
j'ay eu entre mains une lettre du premier Prefident de
Thou , qui prenant occafion de quelque gratification qu'il
avoit receuë de luy , luy en efcrivoit de fa propre main en
ces termes, ^ion/ieur ^ njou^ vous pourreTeJmeruetller (jr ef-
hajir de ce que ri ayant accoutumé de vom ejcrire , ^ n^ ayant
autre cognoîffance de vouf. Sinon d\m bien lequel il uou^ a pieu
me faire de votre grâce , me recevant enfoy cir hommage de la
feigneurie d'Tcrville , tenue de vou^s , fans vouloir prendre aU'
curie chofe du relief ^ proffit qui vota ejloit de u par la coutume ^
donc je mefens tenu ér obligé a vom , ^ nayfailly k le dire ainfi
par tout où je me fuis trouvé , ^ que l'onaparlé de vous , que
néantmoinsje me fois advifé de vous cfcrire de chofe ferieufe , ér
qui importe au repos dr tranquilité de ce royaume. Mais la reque-
jîeque je vom fais par la pre fente eft fijufte , civile , ^raifonna-
ble , qu elle fc recommande elle-mefme , fans avoir befoin d^autre
recommandation. Cefî qu'il vous plaife comme fujet ^ Piaffai du
Roy , c^ ayant le moyen de nom ayder (^ fecourir , pour faire cef-
fer tom troubles cr nom mettre en repos c/ tranquilité , pour re-
cognoiflre c^ aymer de tout notre cœur un feul Dieu , ^ notre
Roy y dy employer tous les moyens que Dieu vous a donnez, ; lef-
quels vom nepouvés employer mieux a propos n'y plm opportuné-
ment. Pcfçay votre volonté ., votre puiffance ^ refiel' exécution
quefefîime ayfces , oubliant lepaffe fur lequel ri avons aucun com-
mandement , (^ traitant les chofcs de bonne foy , fans aucune
pafjîon n'y affe^ion particulière :. mettant hors toutes deffiances.
Car fans cela nom ne pourrons rien faire. De ce .^ je vom prie (^
fupplie, ^ferayfin a ma lettre difant: Per vifcera mifericordirc
domini nofi:ri Jefu Chrifi:i , in quibus vifitavit nos oriens ex
alto, illuminare his qui in tcnebris & in umbra mortis le-
dcnt, ad dirigendos pcdes nofl:ros in viam pacis. CMonfieur.,
I ^epric
66 La VIE DE François,'
je prie nojîre créateur vous donner fa, grojce^ C^ enfanté bonne vie
(^ longue. A Paris le lo. Aoufi I ^jo. Le tout entièrement votre
bien-humble Vaffal ferviteur é^ amy , Chriflofle de Thou P. P,
La paix fut donc enfin conclue , & en fût fait l*Edit qui eft
datte du mefme mois d'Aouft , & rapporté tout au long
dans quelques unes de nos hiftoires. D'abord on ne s'y fia
pas tant , qu'encore que les particuliers allaflent voir leurs
maifons , les chefs des reformez ne s'eftimaflent obligez
pour leur feureté de fe retirer à la Rochelle. Les Princes,
l'Amiral & les autres grands de ce party là , s*y rendirent,
& la Noue après fa guerifon > ayant fait un voyage chez luy,
les y alla trouver. Mais il n'y fe journa pas long-temps , par
ce qu'ayant efté nommé avecque Briquemaut le Père , Tel-
lignyj&Cavagnes, pour députez de ceux de la Religion,
il falut qu'ils allaflent en cour fohciter l'exécution de l'Edit.
Les adtes d'hoftilité ceflerent y mais les animofitez ne ceflè-
rent pas , & l'année ne fiit pas achevée que ceux de la Reli-
gion ne s'eftimaflent avoir beaucoup defujet de plaintes.
En effeft , comme le Roy eftoit à Villiers - Cotterets , il luy
fût fait de la part des Cathohques des remontrances fur l'E-
dit de paix , de plufieurs des articles du quel ils difoient
qu'ils reçevoient de grandes incommoditez , & fur ces re-
monftrances le Roy fit une déclaration qui en contentant
les uns , donna mauvaife fatisfadion aux autres. Il efclaircit
6c interpréta quelques uns des articles qui pouvoient paroi-
ftre douteux , & l'interprétation fut félon l'intention des
remonftrances. Il reftreignit l'eftenduë de quelques 'au-
tres -, il y en eut qu'il caflàabfolument , &dans un trait-
té qui s'eftoit fait fous de mutuelles conventions , il
ufa de fon autorité abfoluë. Dans une telle balance d'af-
faires 5 autant qu'on haufl^bit d'un cofté , autant on char-
geoit de l'autre : de forte que cette corredtion de l'Edit
ne fe put faire fans le mécontentement àQS Reformez,
Ils
Seigneur de la Noue. 6y
Us avoient outre cela beaucoup de fujet de fe plaindre de
leurs voifins en divers endroits, parce que s'eftans retirez en
leurs maifons , en efperance d'y vivre en repos , à l'abry de
l'autorité publique , ils eftoient harcelez & mal traitez , juf-
ques à en venir quelques fois à la violence toute ouverte.
Plaintes eftans venues de cela de divers lieux à la Rochelle,
à la Reyne de Navarre , qui s'y eftoit aufly rendue , & à l' A-
-miral ils en advertirent leurs députez, qui faifoient ce qu'ils
pouvoient,& d'entr'eux Telhgny alloit &: venoit,pour por-
ter ce qui le traitoit&negoçioit de part & d'autre. Parce
que je n'efcris que l'hiftoire parti cuhere de la vie de la
Noue 5 je ne touche le Public qu'autant qu'il s'y trouve
melléi c'eftpourquoyjepaflèray fous filence, toutce qui ie
ûtcn ce temps-là, où je ne le trouve point nommé dans les
auteurs qui en ont parlé. Je diray feulement que toutes ces
allées-&-vcnuës , & toutes les demonftrations de bonne
volonté que la Cour faifoit pour la paix , & que le Roy don-
noit en particulier à l'Amiral, aboutirent enfin auxnopces
du Prince de Navarre,& de Marguerite de France & de Va-
lois, où le lang de ceux de la Religion fervit , s'il faut ainfî
dire , de libations & d'effufions folemnelles à la cérémonie.
La Noue s'cfbnt aquitté de fa deputation avec l'approba-
tion de ceux de fon party , &: avec la réputation extraordi-
naire qu'il acqueroit en toutes chofes, à la première belle
occafion qui s'en prcfenta, il fe remit à fon principal me-
flicr , qui eftoit ccluy de la guerre. L'Amiral s'efbant laifle
induire à aller à la Cour, &; le Roy, foit par feintife ou autre-
ment, s'eftantlaifféperfuaderpar l'Amiral d'entreprendre
la guerre de Flandres, pour délivrer le pays de la domina-
tion des Efpagnols , & en tirer quelque notable advantage
pour la France , il fût refolu qu'on y cnvoycroit la Noué &
Genlis avec le Conte Ludovic de Naflau , pour tenter quel-
que chofc fur les villes voifmes de noftre frontière. Le
I 2 Çontc
68 La VIE DE François,
Conte Ludovic & Genlis s'addrelîercntà Mons , ville capi-
1 5-72 talle de Haynaut. La Noue prit la charge de fe rendre mai-
flre de celle de Valcnciennes. Il y entra donc avec peu de
bruit &: peu de gens, comme il avoit fait à Orléans, &le
fçeutlî bien lervir des habitans de la Religion qui y eftoient
alors en grand nombre, qu'il mit la ville en là di.politionj
de forte qu'il ne relloit à prendre que la citadelle, où il y
avoit 60. arquebufiers Eipagnols. Incontinant il l'envi-
ronna de tranchées , & commençoit à la pre(îer , lors que le
"Conte Ludovic , qui eftoit auiïy entré dans Mons , fe trou-
vant embaralïé avec '). ou 600. hommes entre dix mille ha-
bitans , & craignant de ne pouvoir garder long-temps fa
conquefle , manda à la Noué qu'il le prioit de le venir trou-
ver en diligence avec i es gens. La prile de Mons eftantde
plus grande confëqiience que celle de Valcnciennes, &la
perfonne du Conte Ludovic de grande confideration , la
Noue laiffe Favas à la garde de fes tranchées,& luy donnant
pour foldats les habitans qui promettoicnt de faire un mer-
veilleux devoir , il marche avec ce qu'il avoit de gens de
guerre , & s'en va à Mons. Ils perdirent Valcnciennes , que
les habitans ne fçeurent fi bien deffendre qu'ils avoient fait
efperer -, mais ils s'afleurerent de Mons, où la N ouë demeu-
ra pour voir ce que deviendroit cette guerre. On euft gardé
cette place, fi Genlis, qui y amenoit du fecours, n'euft point
efté défait. Mais incontinant après fa défaite , le Duc d' Al-
be, gouverneur du pays pour l'Efpagnol, y vint mettre le
fiege. Comme c'eftoit un rude Joueur, & qui a remporté
l'honneur de plufîeurs grandes actions de guerre : il y avoit
auili dans Mons de braves Capitaines , & tres-experimen-
tés. L'Hiftoire de Flandres remarque particulièrement ,
que la Noue y fît à fon ordinaire fe tenant au jour qu'on at-
tendoit Paflaut avec cent gentils-hommes & quelque nom-
bre d'arquebufiers, au primier Ravelin qui avoit , à caufe de
fa
Seigneur de la Noué*. 6^
fa fituation , à fouftenir la première furie des ennemis.
Neantmoins, après divers combats ibufbenus, &diver(cs
braves & vi2;oLîreures Ibrties, le Prince d'Orange n'ayant
peu lècourif la place, ny faire lever le fiege, il en falut venir à
Ja capitulation. Pour convenir des conditions avccle Duc
d'Aibe, on députa la Noué, Senarpont, &Saucour : ce qui
luy fût extrêmement agréable. Car il creut avoir aquisaf-
fez de gloire, d'avoir rangé de tels chefs de guerre à la rai-
fon : & cela ayda bien à faire qu'il leur accordai!: des condi-
tions honorables , permettant que les gentils-hommes &: les
Capitaines, fujets du Roy de France, fortifient avec leurs
armes & leur bagage , & chacun un cheval -, & que les foldats
fortifient avec leurs armes, la baie en bouche, & la mèche al-
lumée, avec promefie que le Conte Ludovic fcroit conduit
à fauveté juiques fur les terres de l'Empire. Ils promirent
donc derendrelaplace fous ces conditions, & la Noué en
demeura pour ollage entre les mains du Duc d'Albe.
Comme il efi:oit enfermé dans Mons , l'on joiia à Paris cet-
te langlante tragédie de la S. Barthélémy. Car ce fufi: le
14. 4' Àouft , & Mons ce rendit le 2 1 . de Septembre. Outre
la douleur extrême que luy caulà ce lamentable accident,
arrivé à tant de grands &:fignalés peribnnages, avec qui il
avoir eii une 11 ellroite amitié, l'intcrcfi: du public luy fut
merveilleufement fenfiblej &c de plus il ié trouva en beau-
coup de peine pour ce qui eftoit de ion particulier. Caril
ne voyoit point de feureté pour luy à retourner en France,
ny de moyen de i'ervir aux Eflats Unis des pays bas. Il de-
meura donc quelque temps dans le camp du Duc d'Albe,
qui le traita honorablement , & puis affeuré de la bonne vo-
lonté du Duc de Longueville, gouverneur de Picardie, dans
l'eiprit duquel il eifoit en une très-haute & tres-avantageu-
Ib eilime, il iè refolut à ie retirer de ce coilé là. Il y vint
donc, & y fut reçeu avec toutes fortes dedemonftrations
I 3 de
10 LaviedeFrançois,
de bonne volonté , & en mefme temps le Duc de Longue-
ville, & les R ochelois conçeurent de luy deux opinions fore
différentes. Ceux-cy , efpouvantez par les maflacres , & zé-
lateurs de leur religion, fe déterminèrent à fubirpluftoft
toutes fortes d'extremitez , qu^à fe remettre entre les mains
des Catholiques. Ils fe refolurent donc dans cette gran-
de defolation des affaires des Reformez , à recevoir tous
ceux d'entr*eux qui fe jetteroient entre leurs bras , & à
appeller ceux dont-ils pouvoient efperer quelque fecours
pour leur defenfe. Entr' autres , croyans que la Noué eftoit
au Pays-bas, ils luy efcrivirent là , pour le conjurer au nom
de Dieu , de les confeiller , & de leur ayder en cette grande
ncceflité, à maintenir, difoient-ils , la gloire de Dieu, & la
conlèrvation de ce qui reftoit de gens de bien en ce mifera-
ble Royaume. Celm^-là creut que la Noué ellant l'homme
du monde en qui les Rochelois avoient plus de confiance, il
iiyavoit que peu de temps, il pourroit efl-re un efîicacieux
moyen pour les ramener en l'obeïfîànce du Roy, & pour
leur faire comprendre la necefîîté en laquelle ils eftoient de
s'accommoder -, ny ayant aucune apparance qu*en Teftat
prefent des affaires , ils peufïènt tenir contre la puifîànce
Royale. Il le mena donc à Paris, & luy fit faluer le Roy, qui
le reçeut fort courtoifement : puis par fon ordre, il fe trouva
chez Albert de Gondy, Conte de Retz, avec qui il a tou-
jours entretenu amitié, où le Roy eftant allé, il luy parla
long-temps en particulier , & luy tint de fort honnefles lan-
gages. Il luy donna premièrement de grandes louanges de
là vertu & de fa modefbie, &de ce qu'il avoit un efprit efloi-
gné des broiiilleries & des factions. Puis après il excufapar
quantité de raifons ce qui eftoit arrivé à Paris peu aupara-
vant. Il adjoufta des exhortations & des prières de s'em-
ployer à efleindre les combuflions qui non feulement n'e-
ftoient point efteintes -■, mais qui fembloient fe r' allumer
dans
SEIGNEURDELANoUë. J\
dans le Royaume , & luy reprefenta le crédit qu*il pouvoit
avoir pour cela. Sur tout, luy ayant fait entendre les refolu-
tions aufquelles il fembloit que les Rochelois le vouloienc
porter, il le conjura de faire tout ce qu'il pourroit pour les
garentir d*une ruine inévitable , où ils fe precipitoient eux-
mefmes par leur obllination. Iln'efpargnapaslespromel^
{es de leur donner toute forte de contentement , pourveu
qu'ils fe miflènt en leur devoir > & pour luy , il luy témoigna
bien exprefl'cment qu'il recognoiftroit ce fervice par tout-
tes fortes de grâces: & afin de le mieux pcrfuaderjà ces belles
paroles il adjoufta un effeétjen luy accordant une chofe qu'il
î'çavoit bien qu'il avoit à cœur , à fçavoir la main-levée des
biens de fon beaufrere Telligny , qu'il reftitua par ce moyen
à fa famille. L'on peut croire que la Noue fe trouva alors
en grande peine. Quelque grand guerrier qu'il fuit , il ay-
moit la paix autant qu'homme du monde. Sa prudence ex-
traordinaire, & la parfaite cognoiflance qu'il avoit des affai-
res & des occurrences du temps, luy faifoient croire qu'en
cette conjondbure, la paix eftoit ncceiîàire aux Rochelois,
& qu'ils n'eftoient pas en eilat de fouftenir l'effort que l'on
preparoit contr'eux. C'eftoit fon Roy qui luy ordonnoit
de leur reprefenter cela,&: on n'avoir que trop de preuves de
la violence avec laquelle il vouloir ce qu'il vouloit , de quel-
ques belles paroles dont il fe fervift : & refufer cet employ,
c'eftoit defobeïr à un Prince qui pouvoir perdre la Noue,
& qui avoit encore les mains touttes rouges du fangde ceux
de la Religion. De l'autre codé, il fçavoit bien quels avoient
efté les artifices dont on s'efloit fervy pour attrapper l'Ami-
ral & fes compagnons j & il euft mieux aymé mourir mille
fois, que d'avoir efté l'inftrument de quelque traittéqui
eufl eu des fuittes femblables. Il s'excufa donc long-temps ,
modeftement à la vérité, comme il faifoit toutes choies 5
mais neantmoins fortement, de prendre une charge, dont il
difoit
72 La vie de François,"
difoit qu'il ne fe ientoit pas capable. Neantmoiiis, leRcfy
lepreflà de telle façon, qu'enfin il y condefcendit malgré
qu'ileneufti mais ce fût avec une condition en laquelle il
fit bien paroiftre l'intégrité & la generofité de Ton ame. Car
il ofa bien dire au Roy , que puis qu'il plaifoit ainfi à fa ma-
jeftc, il luy obeïroit, pourveu qu'on ne fe fervift point de
luy pour trahir les Rochelois , ny qu'on nerobligeaft point
à faire quelque chofe contre fon honneur, qui luy eftoit plus
cher que fa vie. Là delTùs le Roy ne manqua pas de prote-
ftations , & alors on fe mit à délibérer de la façon de laquel-
le on procederoit en cette affaire. Ceux qui ont efté trom-
pez ibnt foupçonneux -, mais peut-eftre encore plus ceux
qui trompent. Car ils s'imaginent que les autres ufent des
mefmes artifices qu'eux , & s'ils peuvent ils vont au devant
pour s'en deffendre. C'eft pourquoy ceux qui gouver-
noient les affaires au confeil du Roy alors , fous prétexte de
donner quelqu'un à la Noue pour luy ayder en cette nego-
tiaciation, trouvèrent à propos, de luy donner un furveil-
lant, pour efpier fa conduite, Ils choifirent dont un nom-
mé Jean Baptifte Gadagne , Florentin, que l'hiftoire nom-
me Abbé -, mais que la Reyne mère , qui l' avoir nourry , en
quelque lettre eicrite à la Noue, appelle Protonotaire. Quel
qu'il fut, la Noue fût tres-aife de l'avoir pour aflbcié , par ce
que ne voulant agir en cet employ qu'avec toute forte de
candeur & d'ingénuité, il avoit en luy un témoin irrépro-
chable de fes actions , &c de la fincerité de fon procédé. Ils
■partirent donc enfemble , pour venir trouver Biron , qui
cftoit aux environs de la Rochelle , & avant que d'arriver , il
s'aboucha avec un miniffre qu'il rencontra, & fit tout ce
qu'il pût , pour luy perfuader qu'il avoit toujours la mefme
affeftion qu'il avoit montrée auparauant, à maintenir l'E-
glife de Dieu , &: la vérité de fon Evangile. Qu'il eftoit en-
voyé de la part du Roy à la vérité , ôc qu'il vouloit exécuter
de
Seigneur de la Noue. 73
de bonne foy ce qu'il avoit promis à fa Majefté : mais qu'il
le prioit de s'afTeurer qu'il deliroit lervir à Dieu , & qu'il ne
donneroit jamais confeil, qui peuftprejudicierà la liberté
desEglifes. Eu égard à l'impreflion que les choies paflees
avoient mifes en l'eiprit de ceux de la Religion , c'eiloit une
chofe fort mal-ayfée à accorder , qu'il euil de telles inten-
tions , & que toutesfois il confeillalt à ceux de la religion de
fe rendre. Quelque opinion qu'en euft le Miniftre , il le de-
pefcha, avec un nommé de Tecks , pour advertir les Ro-
cheloisdefavenuë&de fa charge, les préparer à reçevoii-
fonconfeil, & enfuitteluyapporterunpallèport, afin que
luy & Gadagne , peu(îênt entrer & fortir avec afleurance.
Cettte nouvelle furprit extrêmement les Rochelois , qui
avoient principalement fait eftat de fon afliftance , & de cel-
le du Conte de Mon tgommcry, qui s'eftoit fauve du maf-
facre en Angleterre. Et comme les efprits font divers , ils
furent de difFerens fentimens. Les uns difoient qu'il ne fa-
loit pas le recevoir, de peur que fesdifcoursnefiflentim-
prelîion fur les efprits, &c quedelapartd'oiiilvenoit, tou-
tes chofes dévoient eftre merveilleufement fufpedes. Qne
iîonavoitrefoludenefuivre pas fon confeil, iln'enfaloit
pas mefme entendre la proposition, & que d'une légation
dontonnepouvoit attendre de bien, il y avoit du mal à
craindre. Les autres remonftroient que ce feroit une choie
quiparoiftroit&fuperbe&odieufe, que de ne vouloir pas
mefme efcouter des gens qui venoient de la part du Roy.
Que fi on ne trouvoit pas matière de fatisfiélion dans les
propofitions qu'il feroit , ce feroit une juftification. Si l'on
ne fuivoit pas fon confeil : mais que de rejetter un confeil
avant que de l'avoir oûy, & rebuter des propofitions de paix
fans avoir examiné s'il y a feureté à les accepter , ce n'efloit
pas le hit ny de Chrifticns , n'y de François -, mais en quel-
que forte de Barbares. Que la Noué s'eftoit comporté de
K telle
-^ La VIE DE François,
telle façon parle pailc, qu'il ne faloit pas croire qu'il fuft
ablblument changé en fi peu de temps ,"&: que peut eftre
l'induiroient ils à reprendre Tes anciennes erres. Que 11 cela
eftoit , ils dévoient croire qu'il leur auroit efté envoyé , non
de la part du Roy -, mais de celle de Dieu , veu qu'ayant par
cy devant mis à lin tant de beaux exploits militaires , &
montré en diverfes occalions une fi rare Uiffifance en matiè-
re de gouvernement , ils ne pouvoient avoir un chef plus
capable, ny de rompre l'ennemy par les exécutions delà
main, ny de conduire leurs affaires à bon port par la pruden-
ce politique. Que c' eftoit un perfonnage d'un cœur vraye-
ment noble & généreux, & qu'ils s'alleuroient qu'il ayme-
roit mieux mourir cent-fois , que de tacher fa réputation, &
de démentir l'honneur de fa vie pafiée par unedefertioii
ignominieufe à luy & à fa pofteriré. Que la calamité des
temps eftoit telle qu'elle pouvoit l'avoir porté , par quelque
neceflité , à une refolution qu'il n' auroit jamais priiè autre-
ment. Que s'il y avoit rien de tel en fa négociation , c'eftoit
à cette caufe là qu'il le faloit imputer , & non pas à fon natu-
rel , qu'il avoit toujours fait paroiftre bon & droit en toutes
chofes. Que donc on ne luy fift pas cet affront que de ne le
vouloir pas recevoir : & après ces raifons & ces exhorta-
tions, quelques uns y adjoufterent les prières & les fupplica-
tions, peu s'en falut, la larme à l'œil & comme les mains
jointes. Ces remonftrances eurent bien affèz de vertu pour
faire prendre la refolution de l'oùir j mais ce fik avec cette
modification, que ce ne feroit pas dans la ville. Ils luy efcri-
virent donc une lettre de cette teneur. CMonJieur , -puisque
'VOUS ave7 chofes importantes a nom communiquer^ avancés vous
jufques aTadon tel jour qu''ilvous plaira^ dont vous nous ad'^
vert irez, : ^ fi vous voulez quelque efcortepour votre perfonne^
(^ de ceux qui feront avec vous , tels qu'il vous plaira , nous vous
'.^J2 la donner om. Il vint donc à Tadonle ip. Novembre, & là
fe
Seigneur de la N'otjë. y^
fè rendirent Languillier , la Roche Eynard , Viliers , Se Mo-
reau , députez de la ville , pour oùir la charge qu'il avoir , &
pour la raporter, fans y rien répondre. D'abord, après quel-
ques falutations , qui forent fort froides de leur part , il leur
voulut premièrement expliquer comment il eftoit arrivé
qu'il fe trouvoit alors avec eux en cet eftat , & puis après ex-
pofer fa charge, t^prcs le meurtre arrivé a. Paris , dit-il , le
Roy commanda, aux François qui eft oient dans Mons en Haynaut,
quils eujfent a remettre la ville entre les mains du Vue dAlbe,^
à s'en retourner en France le plus prontement qu^ils pourr oient.
Et d autant qu* entre les foldats François il y en avoit plujieurs
Catholiques Romains^ qui J an s autre délibération voulaient qu'on
oheiH au Roy \pour éviter plus grande confufionl^ on fut contraint
de recevoir une paix hastée ^ peu advantageufe aux afjiegez :
^ parce que je fus mis en oftage , je perdis la commodité defuivre
les troupes de Flandres. Ceft l'occajion pourquoy je me fuis ren-
du en France fus lafoy de Monfieur de Longueville qui m* a or-
donné d'aller en cour. De la fay efté envoyé par leurs Ma'jefteT
pour vous propofer la paix que le Roy entend vous donner ; cejt
que fi vous laijje'^^entrer de fa part un gouverneur en voftre ville,
vous en éviterez lefiege éf le fac , ^" en vous procurant à vous
mefmes du repos., vous donnerez, par ce moyen quelque rafraifchif
fement a toutes les Egltfes de ce Royaume. Si vous le faites , leurs
<J^'îajefie7 m'ont chargé de vous affeurer , quen vous comportant
comme bons ér loyaux fuj et s l'exercice de la religion, vous demeu-
rera en pareille liberté que vous l'avez eu par cy devant : ^ fi
vous m'en demandez mon advis , je vous confeille d accepter ces
conditions , pourveu qti on vous donne de bonnes affeurances de
l'exécution des promeffes. Après avoir ouy cela , foit que les
députez en euflènt charge ou non , ils traitèrent la Noue
d'une façon fort eftrange. Ils luy dirent qu'on leur avoit
fait efperer de rencontrer la Noue à Tadon : mais qu'on les
avoit trompée , & qu'ils s'en alloient le rapporter à ceux qui
K 2 les
7^ LaviedeFrançois,
les avoient envoyez : &c là dcllus , ils firent comme s'ils euf^
fent voulu prendre congé. Luy , lans s'émouvoir , leur dit :
£lHoy Mcfjïcurs 3 ne me cognoijfez. uotis flusf AveT^vous fitofi
-perdu te Jouvenir de tant de chofes que nom avons f Ait es enfem-
ble tour noftre commune confervation ? Et à cela ils répondi-
rent, qu'ils fe fouvenoient fort bien que peu d'années au-
paravant un Seigneur nommé la Noue , avoit fait quantité
de belles & grandes a£tionspourladefencedelaveritéde
i'Euangile, & pour leur confervation , & qu'ils en garde-
roient la mémoire. Mais que quant à luy ils ne le cognoii-
foient point pour eflre ce la Noue là. Qu'il avoit bien quel-
que air de fon vifage,&: de la ftature de fon corps> mais qu'ils
n'en recognoilTbient nullement la voix ny lesconfeils> qui
leur avoient autresfois efté fi falutaires. En un mot , que la
Noue ne fe fuft jamais laifle corrompre auxpromefies de la
Cour, pour leur confeiller de fe livrer eux mefmes aux per-
fecuteurs de la vérité , & aux maflàcreurs de leurs frères.
Que neantmoins ils rapporteroientauconfeildelavillece
qu'il leur difoit , &: là deflus ils retirèrent. Il ne Eic pas tant
touché de l'indignité de cette a£tion , dont il ne témoigna
aucune émotion fur fon vifage , que joyeux de ce que Gada-
gne en efi:oit témoin. Car il voyoit par la que fi la négocia-
tion ne reùfiiiToit pas, il ne s'en faudroit pas prendre à la
Noue. Les Députez eftans retournez à la Rochelle , & luy
demeuré à Tadon pour attendre qu'elle feroit la dehbera-
tion, plufieurs de la ville l'y allèrent voir le lendemain , pour
luy donner des témoignages de la continuation de leurs re-
fpedts , &: de leur ancienne amitié , qu'il reçeut avec fa bon-
té & fa civilité accoutumée. Les Miniftres de dehors , qui
s'eftoient retirés dans la ville, députèrent aufly vers luy deux
d'entr'eux à mefme fin , & luy firent dire que nonobftant k
commifiion dont il s' efi:oit chargé, ils avoient cette efpe-
rance de luy, qu'il embrafi^eroit la caufe de la vérité de Dieu,
&la
SeigneurdelaNouc. 77
& la defenfe de fon Eglife, félon la fainte & ardante affc-
ftion qu'il y avoit montrée auparavant -, & qu'ainfi ils fe
pourroient vanter d'avoir reçeu de la main de leurs enne-
mis î l'inftrument de leur délivrance. Et à cela il répondit
en termes generaux,qu'il n* avoit point de fi grand defir que
de fervir à Dieu , & de maintenir Ion Eglife -, & qu'il s'elH-
meroit plus heureux d'y eftre fimplement portier, comme
le Pfalmifte dit en quelque lieu 5 que d'eftre grand uiaiftre
dans les Palais des Monarques -, & fans rien particularifer
d'avantage, il leur tint quelques autres propos femblables,
pleins de preuves de fon zelcjôc de la perleverance de fa pie-
té. Pendant ces vifites , le confeil de ville deliberoit , &:
après quelques autres conférences , où ils le traitèrent avec
plus de refpedt Se de modération , le refultat de la délibéra-
tion luy fût apporté en ces termes. Que la caufe qu'ils de-
fendoient n'eftoit pas leur caufe particulière -y mais celle de
Dieu, & de toutes les Eglifes de France -, c'eftpourquoyils
ne pouvoient accepter aucunes conditions qui concernaf-
fent leurs frères , fans leur participation , ou au moins fans
que les autres Eglifes y trouvafîènt leur repos & leur liber-
té. Que pour ce qui les touchoit en particulier , ils avoient
de juftes raifons de ne recevoir point le Maréchal de Bi-
ron , qu'on leur avoit deftiné pour gouverneur. Qu'ils
eftoient prefts d'en recevoir un de la part de fa Majefté,
pourveu qu'il fuft de la Religion : mais que quant à fe
remettre entre les mains de leurs ennemis, ils ne s'y pou-
voient refToudre. Que s'il plaifoit au Roy leur faire la grâce
de les laiflcr vivre paifiblement les uns avec les autres, en
l'eflat auquel ils eftoient, comme ils avoient fait par le pafTé,
ils le feroient en tout devoir & obeiflànce envers fa Majefté.
Que pour luy ils le recognoiflbient pour eftre le mcfme
la Noué qu'ils avoient cogneu le temps pafle , &: qu'ils
croyoient que c'cftoit la neceftîté du temps qui le faifoit
K 3 parler
yS La vie de François,
parler un autre langage. Qu'ils le conjuroient d'embrafîer
lepartyderEglilede Dieu, qui eftoïc fi rudement aiîàillie
par tout ce Royaume , & que le Seigneur de la cauië dont il
s'agiflbit 5 du quel il avoit li Ibuvent efté bénit en la dépen-
dant , auroit fans doute cette relblution Ibuverainement
agréable. Qqoy qu'il en foi t, qu'ils luy oftroicnt très vo-
lontiers l'une de ces trois conditions. Ou de prendre la
conduite de leurs affaires & de leurs armes , comme il
avoit fait autresfois , & qu'ils la luy donneroient de bon
cœur ; ou de vivre en homme privé fous la protection de
Dieu dans la communion de les frères , &: aux dépens de leur
communauté i ou s'il vouloitfe retirer en Angleterre, de
monter dans un vaifîeau qu'ils luy équiperoient exprefîè-
ment pour cela. Il les remercia de leur bonne volonté , &
fans rien répondre precifément , il demanda qu'il luy faft
permis de conférer avec fix ou fept minières qu'il nomme-
roit, touchant certains points qui regardoient faconfcien-
ce 5 & la fatisfaftion de fon efprit. Il fe voyoit en de grandes
peines, & difficiles à demefler. D'un cofté, le Roy luy avoit
promis folemnelement de traiter ceux de laReligion douce-
ment,& les Rochelois favorablement : & s'il y pouvoit avoir
quelque occafion de fe fier en ks promefl"es,la prile des armes
contre fon autorité avoit beaucoup de peine à fe j uftifier de-
vant une confcience tendre & religieufe comme la fienne. De
l'autre , l'expérience des chofes pafiees ne fournifibit à fa
prudence que trop de fujet de fe défier delà fidélité delà
cour. La parfaite connoiHance qu'il avoit des affaires de la
paix & delà guerre,luy faifoit juger que la Rochelle n'eftant
pas en effat de foùtenir fans quelque efpece de miracle , l'ef-
fort d'une armée Royale , animée par l'efperance d'eftein-
dre entièrement le party de ceux de la ReUgion , il fembloit
qu'il fût de fon bien , à elle, de prévenir les lamentables fuit-
tcsd'unfiege, ôcàluy, de fon devoir, de l'y porter par fes
con-
Seigneup^delaNouc. 79
confeils. Mais quand il venoitàfoire reflexion fur le fenfi-
ble deplaifir qu'il auroit de luy avoir confeiUé une choie
quiRiypeuH: élire ruineufe, &:'la tache qui termroit à la
pofteriré ion honneur d'avoir efté l'inflrument de fadelb-
lation, ilcroyoït qu'il valoit mieux le remettre à la bonne
providence de Dieu pour les evenemens avenir, veu l'ex-
périence qu'on avoir faite en diverfes occaiions , de ion alÏÏ-
flance extraordinaire. Il conféra avec les Miniilres entre les
deux portes de S. Nicolas , &: après avoir bien con fuite avec
Dieu & avec foy mefme, il prit une refolution à laquelleje
ne fçay pas s'il s'en trouvera aucune ièmblable en toute l'hi-
ftoire ancienne & moderne. Pour fatisfaire à ia conicience,
&:à l'alîedion que ce peuple luy temoignoit, &pour pren-
dre un employ dignedeiaviepailce, il accepta la charge de
General des Rochclois, pour les iervirdeibn coni'eil 6c de
fa perfonne en toutes délibérations & aftions mihtaires : &
pour s'aquiter de la promefle qu'il avoir faite au Roy , & luy
approuver la fidélité , il promit à l'abbé Gadagne Se à Biron,
en leur communiquant la penlée, d'employer de bonne foy,
quand il feroit dans la ville , fes foins & fes confeils, pour ré-
duire les chofes aux termes de la paix , & de robeïiTance à fa
Mai efté. Pour ce qui en pourroit arriver , ayant fatisfait à
fon devoir &: à fon honneur des deux coftez , il le remettoit
à la providence de Dieu Seau temps , qui ieuls pouvoient
démefler des chofes fi impénétrables à la prudence de
l'homme. Il ent *a doncques dans la Rochelle le 27. du mei^
me mois , & dés le lendemain , ayant efté reçeu au confeil
en cette qualité de General , il commença à s'aquitter de la
promefle qu'il avoit faite à Biron , & à Gadagne. Car il pro-
poia qu'il faloit envoyer vers les Eglifes qui ilibfiftoient en-
core , & particulièrement vers celle de Montauban , de
Nifmcsi&:de Sancerrcafin d'advifcr enfemble aux moyens
de quelque bon accord. Que peut-eftrc en trouveroit on de
raifon-
8o La VIE DE François,
raifonnables aufquels la cour confentiroit : &c qu*en tout cas,
pendant ces négociations 5 l'ennemy ne fe hafteroit pas de
lever & d'amener là fes forces. Mais cet advis ne fl\t pas fui-
vy 5 pour quelques raifons , & nommément par ce qu'ayant
elle rapporté il y avoit peu , que la ville de Sancerre avoit
penfé eitre furprife en parlementant, le Confeil de Ville
crcut que la Cour ne mettoit ou ne foufFroit mettre en avant
ces propofitions de paix , fmon pour prendre fes avantages.
En fuite, le Roy voyant que l'envoy de la Noue n' avoit pas
reùfli 5 commanda au Maréchal de Biron, qui efloit à S.Jean
d'Angeli, d'entrer dans le gouvernement de la Rochelle,
& de reflerrer les Rochelois le plus qu'il pourroit. Ce qui
luy eftoit ayfé , en l'eftat auquel ils eftoient, car il avoit avec
luy 7. cornettes de cavalerie , dix huit enfeignes de gens-
dc-pied, f 00. pionniers , Se deux coleurines. Il entra donc
d'un cofté par le canal nommé leBeraud, vers le Poutou,
& de l'autre par la baftille, fur le chemin de Mauzé àMa-
ransi &: par ce quelcsgarnifonsquelesRocheloisavoient
à Marans , à Novillé & à Andilly , qui confiftoient pour
tout en 3. compagnies d'arquebufiers , fe retirèrent à la
Rochelle , il fe làilit en un moment de toutes les petites pla-
ces qu'elle avoit tenues aux environs. Ses trouppes s'eftans
approchées, la jeunefîè de la Rochelle brufloit d'envie de
fortir & de faire quelques combats. Ce qui fut la première
occalîon que la Noue eut d'exécuter ce qu'il avoit promis
aux Rochelois , de le fervir de fa perfonne à la guerre. Car
voulant en mefme temps & aguerrir Se conferver ces jeunes
gens, il fortit dés le mois de Décembre avec eux, leur fît
voir l'ennemy avec honneur. Se par fa prudence Se par fa
valeur, il les en tira toujours fans aucune perte confiderable.
Et cette conduitte , d'eftre envers la ville, l'entremetteur
des négociations Se despropofition^de paix, que Biron Se
Gadagne continuoyent -, Se contre Biron Se fes trouppes , le
chef
Seigneur de la Noue. 8i
chef des Rochelois dans les aârions de guerre , fut fi égale-
ment partagée par la Noue dans les commencemens de cet-
te grande affaire là, qu'il fembloit qu'il ne fût pas plus aux
Rochelois qu'au Roy. Car c'efloitàluyqueBironôcGa-
dagnes'adrellbient pour faire & IçavoirSi valoir envers les
Rochelois , les ordres de la Cour : comme c'eftoit à luy que
les Rochelois s' adreflbient pareillement lors qu'il faloit fai-
re quelque action militaire hors de leurs murailles. Au mois
dejanvier ils firent une aftion par laquelle il fembloit qu'ils
fe le vouloient afîè£ter abfolument. La qualité de General,
qui luy avoit efté donnée 5 efi:oit fans prejudicier aux droits
du Maire, qui s'eftoit toujours porté jufques là, non feule-
ment pour chef de la Police > mais aufly pour chef de la vil-
le , pour commander aux gens de guerre en ce qui fe faifoit
entre les portes & les remparts. Alors doncques il fe tint
un confeil gênerai , dans lequel il fut refolu d'un confente-
ment univerfel , que pour les louables parties qu'on avoit
connues en luy, & dont on faifoit une expérience continuel-
le, il feroit reconneu & fuivy de tous comme fouverain chef
des gens de guerre , tant au dedans qu'au dehors de la ville,
fans diminution au Maire de fes autres droits. Celapro-
duifit divers mouvemens & divers effetz. La Noue acce-
pta cette augmentation de pouvoir & de dignité en l'a char-
ge, feulement pour l'intereft du Pubhc : car il creut que cet
accroifi^ment d'autorité luy ayderoit à fervir plus utile-
ment la ville & la caufe générale. Pliifieurs de fes amis , qui
n'avoient pas tant de fagefle ny de modération que luy , di-
fi)ient qu'on ne luy donnoit pas afîèz de pouvoir j veu que
peu de temps auparavant il avoit eflé gouverneur gênerai
de la Rochelle & du pays d'Aunisj Se que c'eftoit quelque
efpece de deshonneur que de ne luy donner pas le mefme
grade qui luy avoit efl:é donné par'le Prince. D'autres , ja-
loux de fa vertu j car l'envie la fuit comme l'ombre fait le
L coips,
82 La vie de François,
corps i, difoicnt qu'on luy en donnoit trop , Se qu'il ne faloit
pas eltablir un gouvernement fi ablblu dans une ville , dont
la forme eftoit en quelque façon populaire. Joint que puis
qu'on avoit efcrit en AngleterreauContedeAlontgome-
ry , & qu'on efperoit qu'il viendroit , il faloit attendre qu'il
fufl: arrivé, ou pour choifiràquidesdeuxondonneroitle
commandement , ou pour le partager également à l'un & à
l'autre. Ce qu'ils coloroyent de quelque apparence d'équité,
par ce que le Conte eftoit auffy homme de condition, & fort
expérimenté. Mais la malice y jouoit fonjeu : carilsfça-
voient bien que pour quelque caufe que ce fuft , la Noue &
Montgomery ne s'accordoient pas bien enfemble. Et ce
qui favorifoit les difcours de ces envieux, c'eft que pour
tout cela , la Noue ne fe departoit point de fçs premiers fen-
timens &de fa façon d'agir, n'y defoliciterles Rochelois à
là paix, pourveu qu'on la peuft faire à des conditions raifon-
nables. La ville fe trouva donc partagée en deux différen-
tes opinions. Car la Noue & plufieurs autres , que gentils-
hommes qu'habitans, & réfugiez en la ville, qui avoient
grande opinion de forces du Roy , qu'ils avoient veuës , &
peu de celles de Reformés , que les defaftres pallcz avoient
extrêmement diminuées, trouvoient la partie extrêmement
inégale. Tellement que le Roy , ScMonfieur, qui devoit
veniraufiege, quand une fois il feroit formé, jurans d'en-
tretenir inviolablement la paix qu'ils vouloient donner >
ceux là eftoient de cette opinion qu'il la faloit accepter , par
ce qu'ils ne pouvoient fe fauver que par un efteâ miracu-
leux de la grâce de Dieu , qu'il ne faloit pas tenter : & que
d'ailleurs, pour peu que duraft la paix , elle donneroit le loi-
fir au party de ceux de la Religion de fe repofer , & de reve-
nir un peu de cette efpece de pâmoifon dans laquelle il
eftoit tombé par les horribles faignées qui luy avoient efté
faites. La plus part des Rochelois au contraire, &; quelques
autres
Seigneur de la Noue. 83
autres difoient qu'il n'y avoit aucune apparence de fe fier
aux promeflès de ceux qui les avoient violées tant de foisj
&c que tant s'en faut qu'il y euft quelque occafion de croire
qu'ils fe fcroient amendez , que plus on fait de mal , &: plus
on s'endurcit à mal faire. Que c'eftoit l'excellive bonté de
la Noue qui abufoitfon jugement, &: qui luy faifoit avoir
bonne opinion des promeflès & des fermens de ceux à qui il
avoit affeire. Et juf ques là , s'il n'y eufl rien eu d'avantage,
on eufl dit que c'efloient des gens qui tendoient à un mê-
me but par divers chemins , & que cela ne devoir pas empê-
cher leur bonne intelligence. Mais enfin la chof c tourna en
quelque efpece de fadtion , que les fauteurs du Conte de
Montgomery fomentoient, de forte que s'il venoit, comme
il eftoit attendu , la Noue prevoyoit qu'il en pourroit arri-
ver quelque fcandale. Pour le prévenir, car il elloit homme
qui faifoit ayfément & fans aucune difficulté , céder fon*'in-
terefl particulier, à celuy du Public , il chercha quelque ex-
pédient pour fe tirer honorablement de la Rochelle. Et il
y fut d'autant plus ayfément induit, qu'il commençoit à
s^appercevoir que fon intégrité n'y eftoit plus en telle efti-
lYie qu'elle avoit efté,n'y par confequentfa prefence fi agréa-
ble. Neantmoins, s'il eftoit poflible , il vouloiteftre utile
ailleurs, &z après y avoir bien penfé, il creut qu'en Angleter-
re ilpourroit faire quelque chof e de bon pour la caufe. Il mit
donc en avant au confeil cette propofition, qu'on y envoyaft
vers la Reyne Elizabct , & vers les François qui y eftoient
réfugiez , quelque perfonnage fignalé , pour foliciter un
grand fecours, efpcrantquelachargeluy en pourroit eftre
donnée. Ceux à qui fa vertu faifoit mal aux yeux, l'y euf^
fent volontiers député pour l'éloigner, & quelques uns de
(es amis y eufîent aufîy confenti pour fa fatisfa£l:ion particu-
lière. Mais il avoit encore telle créance parmy la plus part
des Rochelois , & ceux qui ne fe laifToient point tranfporter
L 2 à la
84 LaviedeFrançois,
àlapaflion, le jugoient fi neccflaire, qu'en approuvant fa
propofition en gênerai, on fit tomber les voix de l'eledion
ilir l'anguiUier, comme H la fubfiflance de la Rochelle euft
dépendu de la prefence de la Noue. 11 falut donc qu'il de-
meuraft comme malgré qu'il en euft , &: qu'en fuite il conti-
nuaft Tes fonctions militaires. Plus il eftoit injuftement
foupçonné par quelques uns, plus hautement juftifioit il Ion
intégrité par la fréquence de fes combats , & par les hazards
aufquels il expofoit fa perfonne dans les forties. Et il feroic
trop long de les rapporter par le menu : qui en fera curieux
les peut voir dans les originaux de l'hiftoire. Au mois de
Feurier , Monfieur , qui venoit au camp , luy efcrivit de
S. Maixant cette lettre. <JMon/ïeur de la Noué, le Seigneur de
Biron ma fait entendre ce que luy avés mandé. Sur quoy je 'vou^
"veux bien advertir quejlant ijfu de la maifon dont je fuis , ^ fi
-proche du Roy Monfeigneur & fi^^^ - outre l'honneur quil m'a
fait de me donner la charge é^ autorité que fay enfon Royaume^
je n'ay jamais eu n'y auray autre volonté que la confideration de
fes honsfujets : ^ ny a rien dequoyjefulsplm marry que voir re-
fandrelefang de ceux que je voudrois conferver^fe reconnoijfant
dr mettant au devoir ^ obe'tjfance que lesfujets doivent à leur
Roy^ Prince naturel^ ^ fouverain Seigneur. kJa cette caufe eflant
fur mon partementfour ni acheminer au camp, ou je fer ay dedans
trois jours ; je vou4 ay bien voulu efcrire laprefente , laquelle fer-
vira tant pour vous que pour ceux de la dite ville. Tour vot^ af-
feurer que reconnoijfans le Roy comme vrays ^ bonsfujets, (jr re-
met tans la dit te ville en fon obéijfance dr entre mes mains , je
vous promet s toute ajfeurance de leur vies ^ biens, fans qu'il
leur fuit fait aucun tort , mal ny deplaifir : & qù ils fer ont entiè-
rement confervez. K^utrement ^ fi dedans le jour mefme que
f arriver ay la , vous ny avés fat is fait y je fuis tout refolu avec les
forces que fay , ^ celles qui viennent encore, d affiger la ville fans
y perdre une feule heure de temps , é' ^^ la prendre par force , é*
faire
Seigneur de la Noue. 85-
faire tel châtiment à" punition de <eux qui s y trouveront ^ que
cela fervira et exemple a tom les autres. Priant Dieu fur ce-, Mon-
fteur de la IS^oué , vous avoir enfafamcîegarde. Efcrit a S. Aiai-
xant le fécond jour de Feurier, ijy^- figné, Fotre amy, Henry. &:
au défi LIS 5 A O^îonfieur de la Noué. Cette lettre ne les inti-
mida nullement. Car dés le lendemain qu'elle fûtreçeuë)
ils i'e mirent à travailler en diligence à leurs fortifica-
tions 5 & comme les ennemis vouloient empefcher leurs
pionniers d'aller quérir des fafcines pour cela , la Noue
îbrtit , en tua Ibixantc , & en amena quarante prifonniers.
Et afin de rendre tous ceux qui eftoient dans la ville > égale-
ment participans du bien & du mal , çutre les huit compa-
gnies de la ville , 5. grandes & 4. petites eftrangeres , & celle
du Maire 5 il en drelîà une de volontaires qui efioient envi-
ron cent 5 dont les deux parts eftoient gentils-hommes , ou
fignalez par quelque commandement. Monfieur efcrivic
en particulier à la Noblefi^ , pour luy remémorer fon devoir
envers le Roy , & luy promettoit toute forte de bon traite-
ment &: de faveur de la part de fa Majei,lé , fi elle fe remet-
toit dans les termes de fon devoir. , ^Mais jiy d'elle , ny de la
ville, car elles répondoient chacune à part , ilnereçeutque
des paroles fort refpecbueufes , & des prières de ne trouver
pas mauvais ce que par une necefllté abfoluë elles faifoient
pour leur confervation. Ainfi Monfieur arriva au camp : &
désaufi^y toftqu'ily fût, il fût en danger d'eftre pris dans
une fortie que fit la Noue. Mais la crainte d' une embiifcade
cmpefcha la Noue de s'avancer. Cependant il perfiftoit en
fa façon d'agir , & faifant tous les jours vigoureufement la
guerre, il ne laifîbit pafièr aucune occafion de parler de paix.
Sur une propofition qu'il fît au confeil , on luy accorda de
conférer avec les députez de, Monfieur , partie par abouche-
ment , & partie par efcrit. Biron , Stroflî , & Gadagne , ie
dévoient trouver au moulin d'Amboife , prés la porte de
L 2 Cou-
86 ■ La vie de François,
Cougne 5 pourveu que la Noue y vint , & quelques uns des
principaux avec luy . Mais il y eut conteflation au confeil fur
la dcputation. Car plufieurs foûtenoient qu' un gênerai ne
doit point fortir pour parlementer, & qu'on luy pourroit
faire quelque mauvais tour. Luy difoit qu'il avoit de bons
amis en l'armée , de qu'il pourroit apprendre diverfes cho-
fçs importantes que l'on ne fçauroit pas autrement. Enfin il
l'emporta , &ilfe trouva à l'allignation. Gadagne y dit
quantité de chofès de vive voix : puis il donna un efcrit con-
tenant 27. articles de mémoires &d'inflru£tions furies pro-
portions de paix , fur lefquels , ayant eflé délibéré dans la
ville, on répondit aufî}^ par efcrit, qu'on n'y pouvoit con-
fentir : &: fut arrefté à la folicitation du peuple , que défor-
mais on nés' aboucheroit plus, & que fi on entroit en quel-
que negotiation , ce feroit par efcrit feulement. Ainfi on re-
tourna aux armes, & dés le lendemain du pourparler , la
Noue, qui fe hazardoitextraordinairement, courut grande
rifque de la vie dans une fortie 3 & il y fuft demeuré fans le
Capitaine Nlarfac -, à la meitiôiredu quel l'hiftoire doit cette
recommandation , qu'il paya la pour luy de fà vie. Car
voyant préparer lin coup pour le tiier , il fej etta au devant
& le receut en fon corps , de quoy il mourut fur le champ.
Le jour d'après , le cheval delà Noue luy fût tué entre les
jambes , & liiy en grand péril d'eftre tué ou pris. Et pour
former les foldats , à la pieté , & les porter à la vertu , & mef-
mes à la militaire , dont- ils avoient tant de befoin en cette
occurrence , il diftribua 5-7. miniftres qui fe trouvoient alors
dans la ville, trois ordinaires. Se ^^. réfugiez, dans toutes les
compagnies -, pour y faire des prières à heures réglées , &: des
exhortations félonies occafionsi Cet arreft de ne s'abou-
cher plus , n'empefcha pas la Noue de propofer quelques
jours après au confeil une nouvelle entreveuë, pour ellàyer
à trouver quelque moyen d'accommodement,& quoy qu'il
yeuft
Seigneur, de la Noue. 87
y euft quelque conteftation là defîlis, Tes raifons pourtant
& fon autorité l' emportèrent. De forte que l' entreveuë flït
arreftée , & pour y parvenir , Monlieur donna pour oftages
Stroili, parent de la Reyne , le Chevalier de Baterefîè , & le
Seigneur du Mondreville 5 afin que la Nouëfùtaileuréde
fon retour. Car il fût député avec le lieutenant gênerai Mo-
riiïbn , & vit Monfieur, qui après luy avoir dit qu'il ne faloit
point que les Rochelois s' attendirent à avoir du fecours
d'Angleterre, les renvoya à peu prés avec les mefmes ar-
ticles que l'Abbé Gadagne avoit donnez. Le Confeil
eftant alFemblé pour advifer encore une fois fur ces arti-
cles , la Noué perfiftoit toujours à dire que fon advis
eftoit qu'on fift la paix : par ce qu'à juger de cette aflàire par
les règles de la prudence, la ville eftoit perdue fans cela. La
raifon en eftoit qu'il n'y a point de place au monde qui fc
puiftè maintenir contre un fiege , quand il eft opiniaftré par
un puiftant ennemy, fi elle n'eft fecouruë par une armée qui
face lever le fiege , par diverfion au par combat. Que ceux
de la Religion ne pouvoient d'eux mefmes en ce Royaume
mettre aucune puillance fur pied. Que d'Angleterre, il n'en
fàloit point attendre, la paix &: l'alliance ayant efté confir-
mée entre la France & elle tout de nouveau. Que l'Alle-
magne avoit diverfes fois fourny de grands fecours aux re-
formez ; mais que le fer de cette nation là eftoit pefant &
mal-ayfé à remuer: que c' eftoit l'argent qui luy donnoit le
mouvement ^ &: que tes reformés n'en avoient point : &
quand il viendroit à fe mouvoir de luy mefme , quelle puif-
fance eftoit capable de venir d'au delà du Rhin , jufques aux
bords de l'Océan , à travers tant d'incommoditez , tant de
rivières , & tant de combats , pour eftre à temps au fecours
d'une ville dont un fi puifi an t ennemy tenoit des-ja le foffé
& le rempart > Il adjoûtoit à cela qu'il fàloit confiderer que
la perte de la Rochelle tiroit après elle la ruyne de toutes les
autres
88 La vie de François,
autres Eglifes , dont la condition ne pouvoit eflre que très
miferablc, quand il luy faudroit llibir les loix d'un ennemy,
non Iculement ablblument victorieux-, mais encore irrité
par ce qu'on appelloit obftination , delbbeiflance, & rébel-
lion. Qu'au contraire , la paix donnant à la Rochelle quel-
que favorable traitement , la condition des autres Eglifes fe-
roit au moins tolerable. Qu'il fçavoit bien à peu prés les cho-
ics qui fe pouvoient dire au contraire, foit pour le fujet
qu'on pouvoit avoir de fe défier de la fidélité du traité , ou
pour ce qu'on l'auroit conclu fans en donner connoiflance
ny participation aux autres Eglifes qui y avoient fi grand
interefl:. îvlais que les fages cedoient le plus fouvent au
temps 5 &c toujours à la necefllté qui excufe toutes fortes
d'aâiions devant des perfonnes équitables. Cet affaire eftoit
de merveilleufemcnt grande importance , & les fentimens
partagez, & le confeil, dont la plus part eftoit d'une opinion
contraire à celle de la Noue , craignant que fes raifons ne
prevalluflènt à la fin , & que fur ces propofitions & cette
efperance de paix , quelques uns ne s'endormiflènt & ne de-
viniiTcnt parefïèux , on fiit d'advis d'en conférer avec les
JMiniftres , de la plus part defquels on n'ignoroit pas les
mouvemens. Il leur fût donc ordonné d'examiner cette af-
faire entr' eux , en pefant les raifons de la Noue, & celles
qu'on leur oppofoit , Se de députer f . de leur corps pour ve-
nir dire en laprefencedu Confeil qu'elferoitlerefultatde
leur afîèmblée. Ils y vinrent le Mardy 3 . de Mars ,& com-
me la Noue avoit raifonné en très expérimenté Capitaine,
& en grand homme d'efl:at,le le£l:eur trouvera bon que je re-
prefente icy comment ils difcoururent en Miniftres. Après
avoir ufé de quelque préface de refpedt Se de civilité , quand
il falut venir au point , ils parlèrent à peu prés en cette forte.
2{jffs Avons charge^ Mejjteurs^ de U^urt de nojire compagnie, de
'VOM6 déduire briefvement quatre chofesfur le fujet que vom nous
avez
SEiGNEURDELANoUè*. 8p
avez, fait la faveur de nous propofer : ^ la première eJlquel^E^
glife de Dieu ne compofant qu^un mefme corps , dont nojlre Sei-
gneur lefus christ ejl le chef y comme lesjidelles dépendent tom de
luy , auffy ont ils les uns avec les autres cette union inviolable que
le Symbole des Apoftres appelle la communion desfain^fs. Le prin-
cipal effe^ de cette communion Adeffeurs, confiïie en ce que cha-
cun d'eux nait rien de particulier , c^ quilsfefentent obligez, de
ne procurer f lis moins le bien de leurs fier es que le leur propre,
^uand donques ils recherchent ce qui ejl de leur particulier , ils
fe divifent les uns des autres , ^' rompent cette communion que
nojlre Seigneur lefus a ejlablie entr'eux : è" Us ne fe peuvent ainfi
divifer qu*ils ne fe feparent de îefus Chriîi mefme. Car comme
qui retrancher oit le bras d avecl'efpaule^ empecheroit qu'il n' eufl
plus aucune communication avec la te/le , d'où dépend le gouver-
nement du corps ; ainfi ^ quife retire de la communion de charité
qti il doit avoir avec les autres Chrefiiens -^ fe prive de celle du
fauveur mefme. De forte que quand nous trouverions quelque
Avantage particulier ou pour cette ville , ou pour nos perfonneSy
dans la paix quon nouspropofes, nous ne la devrions pas accepter,
finonfieres ny trouvoient auffy leur repos ^ leur liberté. Vous
fcavez„MejJïeurs\ car nous parlons a ceux qui font verfez en la le-
Ûure de l* Efiriture , é' ^ qf^i on la recommande continuellement y
ce que firent autre s fois les Rubenites & les Gadites , é' la demie
tribu de Manaffé. lofué les avoit partagez, au delà du lourdain^
à' Une leur efioit point neceffaire ny de le traverfer , ny de com-
hatre contre les peuples de Canaan , pour fe mettre en pofiejjion de
leur partage: ér neantmoins ils promirent a leur s fier es de lepaf
fer (^ de les ajjifer en leurs guerres , ^ de ne pofer point leurs ar-
mes , ny de ne retourner point en leurs ma fions , jufques a ce que
les autres jouijfent paifiblement chacun de la portion qui luy avoit
efiéafignée. Vrie mefme ^ qui n\/ioit qu' un particulier , ayant
efié envoyé du camp de loab vers le Roy , ne voulut point coucher
en fia maifion tandis que t armée du Seigneur campoit durement
. ■ M fous
po LaviedeFr-Ançois,
foHi les tentes. Or fi les lu'tfs , pour efire tjfus de mefimefang , ^
avoir une mefme religion Mofaïque , ont eu défi bons fentirnens^
quels doivent efire les nofîres en la, communion d'un mefme ejprit
de noftre Seigneur ^ ^ en Uprofefiion d'une mefimefoy Chrefiien-
ne ? Là, féconde chofe efi , que cette ville (jr celles de Montauban
(^ de Nifimes , fesjbnt données mutuellement promeffi de ne faire
Aucun traité l une fans l autre t ^ l'ont confirmée par ferment.
Or vou-sfçavez. , Mefïeurs , que le PfalmiHe dit que celuy qui ne
garde pits la foy promtfe ., fuïi-ce a fon dommage^ n'habitera point
dans le Tabernacle de V Eternel. Et s il a prononcé cela de toutes
chofes indifféremment , en combien pliis forts termes le doit on
dire quand il s' agit d'affaires de grande importance , (^ qui con^
cernent la gloire de Dieu à' le Public? lofué trompé par les Ga-»
baonites , avoit fait un traité avec eux ou il interpofa le ferment.
Le peuple le pria de m garder point lafoy , parce que c'efioient des
menteurs qui ne le meritûïentp<is , à" qi^e ce qu'on leur avoit pro'
mis., ç' avoit ejléparfurprife. Mais il eut plus d'égard a la religion
du fer ment qua toutes autres confiderations.Et bien que ladefiru-
ci ion que Saiil fit de ces gens , n arriva que plufieursfiecles après,
fi efi ce que par ce qu'il avoit en cela violé la foy donnée par fes
predecefieurs éj"p^^ les autres lignées , Dieu vengea cette perfidie
fur lapofterité de ce Prince , pour efire un mémorial éternel de ft
justice, à' i^^ advertifement a tous le fiecles de ne fe dtjpenfer pas
légèrement de f obfervation du ferment. La troifiefme chofe efiy
que quand nom ferions réduits a la necefîté dont parlent ceux
qui font de contraire fentiment ^ encore ne faudroit-il pas fe pre-
cipiter comme perfonnes qui ri ont point d'eferance en la bonté
C^ en la puifance de Dieu. Car c'efi luy qui domine fur la necefftté
mefme , qui y engage les hommes , (^ qui en délivre quand il luy
plaisi, ^ qui prend plaifir, quand on fefie extraordinairement er^
luy , k faire paroiHre fa vertu en fes délivrances miraculeufes.
Quelques femmes mangèrent leurs enfans au fiege de Samaricy
mais néant moin s la ville ne tomba point entre les mains des en^
nemisy
Seigneur de la Noue. 91
nemis , é' s'ilfefautfervir de iémoignAges tirés de livres qui ne
font -bas Authentiques , c^ejl à bon droit que Judith reprenait ceux
de Betulie , de ce qu'ils avaient limité le temps du fecours de Dieu,
promet tans de rendre la place s'ils n* ejloient fecourm d' délivrés
trecifément dans y. jours. La 4- chofe finalement ejl^ que par Id
(Trace de Dieu nom femmes encore bien ejloigne7 de la neccjsité
dont on parle. Noiu avons encore de tontes fortes de chofe s necef-
faire s en cette ville pour trois mois ^ é'fi toute e]} crame de fecours
ne nom eflpas abfolument retranchée. De forte que ce fera met-
tre fur nous un reproche & un diffame ineffaçable , fi ayant enco-
re le moyen d attendre^nom nom hafions de recevoir une paix def
avant âge ufe pour nos frères., fans leur en avoir donné aucune com-
munication. Nom vomfupplions donc très affeBueufement^ Mef
fieurs 5 de ne prendre point a la halle une refolution dont vom
vom repentiez, a loifir , ér dont c^tte ville jmtffe avoir du blâme i
(^ maintenant é' alapofierité. Ces raifons ne firent changer
d'opinion à perfonne. Car ce-ux qui fuivoient celles de laf
Noue 5 diloient qu'ils ne doutoienr point delà pliiflàtlcé de
Dieu i mais qu'ils n'avoient point en cette occurrence d'au-
tre déclaration de fa volonté , finon celle qu'il manifefboié
dans les apparences des- choies. Qu'il a donne la prudence
aux hommes pour s'en fcrvir en la conduite de toutes affai^
res 5 éc particulièrement des grandes , où il ne fe faut point
figurer que l'on luy verra faire des miracles , quand on n'en
apointdepromeflès fur quoy on fe puifîe fonder: & que
quand l'ennemy auroit l'avantage 5 o\\ par force ou par fur-^
prife, comme il ne fcroit plus temps de dehbercr, auflî àu-
roit-on fujet de fe repentir de n'avoit pas fuivy de bons
confeils quand il eftoit temps. Mais le Confeil de ville -, qui
pour la plus part enclinoit à n'accepter pas la paix, fût bien
ayfe de fe voir fortifié par les difcours des Miniftres. L'évé-
nement d'alors confirma ce fentîment • car là Rochelle fiit
délivrée par un moyen auquel on ne fe fût jamais attendu.
M 2 Ce
5?2 La vie de François;,
Ce qui efl: arrivé de nôtre temps à la mefme ville de la Ro-
chelle 5 a montré combien la N ouë eftoit prévoyant. Dieu
en l'un &c en Tautre a fait voir , & la liberté & la lageflè de
fa conduite , en ce qu'en des occallons , & à desrefolutions
qui fembloient pareilles , & qui néantmoins , peut- eftre, ne
l'eftoient pas , il a donné des fuccés fi differens. Les fages &
ceux qui ne fe laifïbient point emporter à la paillon, de quel-
ques fentimens qu'ils feuflent , le propofoient avec modéra-
tion 5 & avoient toujours la Noué en une eftime incompara-
ble. Mais les autres y mefloient de la chaleur , & ne pouvans
accufer la Noué de foiblefle , veu l'ardeur avec laquelle il fe
portoit tous les jours dans les combats , ils le foupçonnoient
d'intelligence avec la Cour , & de quelque efpece de trahi-
fon. Il lupportoit cela avec beaucoup de douceur & de con-
fiance ; & quelque intereft qu'y puifle avoir bu le gênerai
desMiniftres, ou la mémoire particulière deceluy dont je
vais d'écrire l'adlion, celle de la Noué mérite que je ne pafïè
pas icy fous iilenceun trait admirable de fa magnanimitç..
On attendoit à rifîiië de ce confeil qu'elle auroit efté fa déli-
bération fur une fi grande affaire , & y avoit à la porte de la
maifon de ville quantité de gens pour cela. Entre ceux qui
s'y trouvèrent 5 il y eut unminiltre nommé la Place ,. qui
voyant fortir la Noué , & ayant appris qu'els avoient efté Tes
fentimens , s'attacha à luy comme il retournoit à fon logis ,,
&fe mit à luy reprocher ics confeils avec une extrême vio-
lence ; l'appellant traitre , & perfide , & transRige , venu de
la part des ennemis pour livrer la ville entre leurs mains.
Quand la Noue n'eufi: point efl:é l'un des plus fages hom-
mes du monde , la condition de MiniflrC;, & la naiflànce de
la Place , Ç car il efloit gentil-homme ) avec ce qu'il eftoit
des-ja vieux , leluyeuft fait confiderer. Il luy repondoit
doncques doucement , & le vouloit vaincre par raifon. Mais
cet homme , qui naturellement n'en avoit guerre? Se qui
d'ail.
Seigneur, de la Noue. 5)3
d'ailleurs , eiloit alors extrêmement efchaufépar la pafTion,
s*y laiflà tellement traniporter , qu'en répétant fes injures, il
s'approcha de la Noue , & luy donna un fouflet. Quelque
gentils-hommes 5 qui eftoient autour de luy , irritez de cet
outrage , le voulurent punir fur le champ. Mais luy , fans
s'émouvoir, comme ellant au deflus de toutes fortes d'inju-
res 5 les en empefcha, & ayant fait prendre cet homme, il le
remena luy mefme chez luy , le recommanda fort particu-
lièrement à fa femme, enluydifant qu'elle eufl: foin de fou
mary , pour ne le laiiîer pas déformais vaguer par les rués ,
parce qu'il avoir l'efprit altéré. Et de fait, foit par difcrafie
naturelle de fon cerveau , ou pour punition d'une fi infolen-
tea£tion , Dieu permit qu'il fit puis après diverfes autres
chofes de cette nature là , pour lefquelles il fut depofé. Si on
l'euft depofé déflors , comme les loix de la difcipline de nos
Eglifes le veulent, & comme il le meritoit très-bien, on euft
fait ce que l'on devoir, &:fes autres femblables deportemens
n'eufîent point donné de fcandale. Cependant Monfieur,
d'un collé preffoit vivement le fiege , & de l'autre il faifoit
foliciter les Rochelois à la paix. Dés le mefme jour de ce
Confeil , Biron en efcrivit à la Noue , & luy manda qu'il
eftoitvenu un homme de la part de ceux deMontaubaii
pour la demander à Monfieur. Cela, outre d'autres conlî-
derations , donna l'occafion à un autre confeil qui fe tint le
lendemain, où la Noué, leLieutenant Morillon, &:d'Etam-
bé furent députez pour aller oùir les proportions des Ca-
tholiques, qui ne leur propoferent autre chofe que l'exer-
cice de la Religion dans la ville , &:par tout ailleurs liberté
de confcience feulement. Sur quoy leur ayant eftérepre-
fenté qu'on eftoitainfi par tout le Royaume à ceux de la Re-
ligion le moyen de baptifer leurs enfans , & de célébrer leurs
mariages , ils répondirent que pourveu qu'on le fifl: à petit
bruit, dans les maifons particulières &: fans prefche, on n'en
M 3 feroit
94 LaviedeFrançois,
feroit point inquicré. Aquoy on ne fit pas difficulté d'ad-
joùter tout ouvertement -, que fi on fe contentoit de ce que
le Roy offroit ainfi de fa bonne volonté , il tiendroit ce qu'il
auroit promis -, mais que fi on obtenoit d'avantage par im-
portunité ou autrement 5 il n'en tiendroit rien. Cespropo-
lîtions ayant efté rapportées au confeil un jour après, la plus
part j éc nommément fix Miniftres qui y avoient efté ap-
peliez , foùtinrent par diverfes raifons , qu'il n'y faloit point
entendre -, dirent que c'eftoit un piège qu'on tendoit à ceux
de la Religion pour achever de les attraper : parlèrent au-
tant advantageufement qu'ils peurent des provifions que
les Commiflaires de la Police faifoient, &:des moyens qu'ils
avoient de tenir encore long- temps : & firent tant par leurs
raifons que tant s'en faut qu'en ce confeil on condefcendift
à cette paix , qu'il fut refolu qu'on ne foufiriroit plus qu'il
en fût parlé dans la ville. La Noue avoit j ufques là digéré
ïts mécontentemens , & bien que V eftat auquel il voyoit les
chofes luy donnaft tant dedéplaifir , que quand il faifoit
fortiefurl ennemy, ce qu'il faifoit tres-fouvent , ilalloitfi
avant dans les dangers qu'il fembloit qu'il euft efté bien ay^-
fe d'eftre délivré de l'embaras où il fe trouvoit,par une mort
honorable , fieft-ce qu'il demeuroit toujours en fa ftation',
pour voir s'il y pourroit rendre quelque fervice & à la ville \
& à la caufe5& au Roy. Mais depuis cela fes amis le folicite-
rent puifîàmment de penfer à fa retraite. Déformais il
voyoit abfolument rendus inutiles les foins qu'il pouvoit
prendre pour la paix . Les divifions que les divers fentimens
avoient caufées dans la ville 5 &:qui avoientpafi'é jufquesà
des fadtions ouvertes & à des animofitez , l'outroyentplus
qu'on ne fçauroit exprimer. Et enfin, les foupçons que
quelques uns avoient eu dcluy,s'eftans tournez en des accu-
fations ouvertes de perfidie &: de trahifon , une ame belle &:
noble comme la fienne en conceut un tel mécontentement,
qu'il
SeigneurdelaNouc. 95"
qu*il ne luy faloit plus qu'une occafion , pour ic retirer fans
blâme. Les lettres du Conte de Montgomeryjefcrites d'An-
gleterre le 1 6. du Mois de Feurier , & reçeuès à la Rochelle
le 14. de Mars , la luy fournirent telle qu'il l'eull peu atten-
dre. Il mandoit qu'il avoit equippé45'. vailleaux de guer-
re, & qu'avec cela i & quinze navires Rochelois, & envi-
ron 20. autres chargés de munitions, il efperoit de les lecou-
rir dans un mois. La Noue fçavoit que le Conte ne luy
vouloit point de bien , & il luy avoit efté fait d'étranges
rapports des difcours que Montgomery avoit tenus en An-
gleterre contre luy & contre ceux qui eftoient de iks fenti-
mens. Prévoyant donc que quand il feroit arrivé , ce qui
devoit eftre dans deux jours , félon le terme qu'il avoit pre-
fix , ils fe trouveroient de différente opinion en ce qui tou-
choit le public , & d'ailleurs en mauvaifc intelligence en-
tr'eux , en ce qui efloit de leur difpofition particulière , &c
que cela animant les factions , feroit capable de produire
quelque fort mauvais effe£t , il ferefolut de fe retirer dans
l'armée du Duc d'Anjou. Et voicy comment le Duc de Ro-
han parle de cette retraitte dans les Mémoires. La Rochelle^
dit-il , foujfr'ttfon premier fiege Apres le majjacre ^ la dfffipa-
tïon dejon parti ; efla-ât foihle de fortifications , réduite aux
derniers abois, abandonnée de tout le monde. Ce qui mefmes obli-
gea CMonfieur de la Noué y illuslre en pietés prudence é"valeur y
de tacher a la faire rendre , afin de la tirer déplue grande defiola-
tion. Au refte,il croyoit qu' on ne luy pou voit pas reprocher
de laifTer le gouvernail fans Pilote , puis qu'outre quantité
d'honneftes gens capables de le tenir , entre lefquels eftoit
le Baron de la Muilè, Breton, ils dévoient avoir bien tofl
Montgomery , homme fort expérimenté , & qui avoit ren-
du de grands fcrvices à la caufe. Ainfi il fe retira , au grand
regret d'une infinité de gens de bien , dont les uns croy oient
que la fleur de ce qu'il y avoit de véritablement prudent, fe
retiroit
96 LaviedeFrançois,
retiroitavecluy 5 & les autres , quoy qu'ils tinfent une au-
tre route en matière de relblutions & de confeils , avoùoient
néantmoins qu'ils perdoient la prefence d'un homme de
rare intégrité , & la conduite d'un incomparable chef de
guerre. Il fût reçeu dans l'armée par les amis avec grande
joye , & par Monfieur avec beaucoup de civilité, & y vefbut
quelque temps en homme privé , fans fe méfier ny de la paix
ny de la guerre j excepté que le fecours du Conte de Mont-
gomery n'ayantpas fuccedé comme onl'efperoit, on remit
fus les propofitions & les pourparlers de paix , à quelques
uns des quels il fe trouva. Quelque foin que le Monfieur le
Duc d'Anjou apportait à diligenter le fiege , les affaires n'al-
loicntny liviflenyavec tant de fuccés qu'il defiroit : &
dans le camp il y avoit plufieurs feigneurs , qui n'avoient
pas beaucoup d'envie que la Rochelle fe prift , quelques rai-
ïbns particulières qu'ils en euflènt. Quelques uns avoient
de l'mdignation du maflacre de Paris. D'autres avoient
quelque mécontentement de la cour. D'autres , félon l'hu-
meur de la nation , defiroient quelque changement au gou-
vernement 5 & avoient du dégouft des chofes prefentes.
Jufques alors néantmoins ils s'eftoient tenus couverts , par
ce qu'ils n'avoient point de chef, & que d'ailleurs la terreur
de la colère du Roy , eftoit encore toute récente. Mais
quand ils virent que le fiege tiroit en longueur , plus qu'au
commencement on n' avoit creu , ils ne craignirent pas de fe
découvrir les uns aux autres , & principalement quand ils fe
virent appuyés du Duc d' Alençon qui efloit au camp. Car
foitquece rrince fuft irrité delà mort de l'Amiral de Co-
ligny, qu'il aymoit uniquement , par ce qu'il l'avoit propo-
fé au Roy pour chef de la guerre contre leRoyd'Efpagne,
foit qu'il eufb quelque jaloufie de la réputation & de la puif^
fance de fon frère le Duc d'Anjou , ou qu'il vouluft aufly fai-
re parler de luy à quelque prix quecefufl, il ne cherchoit
que
SEIGNEURDELANouë. CfJ
que Toccafion de fe mettre à la tefte d'un party. Le Roy de
Navarre , & le Prince de Condé , fauvez de la S. Barthélé-
my 5 avoientfuivy le Duc d'Anjou au camp, &avec eux
plufieursjeunes Seigneurs de la Cour, entre lefquels eftoit
leViconte deTurenne. Celuy-cy, bien qu'il n'euft alors
qu*environs 17. ans , monftroit des-jàles efperances de ce
qu'il devoit eftre quelque jour, &: faifoitparoiftre une pru-
dence au defliis de Ton âge. Par Ton entremife le Roy de Na-
varre, le Prince de Condé, & plufieurs autres , s'eftant ré-
ciproquement découvert leurs mouvemcns , confultoient
quelques fois entr'eux , &parce qu'ils avoient befoindek
conduite d'un homme fidelle &: bien expérimenté , ils fe
communiquoient à la Noue. Une fois il leur prit fantaifie
d'envoyer le Viconte de Turerine,avec quelque noblefîè de
ceux qu'ils avoient gaignez, fe failir adroitement d'An-
goulefme, & de S.Jean d'Angeli: ce qui eftant fait , le Duc
d'Alençon fe devoit déclarer , Refaire un Manifefle par le-
quel il appelleroit tous ceux de la Religion à luy , avec pro-
mefle de leur procurer le rétabliflèmentSc l'exécution des
Edits de pacification. Mais la Noue leur fit voir tant de dif-
ficultés en ce defîein , qu'il en détourna leur penfée. Une
autrefois ils fe propofcrentdefefaifirdela flotte du Roy :
& cela leur lembloit d'autant plus ayfé, qu'on y fàilbitmau-
vaife garde , par ce que dés lors commençoit cette coutume
des Colonels des Regimcns , dont on prenoit les foldats
qu'on y envoyoit pour les garder,de n'avoir pas leurs troup-
pes complettes , pour profiter de leur payement. Et le Vi-
conte deTurenne eftoit des-j a mai ftre de l'Amirale du Vi-
conte d'Uza, quand la Noue 5 parla prudence, arreftales
bouillons de ces jeunes gens, enleurdifant qu'il faloit at-
tendre quelque occafion plus favorable. Le Conte de Mont-
gomery ayant donc amené une petite flotte vers ces coftez-
là, ils s'imaginèrent que c'eftoit là l'occafion qu'ils atten-
N doient,
98 LaviedeFrançois,
doicnt , & dclibercrent de le mettre dans les vaifleaux , pour
s'en aller en Angleterre. Car ils dilbient que le bruit d' une
fi grande révolte s' eilant efpandu dans le Royaume, il s'y
feroit ians doute de nouveaux troubles , dans leiquels ceux
de la Religion , juftement irritez par les malîàcres , ne man-
queroient pas de le méfier. Que cela releverott leurs aftài-
res 5 par ce que le Roy , feroit obligé à retirer fes trouppes du
iiege , & que la Rochelle feroit délivrée par ce moyen là :
& que quand à eux , ils moyenneroient en Angleterre quel-
que grand fecours , pour revenir en France avec une armée.
Cette propofition fût faite en un confeil qu'ils tinrent tout
à cheval , ôcoù ils avoient appelle la Noué , à l'expérience
du quel ils deferoient tous beaucoup. Quand donc ils l'eu-
rent prié de leur en dire fon advis , il leur dit tout rondement
que ce confeil luy paroilîbit un peu chaudj^: qu'il ne croyoit
pas qu'une telle précipitation fufl: pour délivrer la Rochelle.
Qu'ils ne fçavoient pas en quelle difpofition d'efprit
efloient les Anglois , dont la plus part de cette flotte eftoit
compofée. Que quand ils fe refoudroient à les recevoir en
leurs vaifleaux, & à les mener en Angleterre,on y feroit bien
tofl las d'eux, & qu'ils feroient en charge à la Reyne Qu'el-
le , qui aymoit le repos de fes fujets , ne s'embaraflèroit pas
volontiers dans une guerre eftrangere à l'appétit de leur
mécontentement. Qu'il ne leur feroit pas honorable, eftant
delaqualité qu'ils efloient, défaire fi peu de cas de leur di-
gnité & de leur vie, que de s'en aller comme fugitifs en pays
eftrange , foUciter en perfonne du fecours pour leurs amis.
Qu'encore qu'il nyeuft point de Princefl^au monde plus
courtoife qu'Elizabet , 11 eft-ce que la conjon6ture des
temps , & de l'alliance fraifchement remouvellée avec la
France , l'obligeroitou àleur défendre la prefence , ou fi el-
le les y recevoir, à leur faire quelque reprimende 3 quand ce
ne feroit que par faux femblant. Que fi elle fe portoit à leur
don-
SeigneurdelaNouc. 9P
donner quelque fecours, ce ieroit fans doute en cachette, &
encore fi elcharfement qu'il ne profitcroit pas tant à leurs
affaires) qu'il nuiroit à leur réputation. Que c'eftoit beau-
coup qu'ils euflènt fait paroidre une bonne inclination àfa-
vorifer une jufte caufe , mais que la prudence vouloir qu'ils
difFerafîent à en faire voir les effets en un autre temps. Et
qu'au refte les affaires du monde , & particulièrement celles
de la France , eftant en peipetuel mouvement , il leur nai-
ftroit fans doute bien-tofl quelque opportunité plus avanta-
geuiè. Ainfi par fa prudence & par fon autorité , il les em-
pefcha de fe laiflèr emporter à quelque entreprife ruïneufe.
Cependant les Polonnois 5 qui avoient cfleu le Duc d'An-
jou pour leur Roy , vinrent en France pour le demander, &c
apportèrent à la Rochelle de fix cens lieues loin, la délivran-
ce que les Miniftres avoient efperée fans fçavoir d'où ny
comment il plairoit à Dieu de la faire naiftre : & la Noue eut
lé contentement d'y voir publier la paix le dixiefme de Juil-
let, &: de s'y réjouir avec fes amis, après de fi fâcheux déplai-
firs, & de fi longues fouffrances.
Mais cette joye ne fut pas univerfelle par toute la Fran-
ce, & mefme ne dura pas long-temps aux endroits où l'on
lagouffa. L'editdelaPaix, qui eff rapporté tout du long
dans les originaux de l'hiftoire, donnoit fi peu de fatisfa-
6tion à la plus part des Reformez , que ceux de Languedoc,
Quercy, Provence? Dauphiné, & autres endroits ne le vou-
leurent point recevoir. Et bien que dans les autres Provin-
ces, on n'ofaft pas ouvertement déclarer qu'on n'en vou-
loir point , fi eff-ce que les EgUfes n'en cftoient pas conten-
tes. En effe£b, outre que les mafîàcres avoient mis beau-
coup de chagrin dans les efprits , & que ceux qui font en cet
eftat font plus difficiles à contenter , depuis ce célèbre Edit
de Janvier , tous ceux qui avoient effés faits pour la pacifica-
tion des troubles, avoient retranché quelque chofe des li-
N 2 bertés
loo La vie de François,
bertés de ceux de la religion , & par ce dernier elles eftoient
encore beaucoup plus reftraintes. Car hors quelques lieux
particuliers , comme la Rochelle, Montauban , Nilmes, &c
quelque peu d'autresjon leur oftoit T exercice de la Religion
prefque par tout le Royaume : Ce qui eftoit iniiipportable
à des gens qui pour avoir cette confolation d'ouïr prelbher
la parole de Dieu, s'eftoient il n'y avoitquepeud'années>
volontairement expofez aux tortures & aux feux. Ils le plai-
gnoient encore que ce peu mefme qu'on leur avoit ottroyé
par cet Edit , n' eftoit pas exécuté , & qu'en divers lieux on
leur faifoit de mauvais traitemens & des violences : & à la
Rochelle mefme il s' eftoit fait des infractions de cet Edit,
qui avoient fourny la matière & l'occalion à diverfes re-
montrances. D'ailleurs il y avoit quantité de gens d'entre
les Catholiques, qu*onappelloit PoHtiques, qui n' eftoient
pas contens du gouvernement, & qui prenoient pour pré-
texte de leur mécontentement, la furcharge un peu extra-
ordinaire des impofitions & des tailles, llsdifoient, comr
me on a accoutumé, qu'on abufoit de l'autorité du Roy
pour fatisfaire à l'avarice de quelques paiticuliers , & entre
ceux qui parloient de la façon , le Duc d' Anville, & les au-
tres Montmorancis fe faifoient particulièrement entendre.
Et ceux-là fouffloient les reftes des embrafemens paftèz , &
faifoient ce qu'ils pouvoient pour en exciter une grande
flamme. Les Princes s'en mefloient aufîy. CeluydeCon-
dé s'en eftoit fuy en Allemagne. Le Roy de Navarre fe te-
noit comme prifonnier. Le Duc d'Alençon, outre qu'il
eftoit ambitieux , n'aimoit pas beaucoup fa mère , par ce
qu'il croioit qu'elle ne l'eftimoit pas, & qu'elle avoit em-
pefché que le Roy ne luy donnaft la charge de Lieutenant
gênerai , laiflee par le Duc d'Anjou , en s'en allant en Polo-
gne. La Noue n'ignoroitpas tout cela. On commençoità
mener trop de bruit pour n'eftre pas entendu: il avoit trop
d'intel-
Seigneur de la Noue. loi
d'intelligence avec tous les grands hommes de Ton temps,
pour n'en avoir pas eu quelque communication: & ce qu'il
avoit veu entreprendre au camp de devant la Rochelle , &c
qu'il avoit empefché, luy doimoit ailés de certitude des
mouvemens des uns & des autres. Pour luy, il ne manifeftoit
point encore les fiens,&ils l'euflent toujours encUné à la ma-
nutention de la paix,s'il euft veu qu'on euft peu prendre quel-
que confiance en ceux qui l'avoient donnée. Mais Ibit que
la Reyne-merc nourrift une animoiité implacable contre les
reformés, ou qu'elle en voulult en particulier aux Roche-
lois, ou enfin que voyant le commencement de ces remuë-
mens, elle craignift que la Rochelle ne lérvifl de nouveau
de place d'armes à ceux de la Religion , & de fupport au par-
ty des Politiques , elle talcha de s'en faifir par llirprile. Bi-
ron , le Conte du Lude , Landereau , & Puy-gaïUard furent
employés à cela , & traitèrent avec quelques habitaiis &
quelques foldats. Mais la menée fut découverte , & quel-
ques uns des complices rigoureufement exécutés. Cela, &
ce qu'on avoit envoyé une armée en Languedoc contre
ceux de la Religion , qui n'avoient pu fe contenter du trait-
té de paix , avec quelques autres chofes , fit croire à la Noue
que la Cour eftoit irréconciliable avec les Reformés , & par-
ticulièrement avec la Rochelle. De forte que craignant la
perte de cette ville , qu'il aymoit , & que cela ne tiraft en
confequencelaruyne des Eghfes, pour lefquelles il avoit
tant de fois expofé fa vie , il commença à goûter les propofi-
tions qu'on luy faifoit , de joindre les affaires & les armes de
ceux de la Religion, avec celles des mal-contens delà Cour,
& des Politiques. Il avoit quelques années auparavant
commancé à connoiftre cet incomparable Philippes de
Mornay, Seigneur du PleiÏÏs Marly , & avoit remarqué en
luy des vertus extraordinaires , & des-ja meures dés leur
naiffance. Sçachant donc qu'il eftoit en Angleterre, où il
N 3 s' eftoit
I02 La VIE DE François, -
s'clloit fauve du maflacre de Paris, il le folicitoit fans
cefie à retourner en France , Se obtint enfin de luy qu'il y re-
pafîàil. Ils s'abouchèrent fur les affaires du temps, &quoy^
que tous deux fuflent admirables en prudence , & incompa-
rables en afteârion au fer vice de Dieu Se au bien dei'eftat,
ils fe trouvèrent de diffèrent fentiment. Car le Pleflis , qui
n'efloit alors âgé que de 2 f . ans -, mais qui avoit des lors une
extra-ordinaire clair- voyance dans les aiïairesjn'eftoit poinç
d'advis qu'on fejoignift avec les Politiques & lesmal-con-f
tens. Ses raifons eftoient , qu'il ne faloit point mefler l'afT
faire de la Religion avec les mécontentemens du Duc d' A4
lençon: Qu'il eftoit plus expédient que chacun fift fonfaic
à part , demeurans au refte bien enfemble. Qu'il elloit bien
difficile que ceux-là s'accordafTent en leurs cônfeils , qui
avoient un but du tout divers. Que par ce meflangelaf pieté
&: les bonnes mœurs feroient contaminées. Qu'il eiloit plus
aifé de fe bien entretenir feparez que conjoints. De plus,
que fi on venoit à traiter de paix , les adverfaires des refor-
més croiroient avoir fatisfait à tout s'ils contentoient le
Duc : mais fur tout qu'il faloit bien pefer que la caufe de
ceux de la Religion du tout divine , perdroit beaucoup de
fon poids, il on la melloit avec les interefls des hommes. La
Noue répondoit à cela, quel'afFaire de la ReUgion &: les
mécontentemens du Duc d'Alençon, eftoient à la vérité
chofes fort différentes j mais qu'elles pouvoient s'entr'air
der. Qu'on ne fe pouvoit entr'aider fans fe bien entendrej
& qu'on ne pouvoit fe bien entendre fans fe communiquer.
Ce qui eftoit comme impoflîble fi chacun faifoit fon fait à
part. Que les deux buts eftoient différents -, mais qu'ils
n'eftoient pas contraires , & qu'ainfi l'on pouvoit bien join-
dre fes cônfeils lans s'embarafîcr. Que la pieté ny les bon-
nes mœurs ne fe corromproient pas d'avantage quand on
feroit dans une mefme armée que dans une mefme Cour,
chacun
Seigneur de la Noue. 103
chacun fe gaftant ou fe gardant de la corruption félon la
difpofition de Ton ame. Que joints ou feparez , il lèroit
peut-eftre difficile de maintenir l'amitié : mais qu'il edoit
impolîlble d'avoii* celle du Duc d^Alençon , (i on n'cm-
braiîbit les interefts. Que qu^nd on voudroit conten-
ter le Duc à part , il n- y arôit point d'apptïrénce qu' il y en-
tendit , en abandonnant fes vrais amis i, poUr le remettre du
collé de ceux qui le traiterorent plus mal que jamais , quand
ils le verroient deçhcu de leur alîiftance. Enlin que la caulè
de I4 Religion , elloit toute divine à la vérité ; mais que puis
qu' on ferelblvoit à la défendre par moyens humains, il ne
faloit pas mépriiér ceux que Dieu prefentoit par fa provi-
dence. Leur dillèntiment n'altéra point leur amitié, & la
Noue perfiftant en fon opinion, commença de pcnfer aux
moyens de procurer cette union , pour faire conjointement
la guerre. Les Seigneurs Catholiques ne vouloient pas com-
mencer. Les Reformés avoient peine à s'y refoudre , au
moins 11 la Rochelle ne fedeclaroit, pour eltre le magazin
de leurs commodités, la fource de leurs gens de guerre , le
lien de, la communication avec les ellrangers par le moyen
de fon port, & leur retraitte en cas de difgrace. Orelloit-il
difficile de le&.induire à cela, par ce qu'ils eftoient épui-
fez & fatiguez du fiege palîe , & que depuis peu le Roy leur
avoit efcrit favorablement , pour defavouèr les entreprifes
faites fur eux , les louer de la punition qu'ils avoient faite de
ceux qui en elloient auteurs ou complices , comme de per-
turbateurs du repos pubhc , & leur promettre fa faveur s'ils
demeuroient dans Tobeillance. Neantmoins , la Noue en-
treprit de lesperfuader, & ayant pris Poccalîon de la célé-
bration d'un jeufne & d'une Cène , qui r'aflembloit dans la
ville quantité de gens des environs , il s'y achemina avec
Miranibeau, la Cace, & quelques autres perfonnes de créan-
ce, & y entra le 3. de Janvier. Ses confeils de paix , que
pluficurs
104 La vie de François,
plufieurs n*avoient pas approuvés , & la façon dont il eftoit
Ibrti , avoient , ou laiiVé quelque finiftre opinion de luy dans
Telprit de quelques uns, ou donné prétexte à fes envieux
de rendre fa peribnne fuipe£te. Il falut donc commencer
par efîliyer ces mauvais Ibupçons , pour rendre la négocia-
tion efficace. Pour cela il rendit exaârement conte de fes
adions paflées tant en public qu'en particulier devant les
plus apparens de la ville. Il protefta en plein confiftoire que
ia refolution eftoit, moyennant la grâce de Dieu , de vivre
toujours félon la pure dodrine de l'Evangile, & mefmes
de mourir, fi belbin efboit, pour maintenir la liberté des
Eglifes, & le repos de tous fes frères. Il fatisfit fi pleinement
à toutes fortes de perfonnes par fes raviflans difcours, que
les ennemis mêmes furent contraints d'advoùer que c'eftoit
un grand exemple de vertu entre tous les gentils-hommes
François, foit pour la prudence de fes confeils , foitpour
fon expérience à la guerre , foit enfin pour les deportemens
domeftiques &c particuliers , ou plufieurs démentent la ré-
putation qu'ils ont aquife parleurs allions guerrières. Car
il n'y avoir rien de plus pur que la conduite de fà vie, ny de
plus reiglé que celle de fa maifon. Sur tout il les charma
tous par la douceur de fon humeur, par l'afebilité de fa con-
verfation , Se par cette modeftie & cette humilité qui fem-
bloit en quelque façon eftre propre à luy feul , ou au moins
qui fe trouve rarement en ce degré en des âmes fi grandes &
fi élevées. Après avoir donné une telle impreflion de fa
vertu, il n'eut pas befoin pour les perfuader, de toutes les
forces de fon éloquence. Il l'employa neantmoins de telle
façon, qu'encore de ce cofté là, pour un homme de fa pro-
feiîion, il parut comme incomparable: De forte que tou-
tes les raifons de ceux qui vouloient demeurer neutres j
s'évanouirent devant luy. Fous 'voulés, leur difoit-il, jouir
en repos ^ en tranquillité de U liberté de 'vos confciences ,
é'de
Seigneur de la Noue. lof
è' de V exercice de vojlre religion, après avoir eu tant de peine à
r obtenir par la perte de vos biens , ^ au ha^rddevos vies.
Vûi4s auriez, peut -efire quelque raifon , fi vous pouvie7 votis af-
feurer d' en j ouïr long-temps. cyH^a/s tencs cela pour confiant quil
n'y a rien eu que la contrainte de la necejjtté qui le votts ait fait
ottroyer , é* ^«<? l^efiè^ ce/fera tout aufjitoft quen cefiera la caufe.
^uoy ? penfez vom que fit vous laifiezpourjiùvre vosfi'eresfians
les fiecourir , le Roy après les avoir ruynez , vom laifie tousfieuls
enfion efiat jouir d' une religion fit diff^er ente de lafienne ? vous al-
légués que vous ave7 engagé au Roy de Pologne à' vofire promef-
fie à' voflre foy , d'entretenir la paix quil a traitée avec vous,
C^efi un grand lien de la confidence à" de {^honneur que la religion
du fier ment ; Mais je croyque vous m'advoiierés qu*tl y a bien de
la difi^erence entre celuy que l' on fiait purement à'fimplement, à*
celuy a l'obfirvation duquel on ne s'aitreintquefious des conven-
tions réciproques. Si ceux avec qui vous ave s traité , ex écut oient
leurs pr orne ffe s de bonne fioy , la vofire vous ticndroit inviolable-
ment oblige'^: En des accords ou on ne promet que fous de mu-
tuelles conditions , celuy qi*ifiaufie fia fioy le premier, libère l'autre
de lafienne. Or qui peut douter que les Catholiques n' ayent en-
jraint leur fioy ér leur promejfie les premiers , veu que depuis la
paix ils n'ont cejje de tafiher^^ tafichent encore journellement de
vousfiurprendre ? Vous dites que cefiont entreprifies fiaites par des
particuliers que la Cour a defiaduo'ùés. le le veux \ je veux encore
qu^on tienne pour fiaux les advertifiemens qu'ion nous donne pour
ajjeurez , que nos ennemis ont défie in de nous achever d'extermi-
ner par de nouveaux ma/fiacres. Il fie peutfiaire que cefiont fioup-
çons malfionde/^dont on s'alarme. le vous demande fieulement que
vous tournie7 les yeux fur vos pauvres frères de Dauphiné , de
Languedoc.,^ destnvirons-, que V armée du Roy ..s^ ils ne fe deff en-
dent courageufiement , tient à la veille dune ruyne inévitable
Puis que lEglifie de Dieu n'efi quun corps , comme vom le fc aviez,
fort bien dire il y a /. ou 8. mois, fi vos fier es qui font membres de
O ce
io6 La viB DE Franc oi.?,
ce corps , /ont i?ihnmAir?er»ent ?nis k mort , il faut que les antres
foient réduits a linfenfihïL'tté \fi la douleur ri en l'ajufques k eux»
pour eJloignez> quils en puffent ejîre. Vom croyès , peut eftre , que
njojlre condition eji bien différente de la leur. La différence qu il
y a-, c'ejl quon ne 'uous attaque pas fi ouvertement ny défi près,
cJ^ta/s tennemy qui prend une ville par des mines fouHerr aine s ^
commencées à un quart de lieue desfi)/fez , la prend aufjt bien , ^
efi autant ennemy , que celuy qui la prend par affaut ^ a force ou-
*verte. Cefifians doute une règle gêner aile , qu il faut qu'un hom-
me de bien obfervefafoy : mais elle nef point ft gêner aile pour-
tant quelle ne recci've des exceptions indubitables. On ne fer oit
fas tenu de garder un ferment que l'on aur oit fait au préjudice de
l'interejl de fon prochain', à" beaucoup moins ceux qui font faits
au détriment de la gloire de Dieu mefme. Il y a du mal a faire
de telles promeffes , (^ il y en a encore d'avantage a les exécuter.
Qe fut a Herode une proméffe indifcrette é^ téméraire que celle
qu'il fit a la fille d' Herodias : mais ce fût injuHice à' cruauté que
de s'en aquiter en donnant la tefte de Jean Baptiïle. Ce fut a leph-
té une fotte précipitation que de promettre quil facrifieroit ce
qu'il verroit le premier fortir de fa maifon : mais l'exécution quil
en fit fût encore plus méchante que lapromcffe. Or pour appliquer .
cela aux affaires dont il s agit maintenant , qui peut douter qu'il
ny aille de la gloire de Dieu , ^ de l' in ter efi du prochain , fi nous
entretenons cette paix ? Dieu nous commande-fil^ ou ne nous dé-
fend il pas plût ofi ^ lors que nous voyons nos frères perfecutez,juf-
ques a la mort pour la caufe de fa vérité-) de les abandonner kU
mercy de leurs ennemis ? Ne veut-il pas au contraire., que félon les
moyens qu'il luyplaiH de nous en mettre en main., nous défendions
ce corps de fEglife , pour le maintenir enfon entier ? vous dites
que vous efi es dénuez d* hommes. à" de toutes fortes de m,oyens.,par
ce que la rigueur ^ la longueur dufiege que vom avez, foûtenu , a
confumé vosprovifions-,^ ruyné votre campagne. Ne vousmettez
pas en peyne de cela, Meffieurs', ce n efi pas notre deffiin que de vous
incom-
Seigneur de la Noue. 107
incommoder , ny de rien entreprendre fur ce qui vous appartient^
Jinon de njojlreconfentement (^ avec vojire bonne grâce. Ce fera
voftre Maire ér fon. confeilqui difpofera de tout , é' qfft y comme
c'efl bien la raifon , en demeurera te maiHrè. l^u-s ne deman-
dons que vojlrejon^ion , pour rendre nos forces phts formidables
à nos ennemis , qui quand ils nofts verront unis de moyens , com-
me nous le femmes de fentimens (^ de volontés ^feront enfn con-
traints d'en venir a quelque bon accom?no dément , ç^ de perdre
pour l* avenir j f non le defir , aiirnoins certes l'ejperance de noUs
avoir par les armes. \^u refle votis vous fouvenez bien quen
vofre grande neceljîté vos frères vous ont fecourtis ^ ^ de leurs
moyens ., Cr' de leurs perfonnes , Je rend an s en cette vïlUpoûr y
courir mefme rïfque avecque vous. sJMaintenant donc cnî' ils ont
hefoin que vous le leur rendiez, , vms- 'kefcaur-iezles ■ abandonner
fans encourir nOn feiU'e9>icnt le blkmedt défaut de charité: ?nals
encore le de s honneur éternel d'une in^itatttrude condamnable. Et
nen}ous'aniliyezpoint'.fe vouipyicàu.K vaines 'ér fraudnleufespro-
mefes que les Catholiques vom font de vous laijfer la liberté de
vos confcickces. -Ojiand vous demeureriez neutres , f pendant
LtguerreiUfep'ettnjent rendre maiïires devoflre vilk , par intel-
ïigènce , ouparfurprife , ou autrement ils ne s'y cjpargneront pas,
&. alors vous verrez ce que deviendront leurs promejfes. Elles
aboutiront à en faire une belle (^ grande efplanade , cr ils ont
des-ja defgné.le lieu ou ils doivent bâtir une Citadelle., quils
Hdmni^ent un Chatie-vilain , pour- eflre un infirument de leur do-
mination fur vous., é* ^ 'VOUS un reproche eternelde voftre impru-
dence. Fous fçavez bien que fi leur dcfféin re'ufjit, le Roy les ad-
vo'tiera o" les autorifcra toujours. Ceftpourquoy vous ne deve7
pas douter , qt^e jour é' nuit ils nepraticqucnt entre vous le plus
de perfonnes -qn lis pourront é" que fans ceffé ils n'y ourdi (fent des
menées. Dequoy la dernière entreprife du Conte du Lude , ^ de
Tuy-gaillardefi unfujffant témoin , c^ une inflru6tton aféZ au-
tentique pour vous rendre fages. Ce difcours doncques delà
O 2 Noue,
io8 LaviedeFrançois,
Noue 5 Se autres femblables, joints à l'opinion qu'ils avoient
de la grande fuffiiànce & de fa rare probité , avecl'inclina-
tion des capitaines 6z des gens de guerre , qui eufïènt inuti-
lement languy dans le calme d'une neutralité, portèrent
fans aucune difficulté la ville de la Rochelle à fe j omdre. Ils
appolerent quelques conditions à leurjondion: mais elles
ne font pas de mon propos , & puis quand onellime fois
embarqué dans un tel vailîeauj ces conditions particulières
cèdent ordinairement à l'intereft gênerai. Cela fait,il don-
na advis au Maire de toutes les chofes neceflàires, tant pour
fournir la ville de munitions , que pour reparer les fortifica-
tions 5 & y apporta , outre fa fuffifance ordinaire , & la par-
faite connoilîànce qu'il avoit de toutes les parties du me-
ftier 5 une vigilance 6c une allîduïté qui ne fe peut reprefen-
ter. Après quoy toute laNoblefle de Poitou , de Xainton-
ge 5 d' Angoumois , & des environs de la Rochelle , & pays
d'Aulnis, luy déférèrent unanimement l'autoiité décom-
mander comme chef dans toutes ces provinces là , fous l'au-
torité d'un plus grand, dontils'avoiioit, & qu'il ne nom-
moit point encore. Il le defî gnoit pourtant afïêz endifant,
qu'il eftoit de telle qualité, que chacun s'eftimeroitheur
reux de luy obeïr , par ce qu'ileftoitdurangdeceuxqui
avoient puifîànce de commander aux quatre Maréchaux de
France. Ainli il accepta le commandement , après avoir re-
mercié la Nobleflè de l'honneur qu'elle luy failbit , promet-
tant que leur vray General fe declareroit bien toft , & qu'il
reconnoiftroit les fervices qu'ils auroient rendus > & à luy &
à la caufe. Peu de temps après arriva à la Rochelle S.Sulpice
de la part du Roy , avec lettre de créance de la Reyne mère
à la Noue, en datte du 15). Janvier, & conceuë en ces termes.
Monfieur de la Nûue^je voiisprie que 'vom adjoùfiés entière foy (^
créance ace que le fieur de S. Sulpice , chevalier de tordre du Roy
Monfieur mon fils ^ concilier enfin confeilfrivé^ Capitaine de ci n^
quants
Seigneur de la Noué". 109
quante hommes d'armes , ^Jur intendant gênerai de la Maifon ^
affaires de mon fils le Duc d" Alencont'uotis fera entendre de la part
dudttfieur Roy mon fis ^ (^ de la mienne^ & efre très afcuré quà
meilleure occafonnefonveTyons confirmer l'opinion qu on a de
'votre affeôîion ^ vertu. Priant Dieu quil vom ait , CMonfcur
de la Noué yen fa fainte garde. Efcrit a S. Germain en Uye /fp.
jour de Janvier 1 ^"jàp. figné Caterine , é^ au bas , deNeufuille* Sa
créance , qu'il expliqua en public, eftoit de faire au nom du
Roy 5 en termes fortautentiques j une nouvelle déclaration
qu'il defadvoùoit ceux qui avoient fait conlpiration contre
la ville 5 ^ de témoigner que fa Majefté avoit beaucoup de
déplaifir qu'ils euffent eu la hardieflè de s'avouer de luy . De
dire qu'il n'avoit autre intention que d'entretenir la paix,
& que 11 ceux qui y contrevenoient de la forte tomboient en-
tre ies mains, il en feroit une punition mémorable à la po-
fterité, de forte qu'il s' étonnoit qu'on euft pris les armes à
cette occafion : de diflliader les Rochelois de toute union
avec ceux qui vouloient broiiiller dans le Royaume feule-
ment pour l' in tereft de leur grandeur : de juftifier les armes
qu'il avoit prifes contre ceux de Languedoc , comme contre
des perturbateurs du repos public: d'exhorter doucement
à demeurer dans les termes de robeïfïànce , & de promettre
de la part delaMajeftc, nonobftant les chofes pafrées,tou-
te forte de protection & de favorable traitement. Ce que
S. Sulpicedéduilit au long , avec cequ'ily pût donner d'ef-
ficace par fes paroles. La réponfe fiit en termes humbles &
refpedueux \ qu'ils avoient toujours eu très bonne opinion
del'affedtiondu Roy à la manutention de la paix, & qu'il
ne leur eftoit point tombé dans l'efprit qu'il euft eu part
dans les conjurations que l'on avoit faites contre la vie d'eux,
de leurs femmes , & de leurs enfàns. Que 11 on les avoit ac-
cufez, d'avoir pris les armes à cette occafion , c' eftoit une
pure calomnie,6c que tandis qu'il plairoit au Roy entretenir
O 3 fon
iio La vie de François,
fon Edit àleur égard,ils demeurcroient inviolablement dans
le refpedt qu'ils avoient toujours rendu àluy & aux Rois
les devanciers. Qu'ils ilipplioient tres-humblement fa Maje-
i\é d'avoir efgard aux prières de leurs frères de Languedoc,
quineluy demandoient autre chofe que l'exercice de leur
Religion , la privation du quel leur eftoit plus dure que cel-
le de la vie. Qu'au refte ils eiperoient que fa Majefté trou-
veroit bon qu'ils luyfifTènt quelques autres remonftrances
pour le bien gênerai de l'Eftat Se pour le leur en particulier ,
êc ils prièrent S. Sulpice de s'en charger -, ce qu'il fit. Mais
comme ileft certain qu'ils coloroient le mieux qu'ils pou-
voient leurs aflnires , pour n'irriter pas le Roy , aufly S . Sul-
pice fit-il femblant de ne s'en appercevoir pas , & le retira
îàns donner aucun témoignage du peu de contentement
qu'il en remportoit. Ainfi de cofté & d'autre on fe donnoit
de belles paroles. Mais on fe preparoit à d'autres efrets.
C'efl: pourquoy ceux de la Rochelle , fe voulans fortifier
d'hommes de valeur &de commandement, efcrivirent au
ContedeMontgomery, qui ne pouvant fubfifter en Fran-
ce , & n'eftant pas fort bien venu en Angleterre , s'eftoit re-
tiré dans l'Ifle de Gerzay : & ils efperoient d'autant plus un
bon fuccez de leur prière , que peu auparavant il leur avoit
oft'ert fon fervice s'ils avoient befoin de luy. Néantmoins ,
voyant que la Noue, avec qui il avoit eu quelque picque au-
paravant, avoit pris le devant en la conduitte des affaires,
& qu'il eftoit parfaitement bien dans l'efprit des Roche-
lois 5 il prit une autre refolution , & efcrivit à la Noue une
lettre que j'ay creu devoir mettre icy. <JMonfieur mon frère :
f a.y en tendu -par l'un de mes gens quefavois envoyé a la Rochelle^
comme vous luy avés dit qu^on vou^s avoit fait entendre d Angle '
terre far plufeurs perfonnes que favols tenu propos , que moy
eftant arrivé au dit lieu de la Rochelle , je vom devoîs donner un
coup de poignard , ^ faire fauter par dejfm les murailles . L 'ami-
tié
Seigneur DE LA Noue. m
tié que je vous ayfortée & que je defire votps continuer , cfi caufe
que je vous ay efcrit cette lettre , four vous prier de la montrer ,
ou envoyer coppie à ceux Ik qui ont fi méchamment é" mal-heu^
reufement menty , ayant inventé tels propos. Car je n'ay jamais
parlé quen gênerai , difant que pour ceux qui voudr oient rendre
la ville entre les mains des ennemis de Dieu , qu'on les devait j et-
ter par dejfm le s murailles >> comme trai/lres à leur religion. le
m'affeure que de votre part vomferés toujours de mefme advis,^
qu'avec tayde de Dieu nom aurons cet heur de mettre d^ hazar-
der nos vies enfernble , ou chacun en fon lieu , pour le mefme ef-
feci , c^ nom oppofer a la continuelle cruauté de ceux qui veulent
exterminer ^ en ce qui leur ejipofjîble , ceux qui veulent mainte-
nir fapar oie. ^uand vom aurez, le moyen de me départir de vos
nouvelles.^ é" de ce que vom connoijlrez qui mérite faire part k
vos amis , j e fer ay fort aife d! en fç avoir , (jrdemt part je vom fe-
ray le femblable. Et en cet endroit je feray fn pour faluer vos
honnes grâces de mes humbles recofnmandations , à' prie Dieu y
Monfteur mon frère y vom donner en bonnefanté ^ bien-heureufe
^longue vie. De Gerfay ce iS. Feurier i^y^. & au bas delà
main mefme du Conte : vôtre obeïffant frère , cr ajfeclionnè
amy a vomfervir^ de Montgomery. Cela lliffit à une ame bon-
ne &: genereufe , comme celle de la Noue , pour faire leur re-
conciliation. Et de fait , il fat tres-fenfiblement touché de
la calamité de ce Seigneur , (^uand il ïixx. pris quelques mois
après, &:queparPanimofitédelaReynemere, il perdit la
tefteen Grève. Et il en témoigna fa douleur au jeune Conte
de Montgomery , fils , le confolant , & l'exhortant , & Ten-
couragcant autant qu'il pût à fe montrer héritier de la ver-
tu, de la confiance , & du zèle que fon père ayoit montré
jufques à la fin pour la religion reformée. À peu prés au mel-
me temps il reccit une lettre du Sieur de Walfuigham, qu'il
luyefcrivoit de Londres du 2f. Feurier > & par laquelle il
luy parloit fort des -avantageufement de T AngiuUer , qui
eftoit
112 La VIE DE François,
eftoitalors en Angleterre 5 &luy donnoit advis de ne le re-
cevoir point à la Rochelle , où il failbit eftat d'aller , parce
qu'aux propos qu'on luy avoit oùy tenir , il eftoit ayfé de ju-
ger qu'il alloit là pour mettre de la diviilon entre la No-
blelle & la ville , & la Noue & la Nobleffe : &: au bas de la let-
tre il y avoit une apoftille en ces termes. E/iant^reft k clorre
cette lettre ^jay receu des advertijfemens de France , que le Baron
de Belîe'vïlle ^ qui fejourne non gueres loin de la Rochelle ^ afccret^
te intelligence avec quelques uns dedans laditte ville ^ dont on ma
prié de vows advertir , afin que vom donniés ordre qu'on s'en
garde. Languillier ne vint point fi toft : & quand à l'entre-
prife du Baron , elle ne fe manifefta non plus , parce qu'on
le tenoit fur Çts gardes. Cependant les Reformés , les Poli-
tiques, &les malcontenS) parleurs allées-&- venues, con-
clurent enfin enfemble de faire deux chofes en mefme
temps. L'une, de tirer le Duc d'Alençon de la Cour: l'au-
tre , de prendre ouvertement les armes , & fe faifir du plus
de places qu'ils pourroientj & alîîgnerentpour celale lo. de
A'iars , j our de Mardy gras. Le Plelîîs Mornay , qui s'eftoit
laifle aller au courant des advis & des afïtiires , ména^eoit
l'exécution de la première. Mais Guitry , qui pour quelque
caufe particulière qui le conçernoit , fe mit en campagne
avec 300. gentils-hommes dés le 20. de Feurier, gafta tout
par fa précipitation. La Noue &: les autres qui efloient en
Poitou & à la Rochelle , attendirent le temps pour la fécon-
de , ^ néantmoins faifoient fourdement leurs pratiques en
attendant. Un de ceux qui paroifibient les plus efchauffez
entre les politicques , eftoit Jean de la Haye, Lieutenant
General de Poitou , l'un des plus eftranges de tous les hom-
mes pour ce qui eftoit de la connoiflànce des lettres, &
au refte courageux , ambitieux , & haut à la main , il eut, ce
femble , pour vray fujet de fon mécontentement , quelque
affront que S^^.Souleine luy avoit fait. Mais il eut pouf pré-
texte
Seigneur DE LA Noue. 115
texte de (es remuëmens , le bien public, & creiit que les trou-
bles de l'Eftatluy pourroient fournir Toccafion d'exercer
(es vengeances particulières. Jufques là il pouvoit avoir des
compagnons. Quant à la façon dont il procedajelle fût tout
à fait extraordinaire & fans exemple. Il fit quelques voya-
ges à la Rochelle , pour s'entretenir avec la Noué , & pour
entrer dans là confidence il luy promettoit de prendre Poi-
tiers 5 oc de le mettre dans fon party. Il en fit quelqu' autre à
laCour, où il dit qu'il negotioit quelque chofedans la Ro-
chelle 5 & promit de s'en rendre maiftre , pour le fervice du
Roy. Il faifoit entendre à la Noue Se aux Rochelois , que
l'intelligence qu'il avoit avec la Cour ne leur devoir point
eftrefulpede, par ce qu'il fe facilitoit ainfi l'exécution de
les defleins. A la Cour il oftoit les foupçons de fes voyages à
la Rochelle , par cette confideration , qu'il ny avoit pas
moyen de faire reufîir fesentreprifes autrement. lien fit une
fur Fontenay en faveur des Pohtiques & des Reformés , la-
quelle il defadvoùa : il en fit une autre fur Poitiers , qu'il eut
bien la hardielTc d'aller advoùer en Cour, & la fçeut fi bien
deffendre, qu'où bien oncreut qu'il avoit de bons defleins
pour le fervice du Roy , ou bien on fit femblant de le croire,
&:le renvoya-t-on en Poitou avec d'honorables commif-
fions. Il ne trompa ny la Noué ny les Rochelois , par ce
qu'ils alloient bride en main. Il efl: douteux s'il trompa la
Cour 5 car elle avoit aufli {çs diiîimulations & fes artifices.
Mais tant y a qu'après avoir bien bricolé , & joué divers per-
fonnages , il fe trouva qu'il s'eflioit trompé luy mefme , par
ce qu'après une autre entreprife faite fur Poitiers , qu'il
faillit , il fiit afl^ez ou audacieux ou imprudent , pour fe tenir
à une lieuë de là , prefque fans defenfe , dans fa maifon de la
Bcgaudiere , où S^^^. Souleine l'alla attaquer, &: le tua. le fais
ainfi toute fon hiftoire d'un mefme trait de plume & en ab-
régé 5 par ce qu'elle ne tient à mon fujet que par quelques
P entre-
114 La vie de François,
enrreveuë , qu'il eut aveque la Noue. Le jour de Mardy-
gras approchant , la Noue donnoit les ordres ncceflaires
pour r exécution de ce qu'on avoitrerolu5& fe repofant fur la
Caze & i'ur Mirambeau pour la Xaintonge & pour i' Angou-
mois 5 il refcrva ia perfonne pour les affaires du Poitou. En
Xaintonge doncques ces deux là , avec Monguyon , & plu-
fieurs autres gentils-hommes, fefervansde Toccafiondela
débauche dans laquelle les Catholiques fe plongent ordinai-
rement ce jour là , fe faifirent de Pons , Tonnay-Charente,
Royan 5 Talmond, S.Jean d'Angely,Rochefort, Bouteville
Vautres places 5 pour la confervation desquelles ils donnè-
rent leurs ordres , jufquesàce que la Noué leur gênerai en
euft ordonné. Mais foit pour la police , ou pour les chofes
de la guerre , il apporta peu de changement à ce qu'ils
avoient ellabli. La joye de ce fuccés fiit ternie par la perte
de la Caze , tué d'un coup d'arquebuze dans la telle , com-
me il preffoit de fe rendre une compagnie de Fantafîîns qui
s'eftoit retirée dans un bourg. La Noué en eut plus de de-
plaifir qu'aucun , parce que la rare vertu de ce gentil-hom-
me, &: quelque conformité d'humeur quieftoitentr'eux,
avoir eftécaufe qu'ils avoient hé une très - eftroite amitié.
Luy mefme en perfonne avec Lochy & Baronniere prit
Melle & Lufignan par efcalade. S. Eilienne Bellay , & quel-
ques autres gentils-hommes , furprirent Fontenay la mefme
nuit : ce defîèin ayant efté tenu il fecret , qu'encore qu'il
eut pafle bien loin en d'autres provinces, comme en baflè
Normandie, on n'en flaira pour tant rien. La Noue eftant
venu à Fontenay, il mit les ordres necefîaires pour la guer-
re , la police & les finances : car il y a là un Bureau -, puis de-
firant faire une reveué de fes trouppes, il les raflembla de
divers endroits. Ilmit enfemble 200. Maiftres, &:4o.Ar-
quebufiers , laifTant dans les places furprifesles garnifons
qu'il y creut eftre necelfaires, & avec cela , en tournoyant de
collé
Seigneur de la Noue. iif
cofté & d'autre,il vint jufques à Loudun,pafla de là en Tou-
raine, &julques fur les bords de la rivière de Loyre, pour
receuillir divers gentils-hommes , 6c autres , tant Catholi-
ques que Reformez , qui n'euflent oie autrement fortir de
leurs maifons , & par ce moyen il tâchoit d'accroiftre fcs for-
ces. Tout ce qu'il pût faire , ce fût de les doubler , puis
voyant qu'il ny avoit rien à efperer davantage , & que d'ail-
leurs il auroit bien toft furies bras l'Armée du Duc de Mon-
penfier, quelaCourenvoyoit pour cmpefcher fes cavalca-
des 5 il fe retira dans l' Angoumois, elperant y faire quelques
progrés. Là une trouppe de gens de cheval, afllftez de quel-
ques Arquebufiers , luy ayant voulu faire telle dans un
bourg , & ayant pour cet efFe6t barricadé les advenues , il les
força là dedans , puis fçachant que la fortie du Duc d' Alen-
çon n'avoir pas bien reiifî}^ à la Cour , & que dans les autres
Provinces les entreprifes de fes alîbciez n'avoient pas fort
bien fuccedé non plus , il retourna à la Rochelle , où le bruit
de cela eftoit capable d'en décourager plufieurs. Le lende-
main de fon arrivée il affembla dans l'Echevinage, le Maire,
les Echevins , les Pairs de la ville , &: quantité de gros bour-
geois & notables habitans , &: là avec fa douceur , & fa grâce
accoutumée, accompagnée d'une contenance refoluè, com-
me d'un homme qui el'peroit bien de l'advenir , il leur dit :
que s'il n' avoit pas pieu à Dieu donner un plus heureux fuc-
cezau commencement de leur entreprife, c'cft-oyent leurs
péchez qui en eftoient caufe , & qu'il le faloit louer de tout,
& s'affeurer en fa bonne providence, qu'il n'abandonneroit
jamais les fiens. Qu'il ne faloitpas avoir commencé cette
carrière pour demeurer au milieu, mais courir avec confian-
ce , &: pourfuivre jufques au bout. Qu'il n'ignoroit pas que
beaucoup de gens trou veroient bien rudes les traverlcs & les
difgraces qui arrivent aflcz fouvent à la guerre, &: qui peut
eftrefe repentiroient d'avoir quitté l'aife & le repos où ils
P 2 pen-
ii6 La vie de François,
penfoient cftre , pour s' en gager dans une affaire accompa-
gnée d'inquiétudes & de travaux. Néantmoins, qu'il ne
s'imaginoit pas qu' il fetrouvaft grand nombre de ces déli-
cats, dans une ville qui de longue main efloit accoutumée
à fe priver de (es commoditez particulières , pour maintenir
le pur fervice de Dieu , &: contribuer ce qu'elle pouvoit au
bien & à la tranquilité de l'Ellat. Qu'encore qu'ils en çuÇ-
fent donné beaucoup de preuves , il ne mettroit en avant
fînon celle du dernier fiege , qu'ils avoient fi conftammenc
foùtenu. Qu'en l'eftat au quel les chofes eftoient , il efloit
befoindeplus de perfeverance que jamais, &: qu'il avoit tant
de confiance en leur bon zèle qu'ils ne s'y oublieroient
point eux mefmes, &n'y efpargneroient choie quelconque,
& qu'ils en feroient en exemple à tous. Qu'il les en prioit ,
& les y exhortoit de toute fon affe£tion , &: de vivre en bon-
ne concorde.Que la dircorde,& les fadVions ont de coutume
<ie ruyner les villes les plus iloriiïàntes , c'eft pourquoy il les
conjuroit de s'entretenir en bonne union. Qu'il leur efloit
aufïy fouverainement important de garder inviolablement
la foy qu'ils avoient donnée à la Noblefïè en leur aflbcia-
tion. Que laNoblefîede fa part efloit parfaitement difpo-
féeàgarderlafienne, &àexporer plùtofl la vie, 6c tout ce
qu'elle avoit déplus précieux, que de manquer à un point de
leur traitté. Enfin que c'eftoit la la feule refolution qu'il fa-
loit prendre , en attendant que le temps & les occurrences
des chofes leur donnaflentoccafion de s'éjouïr parla venue
de quelque bon & favorable fecours j ce qu'il faloit efperer
de l'afliflance de Dieu. Ce difcours les affermit de telle fa-
çon que dés le mefme jour on tint confeil , oîi furent faites
plufieurs belles ordonnances, pour la Police Se pour la difci-
pline militaire, dont les articles les plus neceflàires furent pu-
bliez. Le Roy cependant faifoit des levées de gens de guer-
re, & des déclarations fanglantes contre ceux qui s'efloient
foû-
Seigneur DE LA Noue. 117
fbûlevez : & ncantnioins avec promelfe bien cxpreile de
protéger contre toute injure ceux quidcnicurcroientpai-
fibles dans leurs maifons. Mais cela ne faiioit que réveiller
la vigilance de la Noue. Lemefme jourdeccConicil, du-
quel je viens de parler, il partit de la Rochelle pour aller
vifiterleslfles, qu'il Içavoiteftrc très importantes àiacon-
fervation. Il eflablitun Gouverneur & une rrarnilbn dans
l'iile de Ré -, & pour celle d'Oleron il fe contenta de
l'argent qu'elle fournit à la cauie. Delà , il alla à Broiia-
ge 5 qui appartcnoit alors au Baron de îvlirambeau , lequel
y mit Cimaudiere pour gouverneur avec 300. hommes
de garnilbn , & la Noue y deflcigna les fortifications qui
depuis fe font avancées au point auquel on les voit eftre.
Puis ayant fait ce tour, il revint à la Rochelle, oii il com-
mença à donner ordre que l'on équipait des navires , afin
d' eftre déformais fort par mer , & de pouvoir garder les co-
ftes & les rades des environs. Car on avoir expérimenté au
fîege, que les vaifleaux ennemis s'en eftans faifis , la ville
avoit elle quafi réduite à Textremité par famine. Cela reùl-
fit beaucoup plus advantageufement que d'abord on n'euft
penfé , la Noué y apportant tant d'affection & de diligence,
qu'il mit foixantc & dix que navires que barques en eftat
de fe bien défendre, Se mefme de courir la mer. Alors com-
mença la pratique des congez , c'eft à dire des commilîlons
par lefquelles on promettoit d'attaquer en mer toutes for-
tes d'ennemis , El'pagnols , Portugais , Catholiques qui s'e-
ft oient trouvez aux maflacres^car on s adrefla premièrement
à ceux-là, & enfin on n'en efpargna aucun de ceux qui n'a-
voient pas embrafTé le party des Politiques , de quelques
Provinces qu'ils feuffent, Bafques , Bretons , Bordelois , &:
Normans. Et cela renditdélors la Rochelle fi formidable,
que depuisCalais jufques au déftroit de Gibraltar,on n'oyoit
parler que des courfes &: des prifcs des Rochelois. Ce con-
P 3 feil
ii8 La vie de François,
Icil fouffrit delà coutradicbion au commencement. Car il y .
en avoit plullcurs qui appelloicnt ces courfes une efpece de
piraterie, ik qui difoient que cela rendroit le nom de Refor-
mez odieux. Mais les autres repliquoient que fi la prife des
armes eftoit julle & légitime, comme ils l'avoient jugée tel-
le, puis qu'ils s\ eftoient relblus , la guerre efloit auiiy bon-
ne ilir la mer que fur la terre, & qu'à ceux à qui ils la fai-
foient , la diftcrence de ces elemens n'oftoit point la qualité
d'ennemis. Que d' ailleurs on ne faifoit point la guerre fans
argent , & que dans les guerres paflées on avoir expérimenté
combien ladifctteen apporte d'incommodité, & mefmes
de ruyne aux bonnes aftàires. Que c'eftoit le feul moyen
d'en avoir, par ce qu'on pouvoir tellement difpofer des
congez , que du butin qu'y feroient les particuliers , il en re-
viendroit quelque notable portion à la caufe commune.
Enfin, qu'il eftoit raifonnable que tant de perfonnes de qua-
lité, qui avoient abandonné leurs terres, leurs affaires , &
leurs maifons , à la mercy des ennemis , pour venir à la Ro-
chelle fervir le public, fuflentaufly entretenus aux dépens
du public, ce qui ne fe pouvoit faire qu'en leuraflignant
quelque partie du profit qu'on retireroit de ces prifes. On
prit donc ordre pour cela , & fi on s'y fuft tenu dans les ter-
mes que la Noué y avoir mis , cette forte de guerre , comme
il dit luy-mémeen quelque lieu de (hs mémoires, eu fl: eftéun
defordre bien ordonné, que la neceflité euft excufé. Mais il
n'y a bien fouvent qu'un pas de la guerre au brigandage. Et
bien que les excès qui fe commettent en ce meftier , fuffent
rares en ce temps-là, fi eft-ce que la Noue ne laiffoit pas d'en
avoir quelques fois du mécontentement , comme eftant
l'homme du monde le plus éloigné de la picorée & delà ra-
pine. Car il eftoit confcientieux en ces chofes là jufques au
fcrupule , tellement qu'il a lailfé cette réputation de luy,
qu'en cette licence des guerres civiles, où l'on croit ordi-
naire-
SeigneurdelaNouc. 119
nairement que tout eft permis, en quelque lieu qu'il logcafl-,
il payoit fon hofle s* il y eftoit. S'il n'y eftoit pas , il failbit
laiflër de l'argent en quelque trou, en difant que ces pauvres
gens qui s'en efloient fuys, lèroient bien ayi'cs de le trou-
ver à leur retour , pour fe conlolcr de ladcpcnl'c qu'on leur
avoit faite. Et puis que j c fuis fur ce propos , je rapporteray
icy une particularité que j'ay autresfois apprife de la bou-
che d'un honneftc homme qyii l'avoit conncu. Il avoit lo-
gé en quelque lieu, &: quand il en falut partir,comme il don-
noit ordre à fon Maiftre d'hoftel de payer, il luyditque
l'argent avoit manqué , & qu'il n'y en avoit pas de quoy fa-
tisfaire à la depcnfe. Alors il commanda qu'on vendit
l'undefes chevaux, & que l'on contentaft fon hofte. On
mena donc le cheval qu'il avoit defigné au carrefour du
quartier, & le vendit-on à fon de tromps. Qi^and le Maiftre
d'hoftel fût de retour, il luy demanda combien & à qui il
l'avoit vendu, à quoy l'autre ayant répondu qu'il l'avoit
vendu cent efcus à un tel , qu'il nomma , & qui eftoit un fort
brave homme: Cent efcm , dit-il, cefi trop-. Une mcncouHe
^ue quatre vingts^ & y a des-ja long- temps qtiilme rend fer vï~
ce\ é' de plus , celuy qui fa achept'e cjfant homme de vertu , com-
me il eji , ne mérite pas iejlre trompé. Puis il ordonna furie
champ qu'on rendift vingt cinq efcus à celuy qui l'avoit
achepté> ce qui fembla tout à fait furprenant à des gens de
guerre.
C'eft une Ats remarques delà Noue , que de fon temps
en France on n' eftoit point trois mois en guerre , fans parler
de la paix , ny trois mois en paix fans parler de guerre , tant
les efprits eftoient fufccptibles d'émotions & les affaires de
changemens, & tant les maxi mes du gouvernement eftoient
peu conftantcs Soit que le Roy fût eftonné de ce qu'après
tant de mafUicres qui fembloient avoir réduit le party de
ceux de la Relio;ion aux derniers aboi^ au bout de fix mois
il
I20 Laviede François,:
il le voyoit renaître en tant d'endroits, plûtoft animé qu'ab-
batLi par ces violences : Ibit que s'eftant délivré de lapre-
fencedc fon frère le Duc d'Anjou, qui luy devenoit im-
portun par le crédit qu'il acqueroit dans l'eftat, il craignift
que le Duc d' Alençon, fe mettant à la tefte de tant de partis,
ne luy devint encore plus redoutable y foit que ié Tentant
des-ja malade, il craignift de n'avoir pas afièz de vigueur
pour Ibùtenir le faix de tant d' affaires qui fourdoient de tous
coftez, ou que la Cour retournant à fon ancienne méthode,
vouluft ralentir les préparatifs desReformez,des Politiques,
6c dts Malcontens parles pourparlers de paix, on envoya
en divers endroits gens pour en mettre les proportions
en avant,&: fur tout vers laNouë,& vers ceux de la Rochelle.
Le Roy leur faifoit tenir des propos doux & gracieux, difant
qu'il s'eftonnoit comment-ils s'eftoient tant oubliez que de
prendre les armes contre fon autorité, veu qu'il les avoit
gratifiez plus qu'aucuns autres de fes fujets , & qu'il n'avoit
autre intention que de les maintenir dans la libre & tranqui-
le jouiïTànce de ce qu'il leur avoit ottroyé par fon edit j leur
promettant au refte toute fortes de favorables traitemens,
s'ils retournoient doucement à leur devoir. Mais les chofes
paHees les avoient rendus merveilleùfement deffians, de for-
te qu'ils prenoient ces douces paroles pour des artifices , par
iefquels on les vouloit des-unir d'avec les autres Eglifes , de
forte qu'ils ne vouloient entendre à aucune propofition de
paix, fi elle n'eftoit générale pour tout le Royaume. Cela ne
rebuttant pas la Cour,&: la Reyne mère principalement,qui
monfi:roit une merveilleufe affection à la pacification , elle
envoya Strofiy 5 homme de grande confideration , &: amy
de la Noue, dés le mois de Mars , pour communiquer avec
luy , & avec les autres Seigneurs & gentils-hommes qui fe
trouveroient à la Rochelle. Eftant arrivé à Aynande , port
demerdiftant de la Rochelle d'environ deux lieuës, il y
fôt
Seigneur de la Noue. m
fut incontinant viflté par la Noue , & par beaucoup d'au-
tres 5 tant de la Nobleflè que du tiers Ellat -, Sz Ces premières
avances furent de faire au moins une trêve , jufques à ce que
le Roy euft le moyen de pourvoir plus afîcurémcnt à la fatis-
fa£Vion de Ces fujets, tant d'une que d'autre religion, par une
bonne & confiante paix. Cependant on ne laifToit pas de
mettre trois armées liir pied, l'une fous la conduitte du Duc
de Montpenfier , que l'on deftinoit pour le Poitou comme
j'aydes-ja dit: de l'autre on donnoit le commandement à
Ton fils 5 le Prince Dauphin, qu'on vouloir envoyer contre
ceux du Dauphiné Se des environs : & la troifieime eftoit
pour le Languedoc, qui devoir eftre commandée par le Duc
d'Uzés ou dejoyeule. Sans conter Matignon , qui faifoit
la guerre en balle Normandie contre Mongommery & Tes
aflbciez. Mais on dit qu'il fait bon traiter de paix les armes
àlamain, & qu'il n'y a jamais plus de fujetd'cjpererun bon
accommodement, que quand les partis s' entrecraignent, ou
qu'au moins ils font en pollure de nes'entrecranidrepas.
Le Duc de Montpenfier vint donc en Poitou, & commença
fcs exploits par le fiege de Fontenay, où il attaqua d'abord le
fauxbourg des Loges. La Noue avoir fait un voyage là pour
donner ordre à foùtenir le fiege , & par ce que ce fauxbourg
n'avoir aucunes fortifications, il commanda qu'on ne legar-
daftque 2. ou 3. jours feulement, pour voir la contenance
des aÂicgeans, & qu'on feretiraft dans la vàlle iàns defordre.
Mais cela ne fût pas fuivy , de forte qu'on en délogea un peu
autrement qu'il ne f iloit. Cependant il faifoit fcs prépara-
tifs afin de lever le plus de forces qu'il pourroit pour fecou-
rir la ville, &: plûtoft que d'y manquer il avoir en quelque
forte refolu de prefenter la bataille aux afliegeans , s'il en
trouvoit quelque occafion favorable: ou fi l'occafion ne s'en
prcfentoit , de les harceler en toutes façons , & de leur faire
mille algarades. Neantmoins , dans la charge qu'il avoit , il
Q^ n'ufoit
Î2Z La VIE DE Franco is,
n'ufoit pas d' un commandement ablblu , & fur les occafîons
il tenoit conieil avec les principaux chefs de Tes trouppes.
Il avoit alors avec luy Frontenay , fécond fils de la Maifon
deRohan, Mirambeau , Plafïac , Montendre, Pardaillan,
S. Gelais, Verac, de Thoré , & quelques autres gens de mar-
que 5 avec lefquels il mit la chofe en délibération. Les ad vis
furent partagez. Les uns conclurent à la bataille : & leurs
raifons eftoient que la perte de Fontenay droit après elle
celle de tout le Poitou , & des commodités qu'ils avoient
efperé d'entirer pour leur fubfiftance. Qii' encore qu'ils
n'eufîènt que 3 fo. bons chevaux , & foo. Arquebufiers
montez , fi efl-ce que ces trouppes eftoient fraifches & gail-
lardes, & celles de l'ennemy haralTées d'une longue marche,
& qui commençoient à fe débander. Que quand ils vien-
droient à donner , les alîiegez feroient une brufque fortie
fur les ennemis par derrière, & que des gens attaquez en
mefme temps en tefte & en queue , ont accouftumé de
s'épouvanter. Mais un des principaux motifs de cet advis
eftoit 'y que ceux qui le propofoient avoient quantité de pa-
rens , d'amis, & d'alliés dans la place, qu'ils voyoient courir
quelque rifque s'ils n' eftoient fecourus hautement. Les au-
tres mettoient en avant l'inegahté du nombre , & le hazaijd
des armes. Que fî cette petite armée venoit à eftre défaide,
non le Poitou feulement ; mais les affaires de toutes les.
Eglifes enfemble , eftoient en danger de fe perdre. Par ce *
que de Fontenay , qui ne refifteroit pas , on viendroitàla
Rochelle tout droit, que la confternations'épandroituni-
verfellementpar tout, & que cela retarderoit ou empefche-
■roit tout à fait le fecours que le Prince de Condé , & leurs
autres amis folicitoient en Allemagne. N'eftant pas à croi-
re que les cftrangers fc refoluftent de s'en venir en un pays
où ils n'auroient ny Prince à leur dévotion , ny place m&-
me pour retraitte. Qu'il fe faloit contenter pour le prefent
Seigneur de la Noue. 123
d'y jetter quelques foldats qui yporteroientdelapoudre,
dont les ailiegez pourroient manquer, & qu'ayant appris
par leur moyen , f'eftat de la place , & de ceux qui eftoient
dedans , on adviferoit plus feurementaux moyens de les le-
courir d'une façon plus confiderable. Cet advis Payant
emporté à la pluralité dés voix , ceux qui eftoient de fenti-
ment contraire en avoient beaucoup de mécontentement.
Et le lendemain ils remirent encore la chofe en délibération.
Mais on demeura ferme en la refolution de ne hazarder
point de bataille. La Noue donc voyant fa perfonne & fes
trouppes inutiles là, s'en alla tenter l'exécution d'une efca-
lade qu'il avoit projettée fur la ville de Niort. Mais ceux qui
en avoient reconnu la muraille n'en ayant pas bien pris les
mefures, & les efchelles s'eftans trouvées trop courtes, il
falut fe retirer. Sur ces entrefaites , la difpute touchant les
congez fe renouvella à la Rochelle. Car il y eut plufieurs par-
ticuliers, & des principaux marchands , qui déclarèrent ou-
vertement que tant de prifes qu'on faifoit par mer , les
fcandalifoient : difant outre cela, que tes déprédations que
l'on faifoit fUr des gens qui nep'enlbient qu*à leur commer-
ce, & qui ne fe mefloient point de la guerre, alttiroientun
grand blâme fur les Rochelois , dont il leur feroit quelque
jour fait reproche par leur propre poftérité. Et le murmure
en vint à tel point, qu'un nommé Huet , efchevin de la ville,
* prefenta au Maire , une requefte lignée de luy& de quanti-
té d'autres habitans , pour la revocation des congez des-ja
donnez . Le Maire, nommé Guillaume Texier, dit des Fra-
gnez , ne voulut pas mécontenter ceux qui témoignoient
avoir cette matière fort à cœtir, & toutesfois n'en voulut
rien refoudre abfolument en l'abfence de la Noue &: de la
Nobleiîè , qui eftoit intereffée en cette affaire par les claufes
de leur ailbciation. Il ordonna donc par provilion feule-
ment, que Pexccutioii des congez des-ja donnez feroit fur-
Q^ 2 cife.
124 La VIE DE François,
cile, autant que faire iepourroit, jufques à la venue de la
Noue, & Ibus-main il cmpei'cha de partir quelques navires
qui eftoient preils pour aller en mer. La Noue donc eftant
arrivé, & forceNoblelIe avec luy,ron tint conleil en rEiche-
vinage le 20. de Juin5& là,en la preiènce de la Nouë,l'affaire
fut diiputée de part Se d'autre avec beaucoup de railbns.
Peu concluoient à l'entière abolition des congez, par ce que
c'eftoit un moyen abfolument necedaire pour avoir de l'ar-
gent, qui eft le nerf des afïaires. Plufieurs diftinguoient en-
tre ceux qui s'executoient fur les Efpagnols & les Portugais,
Sz ceux que l'on pratiquoit fur les François ^ & croyoient
ceux là légitimes, &: que ceux cy dévoient efh'C abfolument
fupprimez. Les autres les approuvoient fans diflin£l:iorL
La Noue ayant à parler , dit : Que comme il ne voudroit
blefler là conlcience en chofe du monde, ny rien faire con-
tre ce qui eft de la juftice 3c du vray honneur , aulîi ne vou-
loir il induire qui que ce fût à bleffer la Tienne , en faifant ou
en confentant que l'on fift chofe aucune contre le droit.
Que pour ceux qui concluoient à la fuppreÛîon de toutes
fortes de congez, il defereroit très volontiers à leurs inclina-
tions, s'ils pouvoient trouva les expediens ou d'entretenir
la guerre , & de fournir à la necelîité des affaires fans argent,
ou , fi cela ne fe pouvoit , d'en avoir par quelqu'autre voye
qui fût plus juftc que celle là. Que pour les autres qui diftin-
guoient, il ne comprenoit pas bien fur quoy leur opinion
eftoit fondée. Par ce qu' à la vérité les Efpagnols & les Por-
tugais n'eftoient point fujets du Roy , ny de mefme langue
& de mefme nation avec ceux à qui les congez fc donnoient.
Mais qu'ils ne portoient point auiîy les armes contre eux,
qu'ils ne s'eftoient point déclarez leurs ennemis , qu'ils n'a-
voient point eu de part aux mailacres de leurs frères , qu'ils
n'eftoient point accufez d'en machiner de nouveaux pour
achever de les exterminer. Ques'ilferencontroitdemar-
„ ( j ^ chands
Seigneur de la Noue. iif
chands François que Ton ne peuft point ou accufer ou foup-
çonner de ces chofes làjultemcnt , il eftimoit qu'il eftoit
bien raifonnable de ne commettre contr'eux aucun ade
d'hoflilité. Mais qu'il ne voyoit pas comment la limple
qualité d'eflranger en pouvoir rendre les uns ennemis &
criminels , & celle de François , obliger les Rochelois àtrait-
ter les autres comme leurs amis : veu qu'ils avoient leurs
mains teintes du fang de leurs frères , & l'ame pleine d'une
pafîlon implacable 5 & d'une refolution formée d'efpandrc
encore le leur. Après tout , que li avoit falu apporter quel-
que changement aux refolutions prifes autres fois fur cette
matière, il auroitefté bien neceflàire d'attendre le retour de
la Noblefîc , qui y avoit grand interefl: par les conventions
de leur aflbciation. Quand il eut achevé de parler , le Maire
s'excufa, en difant que ce qu'on avoit fait, n' avoit efté que
parprovifion feulement 5 en attendant fa venue , & mefme
avec cette déclaration expreflè, que c'cftoit fans prejudicier
aux conditions de l'allbciation , qu'ils vouloient entretenir:
& la conclufion fût que la necelîité des affaires requérant in-
évitablement que les congcz demeuraflent , on y apportc-
roit cette limitation 5 qu'on exempteroit de leur exécution
les Catholiques François qui ne porteroient point les armes
contrelacaufe, &qui n'auroient point contribué aux maf-
facres, ny trempé dans les entreprifes faites fur la Rochelle
depuis la paix.
La priié des armes , & les chofes qui s'en eftoient enfui-
vies, eftoient ou blâmées par ceux qui n'en fçavoientpas les
caufes, ou décriées de propos délibéré, parplufieurs de ceux
qui ne les ignoroient pas. C'eft pourquoy la Noue qui dit
en quelque lieu , qu'il eft de la prudence de nefe confier pas
tantenlajuftice de fon droit, dedans la force delà vérité,
qui enfin lé montre toujours invincible, que l'on n'efîaye
d'aller au devant des mauvais bruits ou de les refater quai^.d
Q-3 ^s
126 La vie de François,
ils fe font épandus , avoit efcrit en divers endroits pourju-
ftifier les aclions de ceux de la Religion & les Tiennes : & je
trouve qu'ayant efcrit fur ce fujet dés le mois de Mars au
Prince d'Orange , l'oracle de fon fiecle eii matière de pru-
dence, afin de le bien informer , il en reçeutla réponce à
peu prés en ce mefme temps. Elle eftoit conceue en ces ter-
mes. C^donfictir de la Noue. Ayant par M. Textor , prefent por-
teur y reçeu votre lettre du 6. du mois de Mars dernier ^jay ejié
bien fort ayfe d'entendre de Iny de vos nouvelles , enfemble les par-
ticularités que de votre part tl avoit charge me déclarer. Il n' eftoit
befoin d'u fer vers moy d'aucunes excufes pour vom ejir émisera
deftnfe contre le rude i^ mauvais traitement que V onfattfentir
par delà à ceux qtitfuivent la pure parole de Vieufçachant aJfeTque
La rigueur ^ violence de ceux qui ne peuvent endurer le repos dr
tranquilité publicque^ vomy ont contraints y ^jettes en cette ne-
cejjîté. Il en receut aufly du Sieur de Walfmgham , qui luy
elcrivit d'Angleterre 5 avec congratulation des bons fuccés
qu'il avoit eu , & témoignages d'efperances que Dieu con-
tinueroit à favorifer fes defléins en la defenfe d'unejufte
caufe. Et bien qu'il n'euft jamais entrepris une affaire de
cette importance , s'il n'euft efté pleinement perfuadé en la
confcience , que laprife des armes eftoitjufte, ou du moins
qu'elle eftoit excufée parla neceflîté , ce luy eftoit pourtant
beaucoup de fatisfa£tion de voir que parmy les eftrangers
qui en pou voient juger comme defintereftez, elle n'eftoit
pas improuvée. Et par ce que les Théologiens doivent eftre
beaucoup plus fcrupuleux en ces matières que les autres,
d'autant que leur profeflîon les éloigne de la guerre , & que
l'Euangile qu'ils annoncent , n'arme les fidelles que de la
feule patience contre les perfecutions , & contre la fouftran-
ce de la croix, il fût néantmoins bien aife d'entendre que
quelques perfonnages célèbres en cette profeflîon, avoient
non ièulement approuvé cette guerre là, mais mefme donné
leur
Seigneur de la Nauê. 127
leur ad vis en faveur de la jonction avecle Maréchal d' An-
ville 5 chef des malcontens & des politiques dans le Lan-
guedoc. Mais quand Pafîèmblée allignée à Millau en
Rovergne par ceux de la Religion , eut déclaré qu*elle fui-
voit les mefmes fentimens , & que le Prince de Condé,
qui eftoit en Allemagne , eut receu la qualité de chef des
reformés en ce Royaume 3 que cette aflèmblée luy défe-
ra 5 la Noue creut que ce luy eftoit en cette occurrence
une afîèz ample & aflez authentique juftification. Néant-
moins il ne laifîbit pas d'eftre accule par quelques uns,
& outre la conduitte de la guerre , èc les aJtions militai-
res qu'il n*intermettoit nullement , il avoit en mefme
temps à fe défendre des accufations de quelques uns de fes
frères , à fe prémunir contre les fourdes menées , & les en-
treprifes clandeftines des ennemis de fon party , & à penfer
à la paix , dont la cour entretenoit toujours la négociation,
mefmes après la mort du Roy Charles. Quand aux blâmes,
le refpe£l: qu'on luy portoit à la Rochelle , & la vénération
qu'on avoit pour fon excellente vertu, empefchoit qu'on
ne s' attachai!: particulièrement à luy -, mais la malignité de
quelques uns ne laifîbit pas pour cela de l'envelopper dans
la médifance générale. La plus part des hommes j ugent des
confeils par les evenemens , & quelques uns ont cette natu-
relle inclination , d'imputer les mauvais evenemens à de
plus mauvais confeils qu'à ceux qui effedivement les pro-
duifent. Les commencemens de cette guerre n'avoicnt pas
répondu aux grandes efperances qu'on en avoit eues, peu de
places ayant efté prifes , peudetrouppes mifesfur pied, &
fur tout , l'affaire du Duc d' Alençon ayant manqué , de qui
on avoit attendu de fort grandes chofes. Cela donna du
chagrin à quelques uns, qui fe voyans, comme ilspenfoient,
engagez dans un mauvais pas, s'en prenoient en gênerai à
ceux qui avoient la conduite des aftàires. Un Miniftre nom-
mé
128 La vie de François,
méChcfneverd, gentil-homme d*extra6tion , éloquent &
fçavanr aux langues , & qui avoit aquis du crédit dans le
party, en vint jufqucs à ce degré d'intempérie , que de com-
pofer un livre plein de calomnies contre les chefs de ceux de
la Religion , & de le mettre fous la prefle. Et comme Tim-
prelîlonenelloitdes-jabien avancée , plufieurs honneftes
gens de la ville en ayant efté advertis ^ s'en plaignirent au
Klaire, qui le retira d'entre les mains de l'imprimeur : puis
laNoblefte , & quantité d'autres en ayans fait inftance au
confeil de ville contre l'auteur , on pourfuivoit chaudement
qu'on luy en appliquaft le châtiment qu'il meritoit ; & il
n'eultpasefchappé laflétrifleure deuë aux calomniateurs}
ôcaux compofeurs de libelles diffamatoires , ians la genero-
llté &: la debonnaireté naturelle de la Noue , qui y eftoit
principalement iiitereflé. Mais par fa modération il amena
lachofeàtelpoint, que Chefneverds'eftant rendu prifon-
nier , & ayant reconneu fa faute avec témoignage de repen-
tance , la Noue &: les autres chefs luy pardonnèrent à l'intcr-
ccflion des autres Miniftres &: du confiftoire , qui fupplie-
rcnt qu'on euft égard à l'infirmité humaine , & à Tes fervices
paflez.Etcelafervit beaucoup à calmer les efpritsde quelques
uns , qui félon l'apparence euflènt efclatté, & mené quelque
bruit dans la ville,^ on luy euft fait fentir quelqueplus rigou-
reulè correction . Pour ce qui eft des menéesjes advis que la
Noue en recevoit fouvent , & la mauvaife difpofition en la-
quelle il fçavoit qu'eftoit l' efprit de quelques uns des Roche-
lois 5 avec les conjectures qu'on pouvoit tirer de ce que fai-
foient quelques fois les ennemisjle tenoient perpétuellement
74 en alarme. Un jour entr' autres , dans le Mois d' Aouft , les
trouppes ennemies , après quelques pilleries &; quelques
meurtres faits à la campagnes' approchèrent fi prés de la Ro-
chelle, qu' il fe douta qu' elles n' auroient ofé l' entreprend re, il
elles n'avoient eu l'efperance de caufer quelque foulevement
dans
Seigneur de la Noue. 129
dans la ville, ou de faire reùiîîr quelque intelligence avec des
particuliers.il procura donc qu'on fiftune aflèmblée généra-
le dans un des temples de la ville , nommé S. Yon,pour aver-
tir les Rochelois de ce qu'il rçavoit,& pour y prendre les or-
dres & les précautions neceflàires. fay receu-, dit-il, Mefjîcursy
advertiffement de bonne part , que quelques particuliers de cette
'ville ont des intelligences^^ des pratiques fecrettes avec les Catho-
liques; o* ce qui ni y fait adjonter foy^cefi que je ne voy point d'ap-
parence que les ennemis eujfcnt la hardieffe de venir en fi petites
trouppes qu ils font jufques à nos portei.s" il ny avait quelque de fjein
caché quils ejfayent défaire efclorre , enfe tenansprefts aux occa-
fions. Leur s principales forces font a Fontenay'cr k Lufignan, é" i^^
font fembUnt cC avoir tourné la toutes leurs penfées. Mats leur
principale vifee efifur cette ville icy,cr ces autres défie in s apparens
ne font que pour couvrir leur jeu, afin qu*onfe donne ??ioins garde
de leurs entrcprifes. Ceft pourquoy il efi neceffaire de s* en défier
continuellement i & de fe prémunir par tou4 moyens contre leurs
furprifies. Cefi l ordinaire des gens entendu-s a la guerre , à" qui
^veulent mener de grandes entreprifes afin , défaire courir des
bruits , é' de donner par leurs avions des imprejjions toutes con-
traires a leur principal dejfein , par ce quils en viennent ainfiiplm
facilement abouti à" avec moins de temps ^ moins d'effufion de
fang , c^ moins défiais , que s'ils y allaient à force ouverte : ^
ces fortes de vi^oircs méritent d'autant plm de louange é" de re-
commandation, que cçlles qui s'obtiennent avive force ^ dépen-
dant principalement des aâîions & de la vigueur du corps ; au lieu
que celles la procèdent fimplement des opérations de l'entende-
me)2t ^ qui efi la plus noble, é' la plm excellente partie de t hom-
me. Car quand aux forces du corps , nom les avons communes
avec les autres , ^quelques unes d^ entre les befies l'emportent fiur
nom en cet égard. OVîais l'entendement eft propre aux hommes ,
CJr ceux qui en ont davantage , font entr'eux les plm excellens.
^c fil nos ennemis fiont habilles a s'enfiervir pour venir au def-
R fm
1^0 La vie de François,
fm de leurs intentions contre nom , tl ne faut pas que nous leur
cédions en prudence ny en njtgiUnce pour notre conjèr-vation. le
fuis donc d'advls que nop^s y pourvoyions avec toutes fortes de
foins ^ afin de rendre les leurs é^ leurs entreprifes inutiles. Après
ce difcours il fût refolu que l'on mettroit hors delà ville
ceux qui de longue-main eftoientfulpeârs , & particulière-
ment les révoltez , c'efl à dire ceux qui ayans changé de Re-
ligion , eftoient neantmoins demeurez là fous prétexte de
la neceflité de leurs affaires. On redoubla auffy les gardes ;
on augmenta le travail ordinaire des fortifications j en un
mot 5 on fit tout ce qui fût jugé neceflàire pour la feureté
publique. Pour ce qui touche les négociations de paix j j'ay
des-ja dit que Strofiy eftoit venu de la part de la Reyne me-
reàAynande, & qu'il y avoit commencé quelque pourpar-
1er. La Noue , par l'inclination qu'il y avoit , n'en rejettoit
jamais les propofitions \ mais cela ne relâchoit rien de fa vi-
gueur : & l'opinion qu'il avoit de l'inclination de ceux qui
les mettoient en avant -, faifoit qu'il y cheminoit avec une
circonfpedion merveilleufe. Il entretenoit donc d'un co-
fté une eftroite correfpondance avec Charles deMommo-
rancy, ditMeru, quieftoit allé en Allemagne faire des le-
vées pour les Politiques > il en avoit une plus eflroiteavec le
Prince de C onde 5 &:luy aydoitence qu'il pouvoit. Car
la faute du payement retardant le partement de festroup-
pes, la Noue à fa prière 5 fit ordonner qu'on delivreroit du
vin & du fel à quelques marchands , qui en payeroient le
prix en Allemagne où le Prince eftoit. Mais la difette du fel
& du vin fût fi grande cette année là , que n'en ayant pu eflre
délivré , cette ordonnance fût inutile. D'autre cofté il ne
rebuttoit pas les entreveuës de Strofiy ny de Gadagne, aufîy
envoyé par la Reyne mère , & elles en vinrent enfin à tel
point, qu'en attendant lapaix , on avoit conclu desTrefvcs
pour deux mois ? par chacun defquels Gadagne promettoit
de
Seigneur de la Noue. 151
de faire payer aux Rochelois la fomme de 3 fooo. pour
l'entretenement de leurs gens de guerre, & pour leurs autres
dépences tant ordinan-es qu'extraordinaires : &lila paix
s*en fut enluivie , comme la Noue n'en delelperoit pas, il
s'eftoit refolu d'aller trouver le Roy Henry 111. à fon retour
de Pologne , pour luy offrir fon fervice , & recognoiftre Ces
bien-faits. Ce qui ayant elle rapporté à la Reyne mère , elle
luy envoya Savigne, valet de chambre du Roy , avec lettres
par lefquelles elle luy témoignoit en termes bien exprés Se
bien emphatiques, la joye qu'elle en avoit receuë,& le prioit
d'exécuter cette refolution , luy promettant toutes fortes de
bons & advantas;eux traitemens. Elle donna charge au mef-
me temps à StrolI\^ & à Gadagne , de faire quelques propoti-
tions d'accommodement.Et ces allées-&:-venuës continuel-
les pour la paix avoientefté l'occafion pour quoy la Nouë,la
Noblefîc,& la Rochelle conjointement,avoientdés quelque
temps avant la Trèfle , fait unedeputation vers l'aflëmblée
de ceux de la Religion à Millau, pour y porter des propoli-
tions,& qu'ils avoient choify pour leurs députez , la Popeli-
niere & le Feure du Tilleroles. Le premier , éleu par la No-
blcflc efloit gentil-homme de nailîànce , homme de guerre ,
hon.ime de lettres, & homme d'eftat , à qui la mémoire de la
Noué doit beaucoup , pour le foin qu'il a eii de recueillir en
fon hifloire une partie de fes belles allions , & de les recom-
mander avec éloge à la pofterité. Le fécond efloit de la Ro-
chelle , & envoyé comme de fa part. Et parce que pour aller
à Millau , il faloit paflèren divers heux où les Catholiques
efloient les mai {1res, ce qui nefe pouvoir faire fans paiïë-
ports , on en demanda à la Reyne mère , qui en fit avoir.
Mais nonobflantces palleports, les députez furent arreflez
prifonniers à Cahors , & ils clloient encore en prifon quand
la dame de Bonneval ( queMezeray croit avoir elle Jeanne
d' Anglure femme de Gabriel de Bonneval , } vint de la part
R 2 de
122 La vie de François,
de laReynemere à la Rochelle avec lettres , & nouveaux
mémoires & inftructions pour la paix. On prit donc l'occa-
Tion de la négociation de la Dame de Bonneval pour deman-
der liberté de ces prifonniers en répondant à la Reyne. Et
la réponce qu'on lit à la Reyne fût ainfi digérée par les con-
feilsdelaNouë : Qu'ils remercioient tres-humblement la
Mai elle de ce que les delleins tendoient à donner repos à Tes
pauvres fujets affligez, qui avoientfouffert par le pafle , &
Ibulîroient encore alors des calamitez extrêmes , pour cet-
te feule caufe qu'ils vouloient vivre félon la pureté de
l'Euangile : Qu'ils proteftoient que leur intention avoit tou-
jours efté &leroit encore à l'advenir, de rendre au Roy,
leur Ibuverain Seigneur , avec toute prontitudé de courage,
r honneur , l'obeilîànce & la fidehté qu'on fçauroit requérir
d'un peuple parfaitement affedlionné à fon Prince , comme
la nation Françoife l'a toujours efté. Qu'ils n'avoient enco-
re veine qui tendift àfe fouftraire de la fujetion aux loix de
Teftat , dont ils requeroient l'obfervation avec inftance,
fuppliant très -humblement fa Majefté de les vouloir faire
jouir de la feureté qu'elles promettoient à tous les bons
fujetsduRoy , &de leur lever toutes les juftesdeffiances
qu'ils avoient eues qu'on les en vouloit priver. Qu'ils ne s'e-
ftimoient point indignes de leur protection , puis que Dieu
leur eftoit témoin qu'ils n'avoient autre defir que de s'em-
ployer de tout leur pouvoir à l'accroiflement de la gloire de
leur fouverain , & de la grandeur du Royaume . Que quand
les occalions s'enprefenteroient, ils montreroient par les
effets la vérité de ces propos , & que pour cela ils mettroient
toù j ours leurs interefts particuliers en arrière. Que fi , com-
me la Dame de Bonneval l' avoit avancé de la part de fa Ma-
jefté 5 fa volonté eftoit de députer quelques perfonnes
d'honneur & de qualité, pour conférer avec eux des moyens
de venir à quelque bon accommodement, peut-eftre trou-
veroit-
SEIGNEURDELANouë. I35
veroit-on les expediens de rétablir la tranquilité. Qu'ils y
avoient une inclination toute entière, & que pour cet effect
ils avoient député vers leurs frères deLanguedoc5a^Tc la per-
mifîîon & fous les paileports du feu Roy Charles : mais qu a-
vec mépris de fon nom & defa mémoire on les avoitarre-
ftez. Qu'ils fupplioient donc tres-humblement la Majefté
de pourvoir à cet inconvénient, & de donner prontement or-
dre qu'ils fuflcnt mis en liberté, afin qu'ils fepullent aquit-
ter de leur deputation, & que quant à eux à l'advenir ils
n'eulîent plus fujet de craindre & de fe deffier , quand il fe-
roit queftion d'envoyer pour traitter & communiquer avec
qui que ce fût , des choies qui concernent le bien & la tran-
quilité du Royaume. La Dame de Bonneval s'en alla avec
cette réponfe , & laiflà à la Rochelle cette impreiîion en
Tefprit de quelques uns, qu'elle y eftoit venue pour reco-
gnoift re l'eftat de la ville, &: pour y ourdir quelques menées,
&elle mefme par fes propos &: par fes lettres , fournit l'oc-
caiîon à ces foupçons. ^îais les bons ordres de la Noue, que
j'ay touchés cy deffus, empefcherent l'effeft de toutes telles
pratiques, & cependant la Popeliniere&Tilleroles furent
délivrés. Leur négociation à Millau eft rapportée bien au
long dans les originaux de l'hiftoire, Se mon deiîèin n'efl:
pas d'en rien dire icy. Mais bien crois-je que le le£teur trou-
vera bon que je luy en face voir le iliccez dans une lettre
efcrite par l'aflèmblée mefme à la Noue, à Frontenay , &à
Mirambeau. Elle eftoit telle. LMeffieurs , après que M. de U
Fopelimere nous a fait entendre njojîre loiiable intention , (^ le
dejir qu' avez, qu'on recerchafi quelques moyens pour parvenir k
une pacification générale ^ nous avons embrafié cette fienne re-
montrance avec une fi bonne ajfe5tion^ comme ceux qui nont rien
plus cher que de voir ce Royaume en quelque repos , ainfi que not4S
avons démontré ayant envoyé nos délégués vers Monfieur le Ma-
réchal dAnville four cet ejfeci. Tout es fols efiant depuis la mort
R 3 d»
134 La vie de François,
du Roy intervenue ^ nom a donné quelque empefibementà cette
negoctattonjant pour ne fç avoir avec qui contr acier ^qu auffy pour
n avoir perfonne qui not^puijfe donner ajjeurances fermes ^cer-
taines. ,^'eft la caufe que nom remettrons a un temps plm op-
portun , é^" q'i^ l^s affaires eftans en quelque meilleur eftat , Dieu
nous face la grâce de voir nofire Roy , duquel efi le devoir, ^ a qui
feul appartient t honneur de reconcilier le peuple que Dieu a fom^
mis afin obéiffance. loint auffj que cet affaire fi important ne peut
eftre traité fans V avoir communiqué a Monfieigneur le Prince de
Condé à' autres Seigneurs ^ gentils-hommes qui l accompagnent^
lefquels tempefiez des troubles de ce Royaume , courent une mefime
fortune avec nom. Voila, MeJJieurs-, qui nom a donné occafiion de
fiurçoir cet affaire , (^ charger ledit Sieur de la Popeliniere vom
faire entendre lefiuccés de nos affaires , lefiquels nom penfins vom
feront auffy agréables , comme de bonne affection nom faluons vos
bonnes grâces de nos bien humbles recommandations : "J riant
Dieu , Meffieurs , vom maintenir en tout heur (^ profierité.
o/ Millau 5 /(? 1 3 . Aousi I f 74. Vos plm affectionnez, a vomfier-
vir , ceux de tafjemblée générale des Eglifies reformées de France.
Signé Broquiés , Darpajo , Darpajo Paulin , Verglac , Arvieiit Ver-
rières^ de Boiffe, ^ quantité d'autres,
La paix ne fe concluant point , & la trefVe eftant finie , les
Catholiques recommancerent leur courfes aux environs de
la Rochelle, & les ravages qu'ils y faifoient apportant beau-
coup de dommage & d'mcommodité aux habitans,plufieurs
en prirent fujet de fe dépiter contre la guerre , & de murmu-
rer contre ceux qui la failbient. Tellement que la Nobleiîe,
qui s'efloit portée à l'entreprendre, & qui y avoit induit les
Rochelois , fe fentant ofFencée de ces murmures , & en té-
moignant beaucoup de mécontentement , la Noue craignit
que cela ne caufafl quelque divifi on préjudiciable aux affai-
res. D'ailleurs il avoit efté furpris quelques lettres de la da-
n:e de Bonneval à la Reyne , par lefquelles elle luy donnoit
advis
Seigneur de la Noue. 13^
advis de quelques pratiques fecrettes qu'elle avoit eue avec
quelques Rochelois , & de plus , il y avoit beaucoup de liijet
d'avoir mauvaife opinion de plulieurs que l'on admettoit
auConfeilpublic, &: de craindre qu'ils ne tramalîènt quel-
que chofe avec ceux qu'on appelloit révoltez , qu'on avoit
mis hors de la ville. Pour obvier à ces defordres, la Noue
demanda une convocation générale , de la NobleiTè , du
Maire,&: des Echevins de la ville,&: du plus qu'il le pourroit
des habitans , dans le Temple de S. Yon , &: quand ils furent
aHemblez, il leur tint à tous ce langage. CMefJîeurs-^fay defiré
avoir ce bonheur ^ ce contentement de voti^ voir ïcy tom enfem-
ble ^ pour voii4 entretenir un peu fur les occurences prefentes ^ (^
particulièrement fur lefujet des divi fions quife remarquent entre
njons. Votis voyés que les trouppes des Catholiques ïapprochenty
(^ qu'elles fourragent dcs-ja ce que uous avez, a la campagne , à*
jufques dans les portes de la ville , tant ils ont de confiance en vos
partialité^ Car ils fçavent bien que tandis qu'il y aura de la
mes-intelligence entre vous , ^ que It villefoupçonnera ou accu-
fer a la Noble ffe, à" q^^ l^ Noblejfefe plaindra des mauvais traite-
mens de la ville , ils vou4 pourront faire tom ces defordres ^
toutes ces algarades impunément. Mais la confie quence de cela va
bien plus loin que f incommodité que vou^s recevez de ces troup-
pes. Ceft l artifice que les Catholiques ont toujours pratiqué pour
la ruyne , non feulement de la ville de la Rochelle j mais aujjy de
tous ceux quifiontprofiefpon de tEuangile, que de taficher a les des-
unir. Si donc vous voulez, refiisier a vos ennemis , (^ les fruïlrer
de leur attente dans les deffeins qu'ils machinent contre vous , il
faut vivre en bonne concorde , (^ ne leur donner point d ouver-
ture par vos divifions. CAÎaisfivous leur voulez faire plaifir , é*
leur faciliter voiis mefmes les moyens de voflre ruyne, il fiaut faire
comme quelques uns de vous ont fait depuis quelque temps. Cer-
tes , Mejfieurs ., cefta mon grand regret que je le dis ; ^ je ne me
fuffe jamais attendu de me voir réduit à la necefpté de vous tenir
Ci
17,6 La VIE DE François,
ce propos : mais ta. conjonciure du temps , CT le foin de vojlre con-
fervation m'y oblige. On noit autre chofe o^ue plaintes , que mur-
mures , que f au s: bruits que l'on fait courir en cette ville , pour y
décredtter ceux qui y fervent le mieux qu'ils peuvent a l utilité
du public, le voy des gentils-hommes d honneur dr de vertu qui
fe muontentent avec beaucoup de raifon des traitemens qutl re-
çoivent en cette ville de la part de quelques uns des habit ans. il
y en a mejmcs que Ion a empefchés d'entrer lorsqu'ils venoient
de la guerre ou de quelques autres facf ions qui leur ef oient corn-
mandées. Quelle interprétation fmon finiïlre peut-on donner a
une telle aclton ? Et que peuvent vos ennemis ejperer de cet exem-
ple finon que vom cjîes pour vérifier les bruits qui courent entre
leur foldats , qu^ils ont de telles intelligences parmy vom , qu'un
de ces jours , lors que la Noblejfe fera fortie pour aller a la guerre
en quelque lieu , vous luy empejcherês le retour , ^ luy fermerés
vos portes r* On dit que les gentils-hommes., ^ les autres refugez
dans la ville , font foupçonneux : mais ft on afujet de le dire , ils
ont quelque faj et de l efire , dr de craindre qu'après tant defervi-
ces rendues a la caufe^ on leurfajje un fi lâche tour. Pour moyjc ne
crois pas ayfement de léger , à" tout ce qui vint de la part de nos
ennemis rneftfu[pe5i.,par ce quejefçay bien les artifices dont ilsfe
fervent pour femer ou pour fomenter de la divifiûn entre nous.
cJ^'tais quand je confidere la façon dont vom vous gouvernez en-
vers vos amis , f advou'é que je ne fçay qu'en croire. Car je vous
trouve pour la plus -^ art extrêmement refroidis en tout ce qui
concerne cette guerre ^ ^ ne voy plus en vom cette promptitude
é" cette allegrejfe avec laquelle vous mefuiviez , lors que dans les
troubles précède ns vous me fisies l'honneur de me choifir pour
Vûjïre chef., ^ de me commettre la conduite de vos armes. le ne
veux pas parler univerfellement de tous , &fçay quily en a enco-
re plu fleurs que Ion peut appeller gens de bien , comme très ajfe-
clionne"^ a. cette caufe. CMais il n'y en a que trop d'autres qui
après Avoir detejié cette guerre en public 5 maudiffent en parti-
culier
Seigneur de la Noué. 137
est lier ceux qui Ufont, (jr ceUfotdif retexte du deftr de paix , dont
ils font fernbUnt que ceji ce qui les meut c^ qui les gouverne. ï'e-
ritablemcnt, Menteur s jla paix doit eftre le hût des (ouhaits de tous
les gens de bien ^ et honneur : mais il faut que cefoit une paix qui
reufjîffe a P honneur de Die u,^' au repos o'foulagement du pauvre
peuple. Or crains-je bien fort que nou^s nefoyonsfort efloignez. de
cette paix la, û- la negotiation de Madame de Bonnevalrien don-
ne des preuves que trop manifefies. D'un cofié ce nefipas ï inten-
tion des Catholiques de la nous donner telle quelle eji afouhaiten
de r autre ceux qui font icy tant par oiiire de deftr de lapojfeder/ne
font point menés d'une fi fainteafjedtion^qu" ils nayent plùtofi leur
profit à" leur advancement particulier en recommandation,quils
ri ont en confideration la paix é" l'utilité publique. Au refie, Mef-
fietirs , je nefcay qui vous fait tant abhorrer la guerre , que vous
avés approuvée cr embraffee avec allegreffe , il ny a pas plus de /.
wois. Car pour ce qui efi de Nnterefi public , // eJl tout tel qu'il
ejloit alors ; ^ quant à ce qui efi du vofire particulier , je ne voy
pas que vom ayés encore fouffert beaucoup d'incommodités depuis
que vous avés pris les armes. Bien efi vray que les Catholiques
font r' entrez dans vofire gouvernement , o' quilsfe préparent à
y faire le degasi , c* à vous empefcher la récolte de vos fruits,
c^Kais cela ne VOU'S doit pas furprendre^puis qu'il y a des-ja long-
temps que je vous en y advertis -^ (jr il vous doit encore moin f
émouvoir , pu^ qu'ib ne fçaur oient beaucoup vous incommoder^
quelque chofe qu'ils facent. Car vous fç avez, que le Poitou efi le
grenier qui vous nourrit. Or ay-je donné pour fa confervation
tout tordre que vous pouvez fouhaitter , ayant pourveu Lufignan
^ Fontenay de telle facot} , quil y a de quoy ar refier les Catholi-
ques long-temps ^ non mefmesfans danger pour eux , d'y recevoir
quelque efcorne , en attendant lefecours que Dieu fçaur a bien en-
voyer quand il le jugera expédient . le fuis extrêmement déplai-
fant^pour l' affe^ion que je vous port e^é* le defir quefay toujours
eti de vous épargner plus qu'aucune ville du party , de ce que je
S n'ay
138 La VI E DE Franc o 15, '
n^ ay fçeu empef her les ennemis d entrer dans voftre gouverne^
ment. Vous fçave7 que j e n'ayp^ts eu ajfez de trouppes pour cela.
Ainis tout es fois (^ quant es que vom trouvereTbon de les en chap
fer , je 'vous prie de croire que je vous y conduiray de bon cœur , à*
que je n" épargner ay pas ma vie pour empefcher le faccagement de
vos maifons , 0" ^^ ruyne de vos héritages. le croy avoir vefcu de
telle façon par my vous , que je nay pas befoin de beaucoup de pro-
tejlations pour vous perfuader la vérité de mes paroles , ^ lafin-
cerité de mes intentions. Mais s 'il en eft befoin ,je prie Dieu quil
déployé fa vengeance ér f^ malédiction fur moy^ fïje ne marche de
bon pied en cette querelle , ^ fi je ny apporte autant de zelle
^ d'affection qu' on en peut attendre d'un homme de bien, ^ue
fi y Meffieurs y vous ave^trouvé quelque deffaut en tnoy en cet
égard -i ou reçonneu en mes aidions que mes paroles ne s^ accordent
pas avec les fentimens de mon cœur , je vous prie de ne le diffi^
mulerpas, ^ me f me de me courre fus ^ ^ de me fermer vos por-
tes ^s il fe trouve que je me porte lâchement en ce qui concerne cet-
te caufe. Ayant prononcé ces dernières paroles avec quel-
que émotion 5 mais qui neantmoins ne rabattoit rien de la
modération accoutumé, il fembloit qu'il eufl: achevé^quand
après une petite paufe, il fe tourna vers le Maire, ôchaujp-
fant fa voix , & pourfuivant fon propos avec une véhémence
extraordinaire , il luy diti : Et cefi à vous , Monfieur le Maire,
que je m^ adreffe , à* ^ qui^jefuis contraint de faire ces plaintes
^ ces remontrances. Car cefi à vous , comme chef^ è" principal
Magiîlrat de cette ville , quil appartient d'avoir t œil fur tant
de murmures é* de fauffes imputations , ^ de les empefcher de
pulluler de telle façon , qu'elles attirent enfin avec la perte de cet-
te ville 5 la ruyne univerfelle de ceux qui défirent defervir Dieu
en pureté de confidence en tout ce Royaume. Tour nom déli-
vrer de t import unité des effets , il faut en ofîer la caufe s'il
y a du mal au milieu de nous^ €omme il n'en faut pas douter ^
tlfe faut refoudre a le retrancher, le n ignore point qu'il ny
ait
Seigneur de la Noue. 139
ait bon nombre de gens de bien entre vos mur Ailles: mâts aujjy ny
en a. fil que trop qui font composés d humeurs fort différentes de
cette qualité là , & q^t ne défirent que de nom voir fous le joug de
nos ennemis, le nentens icy taxer perfonne en particulier , (^
voudrois bien avoir fujet de me perfuader qu'il n'y a que des gens
d'honneur^ & zélateurs de la bonne caufé. Citais quoy qu tien
foiti cefl une chofe fort a defirer , (^ de laquelle je vous conjure.
au nom de Dieu , que vous ne vousferviez en vo/lre Confeil, qui
doit e/lre une compagnie facrée, CT dune fidélité inviolable^fino^
de ceux qui font les plus affeUionne'^a la religion ^^ dont les
aBions pafiées peuvent rendre bon dr affeuré témoignage de leur
probité dr de leur mérite. Vous nous avez fait l'honneur de nom
recevoir en cette ville comme pauvres réfugiez; (^ ^ous avons mis
entre vos mains ce que nous avions de plus précieux ^ nos vies,,
noftre liberté ^ nos familles ^ dont vous cfies en quelque forte les
depofit aires dr ^^^ tuteurs. le croy que votis ne les avez pas , au
moins certes ne les deve7 vous pas avoir en moindre recomman-
dation que les vofires propres. Car outre la liaifon commune
d'une mefme religion dont nous faifons profcfiion , nousfommesfi
eftroitement conjoints par l'affociation mutuelle que nous avons
promife abjurée enfemble , qu'il ne nous efi pas pofjible de nous e»
départir , fans encourir le blâme d'un crime éternellement repro-
chable. Ce nefi pas une chofe extraordinaire qu'il arrive quelque
différent entre ceux qui deur oient e/lre en parfaitement bonne
union.Nôtre ancien ennemy ne dort jamais en cela.Mais il fautes il
eftpofiible couper la mauvaife herbe dans la racine t avant quelle
croijfejér quelle fuffoque la bonne femence.Nous ne trouvons poinf
efi ranges les incommodite7que nous fouffrons en cette ville : car
nous nyfommes pas venus pour chercher :10s ayfes. Si nous euf
fions eu ce deffein^ Un y a aucun de Noble ffe icy pre fente quinefuH
demeuré dans fa matfon 3 ou , s'il en euH voulu fort ir , qui n^euH
trouvé quelque advantageux parti entre les Catholiques. Ve ma
part i Dieu m' efi témoin de ce que la Reyne m'a fait offrir. Sij'a-
S 2 vois
i4jO La vie de François,
*vot5 voulu me retirer en Angleterre ^ (^ ne me mejler de rien^
f aurais eu promeffe d'elle de me faire recevoir îom les ans le re-
'venu de mon bien , dix mille efcus de rente de fa libéralité , ^
'vingt mille ejitis contant. CMais toutes les grandeurs à* tous les
trejors du monde , ne me feraient pas détourner dunp.u du défi
fein pour lequel je fuis icy venu , qui eft de fervir a la gloire de
Dieu , (^ au Joulagement de vou4 ton^j autant qu'ilmefera^ofi-
h le. ^ue fi vous avt2 que Iqu^ autre opinion de notis , ou que vot44
ne vouliez, pas demeurer en l'union que vous nous avez,jurée^
nous vous fiupp lions au nom de Dieu de le nom déclarer fi' anche^
ment . afin que nous ne demeurions plus ainfiienfiuffens (^ balan-
cée , efians toujours en crainte (jr en défiance les uns des autres,
^^ant a moy , fi je ne vols une mutuelle confiance mieux établie
entre nous , je vousfiupplieray de me permettre que je forte de
cette ville , peur m'en aller vivre cjr mourir ou a Bro'ùage y ou aiU
leurs ^ en quelqu'un des lieux qui font encore en noftre put/fance.
Làfefi ère faire connoisire quefay lefiervice de Dieu , ^ le fialut
de ce royaume en plus grande recommandationaue plufieurs n*ont
ejîimé. Et quand f aurois cent mille vies , elles ne méfieraient pas
fi chères que la confiervation de la vraye religion (^ de l'efiat, le
ne veux aufiy^ Mefpeurs.,pafier fous fileme une chofe qui mérite de
n'efi repas oubliée en telle compagnie que celle-cy : Cefi que nous
A vans reçeu adverttffement de trois endroits , ^ par des gentils^
hommes fignalez,^ que vous avez, deux députez a Paris., avec char-
ge 0* injiruciions bien amples , pour traitter la paix , ou du moins
quelque appomtement., çjr quelque réconciliation particulière aruec
la Reyne. Parce que cefi une chofe qui ne fie peut aisément vérifier y
je ny infiHeray pas: t tje ne crotray jamais qu'il fiait feulement en-
tré dans votre cœur^ de mefihager une telle affaire à" de telle confie^
quence a notre infceu, en violant lapromeffe que nous nousfiommes
donnée , ^ la foy que nous avons fi folemnellement jurée les uns
aux autres. Car ce fierait une choje indigne de vous -y èr dant vous
n'effacené s jamais le reproche^ Sans parler de lafiaute que vous
conu
Seigneur de la Noue. 14.1
commettriez,^ enijou^ feparant de toutes les autres Eglifes de ce
royaume-^fans Fadvîs (^ le confentement defquelles vous nepouve7
(^ ne devés entreprendre une telle negotiation , par ce que ce ?ie/ï
qu'une mefme caufe que nom dejendons conjointement. le vowi ex-
horte donc au nom de Dieu de voii^ tenir unis avec elles ^(^ de vous
tenir unis entre vot^^fivous voule7 avoir bonfnccez, de vos affai-
res par fa bénédiction , ér fat isf action de vofire conduite en vos
consciences. Qç: diicours fît un grand cffe£V.Car tout ce peuple
qui efloit là aflèmbléjfut d'advis qu'il faloit chaiîèr tous ceux
qui eftoient rurpe£ts,& qu'il efloit plus neccflaire de s'afTeu-
rer du dedans que du dehors de la ville. Puis ils crièrent tout
haut qu'ils recognoifîbiént le Seigneur de la Noue pour gê-
nerai en ces provinces en l'abf'ence du Prince de Condé,
chef &: proteéleur de toutes les Eglifes de France. Que leur
intention efloit de luy obcir en tout oc par tout, 6c qu'ils n'a-
voient jamais eu autre opinion de luy , finon qu'ils le te-
noient pour gentil -homme très -afFe£tionné à la gloire de
Dieu , & au repos de la patrie. Puis ils le prièrent de prendre
bon courage , & d'employer toujours les grâces que Dieu
luy avoit communiquées , à l'avancement de Ion règne &: à
l'utilité du public -, & le conjurèrent au nom du Seigneur de
n'abandonner point leur pauvre ville pour fe retirer ailleurs,
adjoLitans que ce leur feroit & à la ville de la Rochelle , une
tache d'ingratitude qui ne s'efFaçeroit jamais , veu tant de
bons offices qu'il luy avoit rendus , & dont la mémoire fe-
roit éternelle. Pour ce qui efloit de la négociation dont il
avoit dit quelque chof e , le Maire & ceux du confeil prote-
fterent qu'ils n'en avoientjamais oùy parler 5 & afîeurerent
hardiment qu'il ne s'en trouveroit jamais rien: mais que ce
bruit efloit une rufe des Catholiques , qui ne penfoient pas
avoir un plus aflèuré moyen de les ruyner , qu'en les met-
tant en 1 bupçon les uns des autres , & en procurant ainfi leur
divifion. Que neantmoins 5 en un temps fi fâcheux & fi ca-
S 3 lamiteux
14^ La vie de François,
hmiteux qu'eftoit celluy-là , ils ne trouvoient pas eflrangç
que l'on euil déféré quelque chofe à ces mauvais bruits, &
qu'aucun advertidèment , d'où qu'il vint, ne devant eftre
méprifé , on s'enquerroit de la vérité de ce fait , afin d'en
efclaircirceux qui en eftoient en doute. En effeâ: onlefi^t
depuis, mais il ne fe trouva rien de femblable, quoy que dés
le lendemain de cette aflemblée l'arrivée deBriflbn, dit la
BoilTiere , qui venoit de Fontenay le Conte , fournit à quel-
ques uns ToccaTion de foupçonner qu'il eftoit vray. Cet
homme envoya le 25). d'Aouflàla Rochelle un trompette
avec un pacquet de lettres delà Reyne mère, desquelles
l'unes'adreiïôitauMaire de la Rochelle , & les autres au
Prefident, Lieutenant, & principaux de la maifon de ville,
qui eftoient Jean Salbert,du VilUersJacques Henry,Claude
Huet , & quelques autres particuliers : mais il ny en avoit
ny pour la Noue , ny pour le refte de la Noblelîè. Lqs lettres
eftoient feveres , & portoient en fubftance que la Reyne s'é-
tonnoit fort de ce qui les pouvoit avoir émeus à s'eflever
contre le Roy fon fils, abfènt, &dont ils n'avoient jamais
reçeu que bon Se gracieux traitement. Qu'elle fçavoit bien
que s' avoit efté à l'appétit de quelques uns qui s' eftoient re-
tirez à la Rochelle , pour leurs paflîons Se vengeances par-
ticulières , & qui n'avoient pris les armes à autre intention
que pour piller le pauvre peuple. Qu'elle avoit grand regret
qu'une ville qui avoit toujours efté fi affeftionnée à fon
Prince , fe fuft ainfi laiflee mener par le nez , jufqucs à faire
ligue avec telles gens , fans avoir égard à la rébellion qu'ils
commettoient contre le Roy leur fouverain Seigneur. Qu'il
eftoit preft de retourner , (^ & de fait le bruit de fon evafion
hors la Pologne , eftoit des-ja épandu par toute la France,)
Se qu'apprenant à fon arrivée leurs deportemens , il en pour-
roit concevoir une jufte indignation , Se la leur faire fentir.
Qu'elle s'adreflbit à eux , comme aux principaux miniftres
&of-
Seigneur de la Noue. 143
& officiers de la ville 5 quiy avoientlafurintendance des af-
faires ^ & de qui le devoir eftoit d'agir envers le peuple pour
luy remontrer la faute qu'il avoir faite , d'en fraindre la der-
nière paix i&cdcih rebeller contre fon Roy. Que s' ils vou-
loientrejetter les mauvais confeils de ceux avec lefquelsils
s'eftoient liguez5& rentrer en leur devoir,il y auroit moyen,
avantqu'ilfuftneceflàired'y appliquer le cautère , de leur
faire recouvrer la bonne grâce du Prince , l'oubly de ce qui
s'efloit paiTé , la paix , & la liberté de leurs conlciences.
Qu'elle s'y employeroit de fort bonne volonté 5 pour la pi-
tié que luy faifoit cette pauvre villejqu'elle voyoit ainfi trou-
blée & privée de fon trafic ordinaire. Et qu'elle remettoit
le furplus de fçs intentions fur une créance qu'elle avoit
donnée à la Boilliere -, qui de fi part efcrivit au Maire , pour
avoir un pafïcport , afin de leur aller en perfonne expliquer
la charge qu'il avoit de fa Majefté. Le Duc de Monpenficr ,
avec qui la Boifliere avoit communiqué par l'ordre de la
Reyne, efcrivit aufly de fa part aux Maire c-c Efchevins,pour
les exhorter & les induire par tous les moyens pofîîbles , à re-
chercher leur accommodement avec la Cour, adjoûtant
qu'outre leur propre repos , qu'ils y trouveroient , ils procu-
reroient encore celuy du plat païs 5 qui leur pourroit autre-
ment imputer la caufe des calamitez qu'il en duroit pen-
dant la guerre. Ny le Maire , ny les autres , à qui ces lettres
furent données , n'en témoignèrent point de contente-
ment, s'imaginans bien que cela confirmeroit lefoupçon
qu'on avoit eu que la Rochelle traitoit depaix pourelleen
particulier, &àl'infçeudelaNoble(îè> c'eft pourquoyils
allèrent incontinant trouver la Noue pour luy faire voir les
lettres, & luy demander ce qu'il eftoit à propos de faire en
cette occafion. La Noue répondit , que puis que les lettres
s'adrefîbientàeux , c'eftoit aufly à eux ày faire réponce.
Neantmoins , que s'il eftoit appelle à en dire fon advis, il ne
man-
144 La vie de François,
manqucroit pas à les ayder de Ton conibil du mieux qu'il
pourroit 5 & comme il luy leroitdiâré parla confcience. On
rcfolut donc de faire ledture de ces lettres en la prefence du
peuple, puisàl'inftantonfît aflcmbléeà l'Echevinage, ou
ces lettres furent leuës , & la choie dont ils'agiffoit , mile en
délibération. La plus part trouvèrent mauvais que la Reyne
fefuft advil'ée fi tard de s*adrelîèr particulièrement à ceux
de la Rochelle , en laifïànt à part la Noblelle, avec laquelle,
comme avec toutes les Eglilès de France , on ne pouvoit
ignorer qu'ils n'eullentaflbciation. On interpréta ces let-
tres comme un ftratageme dont la Cour fe vouloit lervir
pour les defunir, & pour les induire à chaflèrlaNoblelîè,
qu'ils avoient retirée chez eux. On dit que fi une fois cette
union elloit rompue , la paix que la Reyne leur offroitjferoit
pour quinze jours , &: qu'enfin ils n'en auroicnt pas meilleur
marché que les autres , par ce qu'ils ne fe reconnoilîbient
pas meilleurs que ceux que la Reyne avoir ainfidéchifrez.
Que c'elloit une vieille rule, pratiquée par Philippes de Ma-
cédoine , quand il demandoit à la ville d'Athènes qu'on
luy liuraft ceux d'entr'eux qui avoient leprincipal crédit ou
gouvernement: & que ce fut fort fagement qu'un de leurs
plus grands orateurs y repondit par cet apologue, que le loup
avoit fous belles promellès voulu induire les brebis à luy
livrer les chiens qui les gardoient. On conclut qu'il ne faloit
point entendre à ces captieufes propofitions d'accommo-
dement, &que d'ailleurs il faloit ofterà tout le monde le
foupçon qu'il y euftperfonne dans la ville de la Rochelle ,
d'entre ceuxqui y avoient quelque authorité, qui eufi: au-
cune fecrette intelligence avec les auteurs de ces négocia-
tions. Et là deiîus on reprefenta à tous ceux qui fe trouve-
rentprefcns, quic'efi: la couftume des Rois , quand ilfur-
vient quelque émotion dans une ville, de s' adrefîer premiè-
rement aux principaux officiers & magiftrats, comme à ceux
qui
Seigneur DE LA Nouëi 14^
qui doivent avoir l'œil, & tenir la main à la confervation
de Tordre 5 &qui font en quelque façon refponfables de ce
que le peuple commet par inconiidcration. Mais que par la
grâce de Dieu , il n'eftoit point alors queftion de chofe fem-
blable , par ce qu'il ny avoit aucun d'eux qui euft rien fait en
cette occurrence contre le femce du Roy , & à quoy il ne
s'eftimaft obligé par les loix divines & humaines. Qu'au re-
fte ils ne pouvoient & ne vouloient rien faire en cette occa-
fion 5 fans l'adveu &: le confentement du Prince de Condé ,
& en fon abfence , de la Noue, dont ils avoient cette perfua-
fion , qu'ils ne fe porteroient jamais à rien qu'à ce qui feroit
de la gloire de Dieu 5 du fervice du Roy , & du bien del'e-
ftat : qu'il leur feroit plus honorable de mourir que de fe
feparer d'avec la Noblefic , avec qui ils avoient juré aflbcia-
tion : & que pour faire réponce aux lettres , il les faloit com-
muniquer à la Noue , afin qu'on la fifl: félon ihs advis , & du
commun confentement de tous. Le lendemain la Noué , &
le Maire firent aflèmblée à S. Yon, oii le grand Quairay ,
gentil-homme de Poitou , fit au nom de la Noblefle, une pe-
tite remonftrance aux Rochelois , pour les exhorter à entre-
renirleur union. Puis il fut refolu qu'on ofteroit du confeil
public les perfonnes fulpe£tes , pour y en mettre d'autres en
qui on euft plus de fujet de fe confier ^ & fe termina cette
action de telle façon , que la Noblefle & les Rochelois té-
moignoient avoir beaucoup de fatisfadion les uns des au-
tres. Sur ces entrefaites, la Boiflieres'eftant approché de
la Rochelle , le 4. de Septembre , &luy ayant cfié ordonné
de s'arrefter hors la porte de Cougne , la Noué , Se le Maire,
&■ quelques autres des plus apparens , l'y furent trouver. Et
le commencement de fa négociation ayant cfté hautain,
ofFenfifà la Noblefle , & injurieux à ceux qui faifoientla
gueiTC par mer , jufques à les appeller Pirates , plufieurs
croyoient qu'on ne luy permettroit pas d'entrer dans la ville
T pour
14^ LA' vie /Xj^E FRANÇOJ^l'r?
pour y expofcr fa créance. Neantmoins la modération de
la Noue 5 & le refpedt deu à la Rey ne l'emporta. Il entra
donc le lendemain , & fuft conduit à rEfçhevinage , où en
la prefence du peuple il expofa fa créance de vive voix , fans
montrer aucun efcrit que les lettres qui avoient des-ja efté
leuè's. Sa harangue fut longue., confonme à ce que les lettres
delà Reyne portoient , conceuë en termes encore plus ru-
des & plus fâcheux , Se qui en fa bouche parurent infolens ,
& fe termina par des exhortations à challer tous les eftran-
gers, qu'ilappella des gens turbulens Scdefeiperez, &par
dos promeiîes , s'ils retournoient dans l'obeïOance , de leur
faire confirmer &entretenir la dernière paixjémologuer leurs
privilèges , & que leur ville leur feroit donnée en garde fans
oflages ny garnifons. Puis après, il voulut auflyfçavoirde
la Noue s'il perfiftoit en la volonté dont il aefté parlé cy
defîus , èc qu'ilavoit témoignée à Strofly & à Gadagne,d'al-
1er trouver le Roy : & fi cela eftoit , il luy donnoit advis que
le Roy feroit à Lion fur la fin du mois , &c que la Reyne mè-
re s'y tranfporteroit, où elle luy rendroit toutes fortes de
bons offices envers fa Majeflé. On fit premièrement répon-
fedevivevoixàlaBoifiîere , &puis après on la luy donna
par efcrit. En l'une & en l'autre on parla fort refpedlueufe-
mcnt tant du Roy que de la Reyne & de leurs bonnes incli-
nations à la paix : mais on luy témoigna quant à luy qu'on
efloit fort offenfé de fa façon de parler , & que fans la confi-
deration de celle dont il portoit la créance , on le luy auroit
faitfentir. Qu'au fonds on n'avoit point de fujet de fe fier
en fespromefTes , puis qu'il n'eftoit fondé en aucun pouvoir
de les faire qui fuft figné ou de la Reyne ou au moins d'un
Secrétaire d'Eftat. Que quand on agiroit de bonneforte
pour la paix, la Rochelle & fes afibciez y entendroient de
bon cœur, & qu'on efcriroit au Duc de Monpenfier , pour
le prier inftamment de s'en entremettre. Ce qui fut fait.
Quant
Seigneur' D^Ei LA Nx)uë. 147
Quant à la Noue , il fût répondu à la Boifîiere ques*il avoit
donné quelque promefîe d'aller trouver le Roy , c'eftoit en
un autre temps, & en un autre eitat des affaires. Que les
chofes furvenuës depuis efloient plus que capables de liiy
faire changer d'advis i &: que quand il auroit deflèin de
ibrtir de la ville pour cet e&ét , comme il le témoignoit
quelques fois ^ lors qu'il fe mcttoit devant les yeux les ad-
vantages qu'on pourroit tirer de fon voyage pour achemi-
ner les aifeires à une bonne paix ., on ne le luy permcttroit
pas, d'autant que les chofes ne paroiflbient en efl:at d'en
cfperer bonne ifluë. Et pour luy , il difoit que comme il ne
vouloit rien entreprendre fans l' ad vis de fes frères & de Tes
aflbciez, àufîy fe rapporteroit il toujours à eux de ce qu'il
auroit à laiilèr ou à entreprendre en cette occurrence. Ainlî
la Boiiîiere s'en alla faire Ion rapport , & la Noué tourna iés
penfées à la guerre. f 'ff n/.:
Le Duc deMonpenfier n'avoit pas reùfïïà l'attaque de
Fontenay,dont nous avons des-ja parlé : mais quand la trêve
fût finie,il fe propola d'y retourner, & d'y mettre un fécond
fiege.La Noue le prévoyant, y alla, & y fit foire diverfes for-
tifications, quoy que la nature du lieu ne permette pas qu'on
en faffe une bonne place. 'Mais ce qui la rendit encore plus
mauvaife alors-, c'eft qu'il fe trouva moins de gentils-hom-
mes pour la défendre qu'à la première fois, &que mefme
les plus confiderables habitans s'en efloient retirés à la Ro-
t:helle , pour n'eftre pas expofez aux accidens qui fui vent les
-prilés de ville. Joint que les trouppes du Duc s' efloient
grofïïes , & qu'il efloit fort bienpourveu de munitions &
d'artillerie. L'événement de cette affaire eflant fi douteux,
& fi périlleux pour ceux de dedans, la Noue, qui n'entrepre-
noit rien de foy mefme , dont le fuccés ne fufl afièuré, remit
à la délibération du confeil fi on defendroit cette place. Et
plufieurs furent d'advis qu'on la démantelafl , & qu'on l'a-
T 1 bandon-
1 4^ L A V I E DE François,
bandonnaft , à caufe de fa ddavantageule lltuation , & de la
tbiblenè de les mutaillcs. Les autres avoienc force railbns au
contraire. Ils difoient que leur trefor eftoit en Poitoujôc que
Fontenay en eftoit la clef. Que les coftes de la mer & toutes
les places voyfines/uivroientlafortunede celle làj&: qu'à cet-
te occafion fa confervation eftoit d'extrêmement grande
importance. Qu*elle eftoit fort bilen pourveuë de tout ce qui
luy eftoit neceflaire , & qu'il y avoit^. ou foo. honames bien
refolus, capables d'y faire recevoir un fécond aftront à 1 enne-
my.Qu'outre le deshonneur qu'il y auroit à P abandonner, ce
feroit une confeflion de fa foiblefîèjqui découragerôit à l'ad-
venir les autres villes devant lefquelles l'ennemy viendroit
à fe prefenter : & qu'au contraire , une brave refolution rele-
veroit le courage aux plus abbatus, s'ils fe trouvoient en telle
rencontre. Que ce ne feroit pas la première fois que de mau-
vaifcs places défendues vaillamment auroient acculé de
groftès puiflànces , comme S. Didier la grande armée de
l'Empereur Charles-QuintjOÙil commandoiten perfonné;
la Bicoque les François en Italie,& de fraifchedate , Luiron
le Prince Dauphin,en Dauphiné5& Clerac, qui n'avoit pour
toutes fortifications qu' une fimple ceinture de terre , la Va-
lette & toute la Milice du pays. Qije Dieu prenoit fouvenc
plaifir de confondre ainfi les chofes fortes par les foibles 3 &
par les chofes fans apparence, celles qui ont beaucoup d'éclat,
depuiftance, & de réputation. Ces confiderations jointes à
l'atlèurance que S. Eftienne & quelques autres gentils-hom-
mes donnoient d'y faire un merveilleux devoir , firent incli-
ner la refolution du cofté de la defenfe , & aufty toft on dépe-
fcha en XaintongCjCn Gafcongne & en Perigord, pour prier
les afîbciez de tenir en diligence des forces preftes à un cer-
tain rendez-vous , pour fecourir les aflîegez. Cependant , le
Viconte deLavedan,du quel la femme eftoit aflîegée àPloux
en Auvergne par Montai ; ayant prié la Noue de le fecourir,
ils'y
Seigneur de la Noue. 149
ils 'y achemina avec ce qu'il avoitde trouppes, accompagné
du ViconredeGourdon5deLangoiran,& de quelques autres.
Mais Montai en ayant oùy la nouvelle , décampa , de forte
que la Noue s*en retourna fur fcs pas , &c en attendant que
les forces des afîbcicz fe trouvafiènt au rendez-vous aifigné,
il délibéra de reprendre le château deNoaillé fur i f. ou 20.
fbldats de la garnifon de Marans qui y avoient ettés mis.
Mais ces foldats tenans plus long-temps qu'il ne s'eftoic
imaginé , & le Duc de Montpenfier ayant envoyé du camp
de Fontenay 6. ou 700. hommes pour les fecourir , il fongea
à fa retraitte 5 & n'avoit plus autre penfée dans l'efprit que
de fecourir Fontenay. Le Duc en preflbit le fiege avec tou-
te la diligence , & toute la vigueur imaginable 5 &: la Noue
employoit toutes fortes de foins , de prières , & de remon-
trances pour haller le fecours qu'il avoir promis. Mais il ne
luy fut pas poflible d'y venir à temps, la place ayant efté non
rendue, mais prife quelque temps avant que les trouppes
confédérées fe trouvalTènt au lieu qu'il leur avoir ordonné :
& ce qui luy fût un grand furcroift d'affli£tion,c'eft qu'ayant
eu deflèin de reparer cette perte par la prife de Marans , &
y ayant donné tefte baiffée jufques dans la Haie , croyant y
ilirprendre la garnifon , il y fût mal fuivy , y perdit le Brave,
capitaine de fes gardes , homme de beaucoup de valeur , &
fût contraint de fe retirer , parce qu'outre que la garnifon y
fit ferme, &: que le canon qu'il avoit donné ordre qu'on
amenait , tarda trop , le Duc de Montpenfier en ayant efté
adverty , il y envoya des gens , dont il euft efté impoftî-
ble de fbûtenir l'arrivée. Et voicy comment on raconte
cette hiftoire. Le Capitaine des Bruieres, qui comman-
doit dans la placcjeftant adverty du deflein de la Noue, pré-
vît qu'on l'attaqueroit par une ruelle qui feule fourniftbit
d'une advenue couverte en travers. Là il fît une légère bar-
ricade , & perça toutes les maifons. La Noué arriva à ce
T 3 pofte.
1)0 LaviedeFrançois,
poile j fuivy de vingt hommes Ibulement , le refle des
liens n'ayans pu féconder la diligence. Il fait fon attaque
brufquemcnt : & de l'autre cofté les Bruïeres fait faire une
furieufe falveà i6o. moufquetaires , qui Pavoit logés dans
les maifons percées qui flanquoient la barricade. Cette fal-
ve nettoya la rue , de manière que la Noue refta luy troifié-
me , les autres qui Paccompagnoient ayans efté tous ren-
versés & parmy eux le Brave. Au melrne temps les Bruïe-
res avec les fiens fort fur la Noue, qui attend ce choq lî iné-
gale avec fa fermeté ordinaire , & fans tourner vifage faifoit
de glorieux efforts pour fouftenir cette foule d'ennemis:
quand des Bruïeres luy poufle un coup de halebarde dans
l'eftomach. La cuirafle relifta au fer : mais elle n'empefcha
pas h Noué d'eftre li ébranlé du coup qu'il en fut preft à
tomber. Neantmoins les deux féconds luy ayans donné le
moyen de réprendre Ces elprits , tous trois enfemble ils s'ac-
culèrent dans une porte , où ils fouftinrent cette multitude
avec tant de courage & de vigeur, que les Bruïeres craignant
l'arrivée des trouppes, fe retira au chafteau, remportant une
douce fatisfadtion de fa prévoyance , & laiflant à ces trois
vaillants-hommes, avec le champ du combat, une gloire im-
mortelle de valeur.La Noue débaralsé d'une fi perilleufe oc-
currence, fe retira, parce qu'outre le hazard que fa perfonne
y euft encore couru fans efperance d'aucun bon fuccez,il fça-
^Voit bien qu'il auroit bien-toft afEiire de fes trouppes ailleurs.
De fait le Duc de Monpenfier , après la prife de Fontenay^
ferefoluf d'aller alîîeger Lufignan, qui eftoit une meilleu-
re place à la vérité: mais plus difficile à fecourir, comme
beaucoup plus éloignée de la Rochelle. Il y mena donc fes
trouppes , & forma fon fiege. La Noue allifta à la Rochelle
à quelques aftemblées qui s'y tinrent, tant pour donner or-
dre à le garder des furprifes, dont on fedeffioit toujours,
que pour répondre à l'Abbé de Brantofme, envoyé de la
part
Seigneur de la Noue. 15-1
part du Roy pour quelques propofitions de paix > & pour
envoyer des députez vers faMajefté à Lion , quieft la pre-
mière ville de Ion Royaume oij il s'arrefta après fon retour
de Pologne. La nuit du partement de ces députez , la Noue
s'en alla de la Rochelle à Pons, tant à dcflcin d'aflembler
quelques trouppes de gens de chcvalpour le iecours de Lu-
lignan , qu'à Toccalion de quelque entreprife que l'on avoir
faite fur Xaintes : mais le jeune Conte de Montgomcry la
fit manquer par une autre qu'il avoir faite fur S.Jean d'An-
gely , laquelle ne luy reùilit pas non plus , & cependant la
Noue trouva moyen d'envoyer vers celuy qui comman-
doit dans-Lufignan , & de luy faire fçavoir de ks nouvelles.
Et parce que la prife de Fontenay avoit eflevé le courage
eux ennemis, & qu'ils avoient femé force bruits à leur avan-
tage, il luy manda que les affaires alloient beaucoup mieux
que l'on ne penfoit , &: qu'il eftoit preft de monter à cheval
pour l'aller fecourir avec des forces confiderables. Du refte,
qu'il fe devoir fignaler en cette occafion par une conftante
refolution , parce que la longueur de ce fiege feroit indubi-
tablement la ruyne de l'armée Catholique. L'importance
de ce fiege faifoit que le Duc de Montpenfiern'y perdoit
pas un moment de temps , & qu'il n'y efpargnoit ny les
hommes ny l'artillerie. Le courage des alîîegez luy don-
noit de l'exercice tout ce qui fe peut , tant en prévenant fes
deffeins qu'en fouftenant fes aiîauts , & en faifant fur fes
gens de furieufes forties. Entr' autres ils en firent une le
28. d'OârobrCo fous la conduite du Baron de Frontenay, où
ils tuèrent beaucoup des gens de Duc , mirent le feu en fes
poudres , enclouërent le mieux qu'ils peurentfon canon, &
fans que les foldats quis'arrefterentau butin, ne fécondè-
rent pas laNobleilè , ils luy eufîènt encore fait un beaucoup
plus grand defordre. Quoy qu'il en foit , outre les prifon-
niers , il y perdit 5). capitaines , & grand nombre de foldats,
entre
152 La VIE DE François,
entre lefquels il y en eut un dans les cliaufles duquel on trou-
va un quart de peau de parchemin, peint de diverfes cou-
leurs i où il y avoir plufieurs & divers caradleres, & des figu-
res étranges, autour defquelles eftoientelcrits quantité de
noms de Dieu , tant en Hébreu qu'en Caldeen. L'on creut
que c'eftoit un charme que ce pauvre miferable avoir voulu
oppofer au coup de la mort : mais il n'eut pas la force de l'en
garentir -, & la Popeliniere, qui rapporte cette particularité,
a raifon de dire à cette occafion , que c'eft thofe qui pajfe le
pouvoir de tout ce qtt il y a de Sorcier s^de Magiciens ^^ de Diables.
Carpourdirecelaenpaflànt, & comme par forme de di-
grellion,il n'eft peut-eftre pas hors de la puifîànce du Malin,
de détourner ou de ralentir la violence d'un coup d'arme à
. feu, & d'empefcher qu'elle ne porte , ou qu'elle ne face un iî
grand effeft qu'elle feroit, s'il n'en retardoit point la violen-
ce. Parce que les efprits ont une merveilleufe activité fur les.
corps, & que les caufes furnaturelles l'emportent de bien
loin en efficace & en vertu, fur celles qui dépendent de l'art
humain , & mefmes de la nature. Nous voyons cela par ex-
périence , que plus les fubflances font épurées de ce qu'il y
a de plus groflîer & de plus matériel dans les corps , plus ont
elles de force & d'aftivitéj d'où vient que cts petits cor-
. pufcules qui en nous s'appellent du nom d' efprits, font ce
qui donne le mouvement & l'agitation à cette pefante maf-
fe de nos membres. Celles donques qui font abfolument fe-
parées de la matière, &: dont l'eftreconfifteenunechofe
incomparablement plus fubtile que ne font ces efprits qui
nous font mouvoir , doivent aufly avoir plus de vigueur fans
comparaifon , & produire des efFe£ts qui paroifîent mira-
culeux à ceux qui ne font pas accoutumez à en voir fmon de
ceux qui font produits par des caufes corporelles. Quand,
donc il plaift à Dieu commander aux bons Anges de faire
quelque chofe de cette nature , ils font quelques fois ce
qu'Ho-
Seigneur de la Noue. if^
qu* Homère attribue en quelque lieu à fes Dieux • c'eft qu'ils
détournent un coup qui viendroit tomber fur quelqu'un,
comme une nourrice aveque fa main détourne une mouche
qu'elle void venir en volant fur le vilage d'un enfant qui
luypendàlamammelle. Et quand il luy plaift aulll de per-
mettre aux maivais anges , d'en ufer delamefme forte en-
vers ceux qui ont recours aux fortileges pour cela , il n'y a
rien qui empefche qu'ils ne faflènt quelquesfois de chofes
qui paroifîènt eftonnantes. Je ne révoque donc pas en dou-
te la vérité des hiftoires qui nous parlent de quelques troup-
pes de gens de guerre charmées contre les coups de mouf-
quet. Mais outre que l'expérience monftre que Dieu le
permet rarement,!' activité de fubftances immatérielles a {es
bornes , & fî elles peuvent bien arrefter l'impetuofité d'une
baie de piftolet , il ne s'en fuit pas quelles puifTènt faire le
mefme à l'égard d'un boulet de canon > aiillî n'en voyons
nous point d'exemples. Déplus, comme la Providence per-
met bien que le Diable trompe quelques fois l'un de nos
fèns par fes illufions -, mais non pas qu'il les charme tous en-
fèmble, par ce qu'il feroit tout ce qu'il voudroiten noftre
fentaifie , & que par ce moyen il difpoferoit des aftions de
nollre intelleâ : ainfi peut il bien arriver par la permiflîon
de Dieu , que le Diable empefche l'effeâ: de quelque arme
en un combat 5 que pour cela il n'empefche pas les autres.
Autrement il feroit trop le maiftre de certains evenemens
dont Dieu referve l'adminiftration à fa Providence. De-
fait, j'ayoùydiredu Conte de la Suze dernier mort 5 à qui
Dieu avoit donné une vigueur de corps proportionnée à
jlbn excellente vertu , & à la grandeur extraordinaire de fon
courage , qu'ayant à charger auprès de BefFort , unecompa-
pagnie d'infanterie que les caradteres rendoient invulnéra-
ble aux efpées& aux armes à feu, il s'arma luy & quelques
autres de leviers, dont il alîbmma cette canaille. Enfin,
V quelque
154 LaviedeFrançoi55
quelque charme qu'il y peuft avoir , je croy que le Diable
feroit bien empelbhé à garantir un homme cPune grefle
d'arquebufade. Parce que quoy qu*il enfoit, il faut qu'il
foit prcfent & qu'il agiflè effeîtivement fur chaque baie qu'il
ralentit ou qu'il détourne. Or faudroit-il avoir une mer-
veilleufe agilité d'œil & de main pour exercer fon a£tion fur-
un û grand nombre de coups , qui tombent avec tant de vi-
tefîe, &: neantmoins en divers momens de temps, à droite, à
gauche,en haut & en bas,au ventrejà la poitrine,à k tefte,à la
gorge 5 6c au vifage. Et bien qu'une fubftance immatérielle
foit toute œil & toute main , fi eft-ce que pour produire tant
de différentes opérations en fi peu de temps , il faut une
célérité abfolument inimaginable. Et c*efl entr' autres cho-
ies ce qui trompe ces miferables qui font des conventions
avec le Malin 5 qu'ils s'imaginent qu'il leur promet de les
garentir de toutesces fortes d'accidens , bien qu'il ne le pro^
met que de quelques uns feulement j ou mefme ques'eftant
trouvé avec eux en quelques dangers , il fe contente dans les
autres de leur laiffer le billet de fes caradleres & de leur padt,
qui ne peut avoir aucune vertu pendant fon abfence. Car
comme c'efl une folie defe perfuader que les nombres , en
tant que nombres , ayent quelque vertu de produire des ef-
fe6fs phyfîques, tels que font les bonnes & les mauvaifes
crifes des maladies , c'eft pareillement une impertinence &
une fuperftition de croire que les paroi les ou les figures & les
noms 5 foit qu'on les prononce ou qu'on les efcrive en quel-
que couleur ou fur quelque matière que ce foit , ayent aucu-
ne autre vertu que celle de fignifier , qui leur eft attribuée
ou par la volonté de l'homme ou par la nature. Et fi le Dia-
ble efloit à cent pas de ce foldat quand il reçeut le coup de la
mort au fiege de Lufignan , il eufl peu eflre tout couvert de
chiffres depuislateflejufques aux pieds 5 que cela ne l'eufl
pas fauve d'une baie de piftolet ou de la pointe d'une haie-
barde.
Seigneur DE LA Noxjè. if^-
barde. Mais retournons à nollre narration. Lefiegefùtau
commencement prelTé vivement, juiques à donner un af^
faut, dont il fe falut retirer avec grande perte. L'opinion
que le Duc de Monpenfier eut qu'il auroitlesafîîegezpar
la faim , apporta quelque intermiilion à Ion ardeur. Enfin,
rebuté de ce cofte là , il fe refolut à un aflàut gênerai , & fur
ces entrefaites entra dans la ville un homme qui portoit des
lettres de la Noue , & qui fe retira tout aulfi toft qu'il les cùt
rendues. Lecture en ayant elle faite à riilùë du prefche , il
le trouva qu'il difoit au Baron de Frontenay & à la No-
bleflè qui eftoit aveque luy , que le bruit de la valeur qu'ils
avoient montrée à foùtenir Taflaut, avoit des-ja volé par
toute la France. Que c'eftoit à eux à perfeverer en cette
fainte refolution -, que les Catholiques avoient fait leurs plus
grands efforts, & qu'ils n' avoient plus de poudre. Sur uuf,
difoit-il, gardez vous bien de parlementer j parce que les langues
de ceux à qui nom avons a faire , font plus danger eufe s que leurs
ejpées. Il adjoûtoit qu'il avoit reçeu nouvelles du Prince de
Condé, que le Duc d'Anville, qui avoir efté fait prifon-
nier , s' eftoit fauve j que pour luy , il eftoit en parfaitement
bonne volonté de les fecourir ; mais que jufques alors il n'en
avoit pli avoir le moyen,parce que la venue du Roy en avoit
refroidy plufieurs qui luy avoient promis de marcher. Qu'il
elperoit ncantmoins que les aflaires iroyent mieux à l' adve-
nir, & que les Catholiques fe trouveroient bien eftonnez.
Puis il finiflbit par une exhortation à la Noblefîè & aux fol-
dats,de fe fouvenir qu'ils eftoient en lieu pour aquerir beau-
coup d'honneur , & pour rendre un grand fervice à Dieu &
à la caufe commune. Ces lettres furent fuiiftrement inter-
prétées par quelques uns , comme fi elles enflent porté une
ouverte déclaration de fon impuiflànce à les fecourir -, mais
neantmoins elles ne découragèrent perfonne. Sur tout le
Baron de Frontenay fe monftra merveilleufement ferme,
V 2 non
1^6 LaviedeFrançois,
non feulement contre les attaques des ennemis , mais mê-
mes contre les prières de la Dame de la Garnache fa fœur, &
contre les folicitations de la Hunaudaye, avec qui il ne vou-
lut point s'aboucher , &c qu'il renvoya à la Noué , s'il avoit
quelques propositions générales de paix à faire. Le Roy &
la Reyne efcn virent à du Rouhet , qui vint trouver les alTie-
gez 5 & leur fit de belles promefîès de la part de leurs Maje-
flezj mais ils ne s'y fièrent pas. Au mefme temps la Noue
leur efcrivit auiîy > ôcleiir fit efperer qu'il iroit bien-toft boi-
re avec eux: ce qui leur donna du courage. De forte que
quelque incommodité qu'ils fentifïènt par la longueur du
fiege 5 par les factions militaJtres , & par la faute du pain, ils le
defendoient toujours vaillamment, & foûtinrent encore un
afîàut au ravelin de la Vacherie. Mais enfin la Noué ne pou-
vant mettre en campagne aucunes troûppes afîèz confidera-
bles pour entreprendre de mener là du fècours , ils fe rendi-
rent à compofition honorable, pour laquelle il fut dqnné
des oftages j ufques à l' entière exécution , & en ' fuite le Duc
fit démolir le château de Lufignan, l'un des plus beaux de
l'Europe.
Les affaires de ceux de la Religion eftans en mauvais eftat^
& neantmoins la confiance Se les exhortations de la Noué
foûtenant les courages à la Rochelle & aux environs , Tan-
née if/f. commença par une adtion qui fit beaucoup de
bruit, & qui releva les efperances que les mauvais fuccez
avoient abbatuès. C'éfl que par les ordres du Duc d' Anvil-
le, gouverneur & lieutenant gênerai pour le Roy en Lan-
guedoc, il fe tmt à Nifmes une aiîèmblée , tant du Clergé &
Catholiques Politiques , que des Egliles reformées , dans la-
quelle ils firent union de leurs interefls pour leur comimune
confervation, &de leurs confcils, pour le bien commun de
Teflat, ainfi qu'on a coutume de parler. Etpourmonftrer
comment ils eftoient en parfaitement bonne intelligence,
• ils
Seigneur DE LA Noue. if/
ils efleurent pour leur protedteur gênerai le Prince de Con-
dé, Proteflantdeprofellion, & promirent d'obeïrcn fon
abfenceauDucd'Anuille, Catholique Romain, ne con-
fiderant point la Religion en eux , mais feulement leur mé-
rite & leur naiflance. Puis ils firent des articles de leur con-
fédération , & des reglemens communs pour la conduite
de leurs aifaires , que les curieux pourront trouver dans les
originaux de l'hiftoire. La jonction de ces deux corps les
ayant rendus beaucoup plus confiderables, que s'ils feful-
fent tenus feparez , le Roy , qui fembloit à fon advenement
vouloir remettre fon Eftat en quelque tranquilitéjpermit au
Prince de Condé , au Duc d' Anuille, & autres alïbciez, tant
d'une que d'autre religion, d'envoyer vers luytels perfon-
nages qu'ils trouveroient à propos , pour acheminer les cho-
{es à l'eftablillement d'une bonne paix par tout le Royaume.
Et par ce que le Prince de Condé n'eftoit point encore de
retour d' Alemagne , & qu'on ne pouvoit articuler les chofes
que l'on vouloit demander à fa Majcfté , fi non avec fon ap-
probation. Députez de Languedoc , de Guienne , de la Ro-
chelle , de Dauphiné , de Provence , & de divers autres en-
droits, dallèrent trouver à Bafle,OLi il eftoit alors,& là par fon
advis & de leur commun confentement, fut dreflee une fort
longue requefte au Roy,par laquelle on luy demandoit avec
beaucoup de foumiflîon & de refpeâ: , grande quantité de
chofes , tant pour l'adminiftration des affaires générales du
Royaume , qu'en particulier pour le repos , liberté, &: feure-
té de ceux de la Religion -, & furent Beauvoir la Nocle , &
d'Arènes envoyés par le Prince vers le Roy, pour luy por-
ter cette requefte , &c en foliciter l'entérinement. Ils vinrent
donc trouver le Roy , luy prefenterent leurs lettres & leur
requefte, &les accompagnèrent d'une fort longue haran-
gue, pleine de remontrances fur les chofes qui s'eftoient paf-
fcQs en France , depuis le changement qui s'y eftoit fait en
V 3 la
1^8 La VIE DE François,
la Religion, & de fupplications à ce qu'ilpluftàfa Majefté
y donner pour T advenir les ordres qu'ils croy oient neceflai-
res pour remettre fon Eftat en ion ancienne fplendeur. Ils
virent aufîy la Reyne mère , & la haranguèrent de mefme, &
furent, quant aux paroles &aux demonftrations extérieu-
res de bonne volonté, receus fort favorablement. Mais le
Roy ayant ordonné 3 . perfonnages de fa part , pour conie-
rer avec eux des moyens de parvenir à un bon adjuftement ,
ils ne fe purent accorder , & fût la négociation de paix diffé-
rée , fans neantmoins defefperer ouvertement de la pouvoir
conduire à quelque bonne fin. Cependant la Noue demeu-
roità la Rochelle , attendant avec les autres qu*el feroitle
fuccez de ces allées-&:-venuës qui fe faifoient avec grand
éclat , & portant aurefte fort impatiemment , que les troup-
pes Allemandes du Duc de Monpenfierjque ce Prince avoit
envoyées enXaintonge, y tinfîènt les places de fon party,
& mefmes la Rochelle, ferrées de fort prés. En partie donc
de fon mouvement , en partie par la folicitation de plufieurs
autres , il fe refolut d'afîèmbler ce qu'il pourroit de forces
pour les chafîèr de là,& pour mettre les garnifons Pro tenan-
tes plus au large . Entre Pons & la Rochelle il y avoir un fort
château, nommé S.Jean d'Angle, que les Catholiques te-
noientavec20. Salades & 100. Arquebuflers à cheval fous
le commandement de Maifon-Blanche , qui par des couries
continuelles incommodoit extrêmement les confederez. La
Noue doncques leur voulant arracher cette efpine du pied,
& d'ailleurs ne pouvant pas aifément mettre en campagne ,
tandis qu'il trouveroit fur fa route l'importunité de ce châ-
teau , donna ordre à la Popeliniere & au Capitaine Bounet
de s'en fàifir. Ce que la Popeliniere fit avec beaucoup de re-
folution & d'heur , ayant intimidé la garnifon , par les me-
naces de la venue de la Noue &: du canon , qu'il difoit eftre
party de la Rochelle. Ainfi s'eflant ouvert le palîàge , la
Noue
Seigneur de la Noue. 15-9
Noue s'en alla à Pons 5 oùilmit enlemblefoo. hommes de
cheval armés de piftolets , & 1 200. Arquebufiers , dont il y
en avoit quelques uns montez en argouletz. Mais parce que
les ennemis elloient incomparablement plus forts en cava-
lerie que luy , il ne jugea pas à propos dehazarder un combat
gênerai à la campagne, mais fe contenta de les harceler com-
me Toccafion s'en prefentoit, & d'en attendre quelqu'une
qui luy fournift quelque fignalé avantage. Enfin , le temps
le délivra de ces trouppes là fans combat , parce que le Roy,
qui lembloit toujours avoir fes inclinations à la paix -, fût
confeillé de congédier les gens de guerre eftrangers , dont il
retiroit peu de fruit , & qu'ilnourrillbità la foule de fon peu-
ple. Il en demeura pourtant fur les confins de Gafcongne &:
de Perigord , qui faifoient beaucoup de ravages.C'cll pour-
quoy le Viconre de Turenne , qui s*efloit nouvellement
déclaré du party de ceux de la Religion,s'eftoit mis en cam-
pagne avec quelques nombres de gens de pied & de cheval,
ou pour les combatte ou pour empefcher leurs courfes. Et
la Noue avoit fait refolution de l'aller joindre pour les dé-
faire plus ayfement , quand fur P heure de fon partement ,
pour tirer vers Bergerac, il receut lettres du Roy par un va-
let de chambre delà Majefté , envoyé exprés , qui l'arrefte-
rent. Le Roy luy efcrivoit de fa propre main qu'il dcfiroit
fort fà venue en Cour 3 & luy faifoit efperer que cela facili-
teroit beaucoup lanegotiation de la paix. Ill'alléuroit qu'il
ne devoit point craindre de l'aller trouver , parce qu'il le
pouvoit faire en toute feureté , ayant pour gage fon affe-
ction, dont il fe devoit fouvenir qu'il luy avoit donné une
preuve indubitable en luy fauvant la vie. La Reyne mère
avoit aufîy adjoufté à cette dépefche fes lettres & fes fohci-
tations , Se \cs reflexions qu'il faifoit là defîiis , en ce qui con-
cernoitlepubhc , euflentefté capables de l'esbranler, fide
grandes & importantes confiderations , jointes avec le con-
feil
i6o La vie de François,
feil de Tes amis , ne Peuflêiit empeiché d'entreprendre le
voyage. Ils'enexcufadoncle mieux qu'il pût, & cepen-
dant députez alloient& venoient, qui cntretenoient tou-
jours les proportions de paix en quelque chaleur , quoy que
la Noue , qui cftoit à Pons , & les Rochelois, fe tinfîènt tou-
jours fur leurs gardes.
Sur le commencement du mois de Juin il revint à la Ro-
chelle avec le Baron deFrontenay-Rohan, pour cette occa-
ilon. Les députez de la Rochelle y efloient arrivez le 2 5. de
May , &c avoient exposé publiquement en TEchevinage
toute leur négociation , tant vers le Prince de Condé en Al-
lemagne, que depuis leur retour en France , à la Cour, &
avoient apporté les articles de paix dreflèz par le comman-
dement du Roy , pour répondre à ceux qui luy avoient eflé
prefentez de la part des Catholiques & des Proteftans aflb-
ciez. Ces articles donc ayant efté leus , avoient partagé les
fèntimens, &: fort diverfementémeu le courage. Les uns,
lalîèz de la guerre , & ne refpirans que la paix , quelle qu'elle
flifljcnclinoientàles accepter^ les autres les trouvoient fi dé-
raifonnables en eux mefmes , & déplus , fi peu afieurez pour
cequieftoit de leur exécution , qu'ils n'y vouloient point
confentir:& dans cette différence d'opinionsjaucunn'avoit
afTez ny de fuffifancepour ramener par raifons ceux qui n'en
jugoient pas bien, ny d'autorité pour reunir les volontés à
une refolution commune. Ces deux Seigneurs y vinrent
donc , & la Noue , non feulement à la prudence -, mais aux
ordres duquel Frontenay deferoit tout avec grande gene-
rofité , ayant eu levure de ces articles en pleine afîèmblée,
& remarqué que la religion reformée y eftoit traitée fort
défavorablement, dit ainiî> Meffieurs , c efi une grande grue
que Dieu nom fait , ^ que nous devons bien recognoiïire , de ce
qu'il luy a pieu encliner le cœur du Roy a la paix. Et comme cejl
la chofe du monde que nom devons defirer le flm ardemment ,
aujfy
Seigneur de la Noue. i6i
au0 faut il que nous nous conduifions de telle façon a l'obtenir,
que P honneur de Dieu y fait toujours le premier en confideration.
Cejl cela que nous devons principalement rechercher , (S' non pas
nos commoditezparticulteres, dont je fuis bien déplaifant de voir
que plufieurs font plus fenfblement touchés, quils ne font d'aucun
ne autre chofe en la pour fuite de la paix, le vous conjure donc^
Adeffeurs , de vous fouvenir icy de voflre ancien zèle , CT de n'a-
voir point tant d'égard a l'avantage qui vous peut revenir de
t acceptation de ces articles ^ quà la confolation de vos frères .^
pour ne rien conclure que de leur confentement y afn qu'ils rem-
portent auffy unejuHe & raifonnahle fat is fanion du traitté t ô*
quau refle vous vous donniés garde de beaucoup defkcheufes (^
danger eufe s praticques, dont il y a de longue main des femences en
cette ville , que les ennemis tafchent toujours de fomenter. S'il
av oit pieu au Roy nous accorder ce qui luy avoit eflé demandé par
nos députez y nous aurions fu jet d'ejperer que la paix fer oit (^
bonne ér durable , (jr de nous retirer avec joye chacun au repos de
nos maifons. CMais il eft aisé de connoisire par la réponce qu'il y
a faite , que nous fommes fort ef oignez de jouir du fruit de cette
négociation qui s' efl continuée a Paris. Vous fç avez bien a quelle
occafon die a eflé rompue , c^ quelle raifon vos députez ont eue
de ne confentir pus a ce quon defiroit d'eux. K^infi c'efi à recom-
mencer : (^je vous croy f gens de bien que vous ne vou^ départi-
rez point de la gêner ofité de vos refolutions précédentes. Incon-
tinent après ce propos , qui donna un grand panchant à l'af-
faire 5 le Roy depefcha la Hunaudaye à la Rochelle , pour y
infifter fur les propofitions de paix. Ils'arreftaàNiorten
pafîant, & efcrivit de lààlaNouëpouravoirunpafîeport
de luy & du Maire ; pour vous aller ^ dit-il , trouver , afin de
V0U4 faire entendre la grande ajfection que le Roy a a la paix , (^
de vous bailler des lettres dont je fuis chargé de luy de vous pre-
fenter , c^ k Adefpeurs de la ville , ce que je defirerois bien avant
queujjie^dcpefché a Monfcigneur le ? rince , é" ^ Monfieur le
X Maréchal
i52 La VIE DE François,
Maréchal et An'vilk. Et pour cela il y eut quelque contefta-
tion 5 les uns opinans à ne le laifïer pas entrer dans la ville , &
les autres foûtenans qu'il ne faloit pas faire ce tort à un en-
voyé du Roy. La Noue efloit de ce dernier lentiment, &
outre que la Hunaudaye eftoit Ion parent , il avoit toujours
cette maxime gênerai le 5 d'avoir l'oreille ouverte auxpro-
politions de paix , en prenant neantmoins garde à ne Te bif-
fer pas tromper , & en ne relâchant rien du tout des foins ne-
cefîàires pour la guerre. La Hunaudaye eut donc pafleport,
& venu qu'il fut à la Rochelle 5 il expofa fa créance dans le
temple de S. Yon. La fubftance en eftoit , que le Roy avoit
un defir fmguher de mener les chofes à la paix, comme il
avoit afsés montré par la négociation qui s' eftoit faite à Pa-
ris. Que la Reyne mère 5 les Princes du Sang , &: les princi-
paux officiers de la Couronne , avoient les mefmes inten-
tions, &: qu'ils avoient en cette négociation là donné toutes
fortes de preuves de leur affeârion au repos de l'eftat. Que
l'exécution de leur bonne volonté , & l'avancement de ce
grand bien avoit , au grand regret du Roy , efté empefché
parla faute de leurs députez mefmes. Parce qu'ils avoient
comme fermé l'oreille à toutes les bonnes conditions que fa
Majefté leur avoit offertes , &: toujours dilayé la conclufion
d'une chofe fi bonne & fi fainte qu' eftoit un traitté de
paix. Que le Roy les invitoit tout de nouveau à y enten-
dre : que quant à luy , il les en prioit tres-affedueufement.
Que tout le Royaume , & leur pays entre les autres, en avoit
un befoin extreme,& qu'à fon advis ils pouvoient bien trait-
ter particulièrement pour eux, puis qu'il n'y alloit que de
leur religion , dont le Roy leur permettoit l'exercice avec
une liberté toute entière. Et que quant au Marefchal d' An-
ville & aux autres Catholiques confederez, la vraye caule
de leur prife d'armes eftoit leurs interefts particuliers , dans
lefquels les Rochelois ne dévoient point prendre de partj
&:que
Seigneur de la Noue. 16^
& que quant à leur prétexte 5 qui eftoitlebiendel'eflat, ils
s* en dévoient raporter à la prudence & à la bonté de leur
Prince. La refponce , qui fût concertée avec la Noue , &
puis après prononcée par le prefident de la Rochelle, chef
de la dépuration vers le Prince de Condé 5 & depuis vers fa
Majefté, en revint là. Que luy & fcs condeputez avoientà
la vérité fait paroiflre en radminiftration de leur charge , &c
dans tout le cours de leur négociation à Paris , que ceux de
la ReHgiondefiroicnt demeurer unis en cette caufe avec les
Catholiques afîbciez -, mais qu'ils croyoient en avoir de
bonnes raifons. Que pour ce qui eftoit de l'eflat, bien qu'ils
fuflent de religions différentes, ils ne tendoient qu'à un mê-
me but, qui efloit le fervice du Roy, & le bien gênerai du
Royaume : qu'ainfi il eftoit necefTaire qu'ils y marchafTen^
d'un mefme pied. Qu'ils ne pouvoient fe feparer fans le
porter dommage les uns aux autres , ny mefmes peut-eflre
îàns fè ruyner abfolument. EtquequantàlaReHgion, le
Maréchal d' Anville ne s'eftoit point tellement hé avec eux
pour ce qui touchoit le Royaume en gênerai, qu'il n'eufl
premièrement déclaré qu'il les prenoit tous en fa proted:ion
indifféremment, & protefté qu'il leur procureroit la liberté
de leurs exercices , avec melme affedltion qu'il foliciteroit
les autres interefls du public & les liens en particulier. Que
luy ayans cette obligation,ils ne fe pouvoient deflinir d'avec
luy, ny l'abandonner , fans encourir un blâme tout à fait in-
excufable:qu'au refte leRoy mefme n'avoit pas trouvé mau-
vaife leur alîbciation,puis qu'il leur avoit permis de commu-
niquer enfemble de leurs interefls communs,& de retourner
vers fa Majefté pour luy faire rapport de leur délibération.
La Hunaudaye fe retira à fon logis , les députez s'en allèrent
trouver le Duc d' Anville, pour faire ce qu'ils difoient leur
avoir eflé permis par le Roy^ & la Noue, pendant ces pour-
parlers de paix, penfa aux affaires de la guerre. Car avant
X 2 que
1^4 La vie de François,
que la Hunaudayc fuft hors de la Rochelle , il en partit
pour aller exécuter une entreprile qu'il avoit formée ilir
Niort, Te voulant prévaloir de la fecurité où il pcnfoit qu'on
y feroit pendant la folemnité de la Mairie , qui s'y failbic
le 12. de J uin. Mais quelques feux amis le trompèrent -, de
forte que quand on vint à appliquer les efchelles, il y pleut
tantd'arquebufades, qu'il falut tout abandonner. LaHu-
naudaye fe fcandalifa merveilleufement de ce que luy eftant
encore là pour négocier la paix, on entreprenoit llir les villes
du Roy fon Maiftre , & fe prefenta à la porte pour s'en aller.
Mais il fût prié d'attendre le retour de la Noué , qui quand
il fut venu l'appaifa, &: mit mefmes en train aveque luy la
négociation d'une trêve de 3 . mois, pendant laquelle laHu-
naudaye fe faifoitfortqu*onretireroitlesgamifonsdeMa-
rans & de Benon. Mais quand il fût arrivé à Niort , ces pro-
portions s'en allèrent en fumée , & la Noue , extrêmement
importuné de ces garnifons , fe refolut à faire ce qui fe pour-
roit pour en nettoyer le pays. Et de fait il donna fi bon or-
dre à prendre le château de Benon, qui traverfoit tous les
convois que l'on faifoit à la Rochelle , qu'il fut emporté
avant que le Conte du Lude, qui eftoit à Niort , eneufteir
le vent : Marans n' eftant pas en eftat qu'il y peufl: rien entre-
prendre fi prontement, parce que la prife de Benon y avoit
fait redoubler les gardes, il apprit que le Viconte de Turen-
ne & Langoiran , qui eftoient fur les confins de Limoufin &:
de Perigord , avoient quelque différent entr'eux pour le
commandement , & que cela empefchoit le cours des affai-»
res du party en ces quartiers là. C'eftpourquoyils'yachcT-
mina, efperant de trouver quelque moyen de les accommo-
der. Et défait , bien que Langoiran ne peufl au commence-
ment digérer , qu' eftant des-ja avancé en âge, & experi-ï
mente au fait de la guerre, il luy faluft céder à un homme,
de haute naiffance à la vérité j mais qui n' avoit que 15?. ans,
■■ V &:qui
Seigneur DE LA Noue. i6^
& qui d'ailleurs, bien qu'il eufh embralsé le parti , ne faifoit
point encore ouverte profeflion de la religion reformée , la
Noue içeut ménager cette affeire avec tant de prudence , de
dextérité , & de douceur , que le Viconte demeura entière-
ment fatisfait , fans que Langoiran euft aucun lujet de fe
plaindre. Cela fiit, il demeura encore quelque temps en
Limoufm pour favorifcr l'entreprife que Langoiran fît Se
exécuta fur la ville de Perigeux , &: cependant Landcreau
fe prévalant de l'abfence de la Noué , forma un deiîein
fur l'Ifle de Ré , & l'exécuta de telle façon , qu'il mit la
Rochelle &: tout le pays en une mcrveillcufe alarme. Car
il y defcendit, & fe rendit maiftre du bourg Sainft Mar-
tin, la principale place de l'Iile, nonobilant la refiftance
des habitans , Se ic propofoit que la Noue n^eftant pas
là , il auroit le loyfir 'de s'y efbablir fi bien, que quand il
feroit venu , il auroit beaucoup de peine à le chaflèr de
ce pofte : par ce qu'il n'eull jamais pensé que ce qu'il y
avoit de gens de guen*e dans la Rochelle , cull osé pafîér
le canal, pour luy difputer fa conquefte. C'cftoit en ef-
fedlune chofe bien perilleufc, & d'une confequence fou-
verainement importante, que d'aller hazarder ce peu que
la Rochelle avoit de forces pour fa deifenlc , contre un
ennemy vidlorieux , &qui, s'il en fût venu à bout, n'eufl:
pas manqué de tirer toutes fortes d'avantages de leur dé-
faite. Neantmoins, la PopeUniere & quelques autres , après
avoir donné advis à la Noué de cet accident , & l'avoir
prié de s'en retourner en dihgence avec le plus de troup-
pes qu'il pourroit , fe dii'poferent à pafîer en Ré , & le firent
avec tant de bonheur & de vifleiîe, & chargèrent Lande-
reauavec une fl grande refolution, qu'il y demeura 300.
de fcs gens mortSj & quantité de prifonniers , & mcfmes des
gentils-hommes & des capitaines fignalez. Quant à luy,
prévoyant que s'il tomboit encore une fois entre les mains
X 3 des
i66 La VIE DE François,
des Rochelois , ils ne luy pardonneroient jamais , il fe retira
dés le commencement de la méfiée, & à Tayde d'une cha-
louppe, il fe fauva à la Tranche dans le bas Poitou. La Noue
delbncofté, ayant reçeu cette nouvelle, le mit en grande
diligence fur le chemin de la Rochelle avec bon nombre de
gens de pied & de cheval,& ayant appris à fon arrivée ce qui
s'eftoit pafsé pour le recouvrement de Tlfle, il jugea l'en tre-
prifeunpeuhazardeufe, & neantmoins loua le lliccez & en
bénit Dieu. Je mefleray icy avec le lupport du lecteur, l'hi-
floire de la fin de N. Dianouitz, dit Bel "me , celuy qui mafia-
cra l'Amiral de CoUgny, parce qu'il s'y trouvera quelque
chofe qui le lie avec ma matière. Ce célèbre afîàfîin , Alle-
man de nation, avoit eflé efcuyer d'Efcurie du Duc de Gui-
fe, & depuis le mafTacre de Paris, ce Duc l' avoit retenu quel-
que temps en fa maifon. Depuis il l'envoya en Efpagne,
fous prétexte d'y acheter des chevaux : mais en efled on
difoit que c'eftoit pour y renouer les intelligences que le
Cardinal de Lorraine avoit eues avec Philippes fécond.
Quoy qu'il enfoit, revenant d' Efpagne, & palfant auprès
d'Angoulefme, il fût arreflé par quelques reformés de la
garnizon de Bouteville , qui efl à 7. lieues de là. Se voyant
pris il jugea bien que s'iltomboit entre les mains des Ro-
chelois, il n'y auroit point de mifericorde pour luy , tant fa
perfonne eftoit en horreur à caufe de fes crimes , & nommé-
ment à caufe de celuy qu'il avoit commis en la perfonne de
l'Amiral : c'efl pourquoy il offrit d'abord une tres-groffe
rançon. Mais les foldats n'en ayant point voulu, c'efl une
chofe eflrange de la chaleur avecque laquelle la vie de cet
exécrable fût difputée. Les Catholiques offrirent pour luy
de tres-groflès fommes d'argent, que ceux qui le tenoient
refliferent. A' la Rochelle il fût proposé de fe cottifer pour
faire une fomme de mille efcus , afin de luy faire fouffrir une
mort digne de fa vie , 6c plufieurs s'y portoient volontaire-
mentj
Seigneur de la Noue. i6y
menti mais les plus lages empefcherent cette refolutionj
non parce qu'ils ne le jugeaiTent digne de toutes fortes de
tourmensi mais parce qu'ils craignoient qu'on le vengeait
fur des gens de condition & d'honneur, qui elloient entre
les mains des Catholiques. Quantité de chefs Allemans qui
eftoient à Poitiers , intercédèrent pour luy envers la Noue,
pour le crédit qu'il fçavoient qu'il avoit entre les Reformez.
Le Duc de Guife en envoya par deux ou 3. fois à la Noue,
des lettres efcrites en partye de la main d'un Secrétaire, en
partye de la Tienne propre , & méfiées de prières tres-in-
ftantes , de promeflés de reconnoiftre par toutes fortes de
moyens la courtoifie qu'on luy feroit, & de menaces très
exprefles de faire à la MeaufTe , à Briquemaut , à San terre , à
la Grange , & à d'autres gens d'honneur & de qualité , mê-
me traitement qu'il reçeuroit. L'Hiftoire dit, quoy que je
n'en trouve rien dans les lettres du Duc de Guife , que luy,
& ceux de fa maifon offrirent d'échanger pour luy Mon-
brun perfonnage de grande nailîànce, & d'une très- excel-
lente vertu. Mais je croy qu'il euft mieux aymé perdre la
tc{\ie'i comme il fit, que d'eftrecontrcpcséàun hommefi
deteftable. Enfin le Roy en efcrivit trois fois à la Noué,
avec des recommandations tres-particulieres , des efpeces
d'excufes de ce que Monbrunn'eftoitpluseneftatd'eftre
efchangé pour luy , & des menaces femblables à celles du
Duc de Guife touchant la Meaulïè, Briquemaut , Se Coré.
Tellement qu'un des plus méchans garnemans du monde
trouva de plus grands amis & plus de fupport , que n'en euft
peut-eftre Içeu trouver le plus vertueux d'entre les hommes.
Et au mefme temps au quel on faifoit décapiter la fleur de
la Noblelîè du Dauphiné , & l'un des premiers hommes de
l'Europe en valeur & en probité, on remuoitle ciel & la ter-
repourfauverlavieàceSchelme. Enfin pourtant, il périt
par fcs propres artifices. Car ayant trouvé moyen de gai-
gner
i68 La vie de François,
gnerunfoldatdclagarnifon de Boutcville , en qui Bcrto-
ville 5 gouverneur de la place 5 fefioit le plus, ilfortitpour le
fauver. Bcrtoville le pourluivant , il ic voulut mettre en
deflcnfe , &z luy tira un coup de piftolet , qui ne porta pas -,
mais Bertoville luy en lalcha un , dont il demeura mort fur
la place. Mezeray dit que ce fïit une invention de Berto-
ville, quifuborna un Ibldat, pour fe faire corrompre par
Befme , afin d'avoir lieu de le tuer lors qu'il fe voudroit
efchappcr : & qu'il difoit qu'il ny a point de méchanceté au
monde plus pardonnable, que de faire périr les médians par
le crime dont ils font métier. La Popeliniere dit feulement
que celuv qui l'avoit fauve eftant griefvement blefsé, en fiit
quitte pour une rançon, &chafsé hors de la garnifon, ce
qu'il y a de plus certain , c'eft que Bertoville en ayant en-
voyé le corps au Baron de KufFet , qui le luy demanda très-
jnftamment , ce Baron le fit enterrer fort honnorablement à
Angoulefme : au lieu que l'Amiral de Cofigny , après avoir
cftétraittétres-indignement après fa mort, & mutilé delà
tefte & de quelques autres parties de fon corps , fût trainé
par les boues de Paris , & puis pendu par les pieds à Mont-
faucon. Mais fans parler de l' eftat de l' ame après la mort, &
fans entrer plus avant dans les jugemens de Dieu , la mémoi-
re de l'Amiral, relevée de fon ignominie par l'autorité des
Rois mefmes , eft en admiration à l'univers j & de Befme
on en parle non plus que d'un chien mort , ou fi on en parle,
commeje fais icy maintenant, c' eft pour rendre autant que
l'on peut fon infâme nom odieux à toute la terre. Cela le
1 57 5" paffa au mois d' Aouft. Au mois de Septembre en fuivant,
I François de France, Duc d' Alençon , frère unique du Roy,
ennuyé & indigné des traitemens qu'il reçevoitàlaCour
(&c fi l'hiftoire du temps dit vray , il n'y eftoit pas en feureté
de fa vie,) trouva moyen de s'évader, & fe retira à Dreux,
ville de fon appanage, d'où il publia un manifefte des caufes
de
Seigneur de là Noue. 169
de Ton evalion. Les principales claufes en efloient vque par
i*advis j & à la prière tres-inftante de plufleurs Princes , Pré-
lats, Seigneurs, gentils-hommes , & commimautez , il efloit
forti de la captivité où il avoit efté détenu depuis long-
temps j que Ion intention n'eftoit point de rien entrepren-
dre contre l'autorité du Roy Ion Seigneur , ny contre le
bien,repos,& tranquilité du Royaume, & qu'il emploieroit
volontiers ion propre fang à l'établiflement de l'un & de
Pautre : mais qu'il avoit delîèin de faire autant qu'il pour-
roit refleurir les bonnes loix , & de remettre l'eftat en Ion
ancienne Iplendcur. Qu'il eftoit neceflàire que certaines
gens , qui depuis long-temps obfedoient la perfonne des
Rois, &: qui aburoientdeleurfouverainepuiîlanceàbaftir
leur propre grandeur , au préjudice des loix publiques & de
la maifon Royale , fiillènt réduits au rang qui leur apparte-
noit, pour rendre conte de leurs concuiîions , malverfations
&c mailacres. Que le bien public requeroit que les officiers
de la couronne, emprifonnés fans aucune forme de juftice,
fufîènt délivrez-, qu'on foulageafl les pauvres peuples foulez
de tant d'impoils infupportables j que le Clergé, &laNo-
blefle fuflent maintenus en leurs privilèges, & l'ancienne Re-
ligion,qui s'abaftardifîbit tous les jours confervée en Ton in-
tégrité , fans neantmoins toucher à la liberté de confcience
accordée par les edits pour la tranquilité de l'eftat. Et tou-
tesfois, qu'il ne vouloit point procurer toutes ces chofespar
prife d'armes, par factions, ny par ligues j mais par une lé-
gitime afîêmbléed'eftats, qui fe tinflèntenunlieudchbre
& de feur accez , & ou dominaflx^nt, non les brigues de ceux
qui vouloient tourner toutes chofes, & mefme les plus fa-
crées , à l'accroiflement du grade oii la faveur les avoit mis-,
maisles anciennes loix de l'eftat, & les fuffrages libres des
députez des Provinces. Quantité de Seigneurs ou le fui-
vircnt de la Cour, oul'allerent trouvera Dreux, & le bmit
Y , que
170 La ;viie; pE FîLAî«Tçpi^,^
que fa fbrtie, & Ton manifdle: firent, émeut les erprits par
toute la France. Et nonobilant ces belles proteftations, ibit
qu'on derciperaft de la tenue des eftats ou non , ce Prince
n'eut pas plutoft publié cette déclaration, qu'il commença
à chercher les moyens de ié fortifier de gens de guerre 6c
dedans & dehors le Royaume. Ce n'eft pas eholé eftrange
fi ceux d'entre les Catholiques qui fe nommoient Politi-
ques, & tant d'autres gens qui n'efloient pas contensdu
gouvernement, fejetterent incontinent dans ion party. Sa
déclaration donnoit couleur à leurs mécontentemens , 6c
fembloit en quelque forte juftifier la prife d'armes qu'ils
avoient faite. Mais quant à ceux de la Religion , ils fe trou-
vèrent de fort difterens fentimens , & heilterent quelque
temps fur ce qu'ils avoient à faire en cette occurrence. Ceux
qui ne demandoient autre chofe que la liberté de leurs con-
fciences , & l'exercice de leur religion , & qui croioient que
pour le gouvernement du Royaume il s'en faloit abfolu-
ment rapporter au Roy , par devers lequel eft la puifîance
fouveraine, difoient qu'il y alloit de laconfcience, & de
J' honneur de la religion , de la méfier avec ces broùilleries
d'eflat, où l'on choque toujours l'inftitiition de Dieu, en
choquant l'autorité du Prince. D'autres avoient bien cette
opinion qu'en un déreiglement extrême ^ où le gouverne-
ment eft tout à fait abandonné par le fouverain , 6c laifsé en-
tre les mains de gens qui abufent de fon autorité à la ruyne
du Public , il eft permis de procurer le rétabliflèment des
bonnes loix, principalement quand cela fe fait par le mou-
vement 6c avec l'autorité de ceux qui y ont le principal in-
tereft après le Roy , comme font les Princes du Sang , 6c
ceux de la maifon Royale. Mais ils fe défioient que le bien
Pubhc n'eftoit que le prétexte dont ce Prince 6c ceux qui
l'accompagnoient , coloroient leurs interefts particuliers,
6c que quand on lesy auroit contentez, ils abandonneroient
ceux
Seigneur de la Noue. 171
ceux de là Religion 5 à qui il ne demeureroit rien de s'eftre
joints avec luy , fînon que leur caufe en feroit devenue plus
méprifable & plus odieufe. Les autres enfin voyans leurs
affaires en allez mauvais termes 5 & qu'au lieu de s'avancer
elles reculoient , de forte qu'humainement ils n'en pou-
voient attendre qu'une dure continuation de guerre? ou
une des-avantageufe paix, creurcnt que c'eiloit un moyen
que la bonne providence de Dieu leur iulcitoit, non feule-
ment pour les relever de la ruyne qui les menaçoit 5 mais
pour remettre les Eglifes reformées en un beaucoup meil-
leur eftat qu'elles n'eftoient avant les maflacres. Et quel-
ques uns mefmes faifans allufion au premier nom de Mon-
fieur (^ car il s'appelloit Hercules au commencement, } di-
foient que c'eftoit un nouvel Hercule que Dieu failbit
naître en l'cftat, pour le purger des monftres & des maux
qui y faifoient tant de ravages. Et parce que les villes de
Nifmes , de Monpellier , de la Rochelle & de Montauban,
èftoient dans la grande fouffrance de la guerre j elles furent
les prières à témoigner par des demonllrations publiques,
que ce nouveau mouvement leur apportoit beaucoup
d'efperance & defatisfadion. Là Noue avoit une ame en-
tièrement dcs-interefsée , 8c qui ne regardoit à rien qu'à
l'utilité duPuMic. Son affedtion prédominante efloit l'a-
vancement de la Religion dont il faifoit profcflion, & fon
opinion eftoit qu'en une extrenie opprellion , telle que celle
qu'on avoit foufterte jufques alors , on la peut defïendre par
les armes. Sa féconde pensée , qui occupoit le refte de fes
inclinations, eftoit le bien de l' eftat, qu'il ne penfoitpas
pouvoir fleurir autrement que par une bonne paix , ny la
paix s'y maintenir telle qu'on la devoir fouhaitter, tandis
que les Eglifes reformées y feroient fi durement opprimées.
Il avoit d'ailleurscette bonté qu'il feportoit difficilement à
juger mal des intentions de qui que ce fuft, & s'il n'avoit
Y 2 efté
ijz La VIE DE François,
elle trompé , il ne croyoit pas qu'on le voiiluft faire. Sur
tout, s'il ne l'avoit expérimenté, il ne pcnlbit pas que les
grands Princes, à qui leur naiflance doit infpirer des mou-
vemens extrêmement nobles & généreux, ibient ilifcepti-
bles de fraude, & s'il leur arrive d'en commettre, il ne les
imputoit pas tant à leur naturel , qu'aux mauvais confeils
dont ils font allez fouventafliegez. Il efperoit donc queiî
luy & quelques autres fe pouvoient une fois approcher de
laperfonne duDucd'Alençon, & fe faire goûtera luy, ils
empefcheroient bien les artifices ordinaires des Courtifans,
de l'emporter fur les belles inclinations de fa Royale naif-
fance, âc qu'ils l'aftermiroient dans les beaux fentimens de
la bonne foy & du vray honneur. Il ne defefperoit pas mê-
mes qu'on ne luy peuft donner quelques bonnes imprefîions
de la vérité : ce qui feroit un avantage ineftimable à l'eglife
de noftre Seigneur, eu égard au rang qu'il tenoit, &: que
delà il n'y avoit qu'un degré pour venir à la couronne.
Mais enfin, qu'elles que fufîént les intentions du Duc, il
n'y avoit aucune occafion de croire qu'elles tendifîêntau
dommage de l'eftat, à laconfervationduquelilaA^oitun fi
notable intereft, & quand il n'en reviendroit point d'au-
tre utilité au Public , toujours le fervice qu'on auroit rendu
à ce Prince en ce qui eftoit de fcs interefts, l'obligeroit-il à
avoir foin de celuy des Eglifes reformées. Ces raifons luy
donnoient une grande pente , non feulement à embrafîer
ce party là j mais encore à aller trouver Monfieur en perfon-
ne, & ce qui l'y détermina tout à fait, ce fût Tcftat auquel
il voyoit la Rochelle. Il y avoit de long-temps de grandes
femênces de partialitez que fa fagefle & fa modération avoit
toujours ou étouffées , ou empefchéesde produire de mau-
vais effets. Sur la fin du mois de Septembre , vers le milieu
duquel Monfieur s'efloit retiré à Dreux , la NoblefTe qui
eftoit à la Rochelle 3 ou fe défiant de la bonne volonté des
habi-
Seigneur de la Noûè. 173
habitans , ou portant impatiemment qu'en beaucoup de
chofes il luy faluft dépendre de l'autorité du Maire & du
gouvernement de Ton confeil , voulut eflayer de s'en déli-
vrer à l' advenir , & d'y introduire quelque nouvelle forme
de Police. Pour cela elle drefla des articles le plus douce-
ment qu'elle pût -, mais neantmoins tendans à tirer entre les
mains de laNoblefle l'entière dilpolition des atïùires qui le
prefenteroient déformais. Il efl: vray qu'ils portoient ex-
prefsément que le Maire &: quelques Echevins pourroient
aflifter en œs aflcmblées , &: aux confeils qui s'en forme-
roient. Mais tant y a que ce n'eufteflé que pour y donner
leur advis , & avoir participation des refolutions qui s'y
prendroient -, la direction de tout dépendant de la pluralité
des voix, qui feroit indubitablement du cofté de laNoblef-
fe. Ces articles ayant efté prefentés au Confeil public pour
les faire autorifer , le Maire , les Echevins , & généralement
tous les Rochclois , les trouvèrent fort odieux. Car de tout
temps l'adminillration de la Police, & de toutes autres af-
faires, eftoit entre les mains du Maire, qui eflant un Magi-
ftrat populaire , eftoit reconnu & obcï par le peuple avec
beaucoup de detference & de refpeft. C^ant à la Noblelîe,
Ion autorité n'y eftoit aucunement reconneuë , & fi on luy
donnoit part au gouvernement de la ville , le peuple efti-
moit que c' eftoit de pure grâce qu'on le faifoit, & non par
devoir. Et outre que ceux qui ne font pas nobles , ont tou-
jours fufpefte l'humeur élevée & dominante de ceux qui le
font 5 les Rochelois croyoient avoir cela par privilège parti-
culier, de fe gouverner eux mefmes, &z que celuy d'entre les
gentils-hommes qui feul pouvoit prétendre d'avoir quel-
que autorité fur eux , n' eftoit point gouverneur de leur ville
ny de leur pays , tel que l'on en void ailleurs ; mais Senechal
feulement, c'eft à dire, celuy au nom duquel on énonçoit les
fentences données entre les particuUers en la juftice ordi-
Y 3 naire.
1/4 La viedeFflançois,
naire. Cette tentative n'ayant pas rcù(iy à la Noblefîè , elle
produilît un très-mauvais etVedt contre elle , c'efl: qu'elle
augmenta la deffiance, caufa de l'indignation, renouvella
les anciens Ibupçons, réveilla les murmures que la douceur
& l'autorité de la Noue avoit afibupis, & fit que ics enne-
mis (^carla vertu luyen caulbit} recommencèrent à parler
contre luy melme, comme s'il euft efté auteur ou fauteur de
ces innovations. Pour luy , il fe trouvoit en beaucoup de
peine. Sa charge de General , & l'autorité que luy donnoit
fa grande expérience au fait des armes , effcoient plus que
fuflifantes pour fatisfaire un efprit aufly vuide d'ambition
qu'efloitle lien. Mais s'il mécontentoit la Nobleflé, il le
broùilloit avec lès meilleurs amis,& fe privoit du feul moyen
qu'il euft d'exécuter de grandes chofes. S'il favorifoit fes
defîèins, il ouvroit la bouche à la calomnie, & luyfournil-
loit l'occafion del'accufer de le vouloir rendre maiftre de
la Rochelle, & d'y empiéter quelque pouvoir au delà de la
raifon. Il efla^^oit donc de tenir la balance égale, & dreflà
luy-mefme d'autres articles pour l'adjuftement de l'affaire,
& pour donner quelque contentement aux deux partis. Et
la Noblelle , qui j ugeoit mieux & pleus équitablement de fa
conduite, confcrvoit toujours pour luy toute forte d'affe-
ction & de refpeft. Mais le peuple , qui eft plus licentieux
en fes jugemensôc en fes paroles, fe laiflbit emporter à des
difcours extra vagans. Voyant donc les affaires en tel eftat
que la Rochelle n'avoit rien à craindre , & qu'il n'y eftoit
plus neceflàire pour fa confervation , & ne diilimulant pas
qu'il eftoit peu fatisfait de la conduite des Rochelois en Ion
endroit , il prit la refolution de s'en aller trouver Monfieur,
auprès duquel il efperoit devoir eftre plus utile, & partit le
premier jour d'OCbobre accompagné de S. Gelais, & de
quelques autres gentils-hommes de qualité. De combien le
party de Monfieur en fut renforcé , Mezeray le donne afîèz
àju-
Seigneur de la Noue. iTf
à juger à Tes Lecteurs, quand il dit à cette occafion, que
la feule tejîe du /âge la Noué ne 'valoit pts moins qu'une armée.
Il ne fut pas plûtoft arrivé là qu'il y reçeut des lettres de
Rohan, Verac, le Queray, S.Simon, &: quelques autres
perfonnes de condition, qu'il avoit laiiïez à la Rochelle, par
îefquelles ils luy mandoient que depuis Ton départ les aiîùi-
res y eftoient allées de mal en pis, les habitans les traittans
avec beaucoup de rigueur, 6c femblans vouloir leur ofter
toute autorité au maniement de la Police & de la guerre , &:
remuer fans delîlis dellbus tous les ordres qui avoienteftés
obfervés jufques alors, pour leur commune confervation.
A quoy ils adjoùtoient qu'on ne l'efpargnoit pas luy-mémc,
le prians au refte de vouloir faire intervenir l'autorité de
Monfieur à terminer ce différent en telle façon qu'ils en
peuflent avoir quelque contentement. Mais quelque fuj et
d'irritation qu'il eufl contre la Rochelle, il y garda fa con-
fiance & fa modération acoùtumée, & s y conferva parce
moyen une telle autorité, que fur le doute qu'on y faifoit
fi on s'y declareroit ouvertement pour le party de Mon-
fieur , il obtint qu'on y l'euft fes lettres avec grand refpe£b,
qu'on y prift des refolutions favorables à fes interefts & con-
formes à (qs déclarations , & qu'on l'accommodall: de quel-
ques fommes de deniers , bien que les Rochclois fulfent
fort à l'eflroit en leurs affaires. Et par ce qu'on avoit de tous
coftez une parfiite confiance en fa vertu, & qu'on n'igno-
roit pas à quoy les Princes font fujets, quand ils fe laiilént
gouverner par de flatteurs & par de jeunes courtifans, on
luy efcrivoit de divers endroits pour luy témoigner la joye
qu'on avoit d'apprendre qu'il eftoit prés du Duc d'Alen-
çon, pour l'efperance qu'on en concevoir que fa prefence
luy ferviroit de contrepoifon contre les mauvaifes inftru-
ctions, & les mauvais exemples de cette jeunefle. Cepen-
dant la Reyne mère couroit après ce fils qui luy eiloit
cfchap-
176 La vie de François,
efchappé, & recherchoit avec beaucoup d'affection Se de
diligence une entrcveuë pour tâcher à le ramener, ou au
moins pour cnipeichcr qu'il nes'abandonnafl: entièrement
àlaconduitte de ceux entre les bras de qui il s'eftoit jette.
Car elle né pouvoir avoir bonne opinion de l'afl:e£tion des
Reformez & des Politiques envers elle. L'entreveuë fe fie
à Champigny , & je trouve que ce fût par l'entremife de la
Noue que le Duc de Monpenfier obtint qu'ils fe viffent en
fa maifon , car il luy en efcrivit cette lettre. CMonJieur de U
Noué-, seftant U Reyne trouvée un peu autrement traitée quelle
nepcîifoit , dune médecine quelle a prife ce matin , ce qui luy fait
craindre de ne pouvoir fortir demain pour aller au lieu ou elle a ar-
refté de voir Monfeigneurfonfils^ elle a advisé de len envoyer ad^
ver tir far Monfieur de U Roche prefent porteur. Et pour ce que s il
luy pUîfoit que laditte vcuè fe fiïl en cette maifon je m'en efUme-
vois infiniment honoré ., pour Pejperance que jayquilïy feraune
bonne refolution-, é" ^f^ contentement dun chacun^ je luy en efcris
un mot ^ lequel fay bien voulu accompagner de cette lettre pour
vom prier de tajfeurer qu'Unira j amis en lieu ou il trouve plm
defeureté , é" dont il trouve îhofle d^ avant âge affectionné a luy
faire tres-humble fervice^ comme fay prie mon dit Sieur de la
Roche luy faire pltu amplement entendre de ma part (jr à vous
aujjjr. Priant Dieu vous donner , Monfieur de la Noué ^fafainte
dr digne grâce. De Champigny ce 1 6. jour de Novembre 1 f/ f.
c^« bas ejîoit efcrit de fa main \ Vojire entièrement meilleur
amy , Louis de Bourbon. Il y a apparence que ce mauvais trai-
tement de la médecine arriva bien à propos pour obliger le
fils à aller trouver fa mère, qui eufl eu quelques fâcheufès
tranchées fi elle euft eflé contrainte de fe trouver en lieu
neutre, affigné de part & d'autre, comme de pair à pair.
Mais la Noue, qui trouva afsés defeuretépourMonlieur
fur la parole & dans la maifon du Duc de Monpenfier , dont
il connoifToit la generofité , fit céder les railbns d'eflat à cel-
les
SEIGNEURDELANouë. I//
les de la nature. Le fruit de cette entreveuë fût une trêve
de 6. mois , dont je ne rapporterois point les principaux ar-
ticles icy, s'il n'eftoit ainli neceflaire pour la fuite de mon
hiftoire. Elle devoit eftre générale & marchande par mer
& par terre 5 en payant neantmoins de part &c d'autres les
droits & les impolis accoutumez. Le Roy s'obligeoit de
payer aux Rcîtres , que Thoré amenoit pour les Politi-
ques 5 & pour les Reformez conjointement , la fomme
de fooooo.ll. dans Strasbourg, ou dans Francfort, ou de
^donner un répondant bien folvable , à la charge qu'ils n'en-
treroient point dans le Royaume. Monfieur devoit avoir
en déport pour fa feurcté , les villes d' Angoulefme , Niort,
Saumur , Bourges , la Charité > & le Prince de Condé celle
de Mezieres. Les gouverneurs y dévoient eftre mis de la
main deMonfieur-, mais faire ferment particulier au Roy,
qui feroit obligé de luy entretenir pendant la trcfve 2000.
hommes de pied pour la garde de fes places : de plus , cent
gentils-hommes, fa compagnie de gens d'armes5fes fo. Suif-
ies ordinaires , &: 100. arquebufiers pour la garde de fa per-
fonne. L'un & l'autre devoit licentier fon armée. La liber-
té de la Religion eftoit accordée par forme de provifion
pendant la trêve , & quant à la paix , quelques notables per-
Ibnnages feroient déléguez de part & d'autre pour y travail-
ler. Parce qu'à Angoulefme il y avoir quantité de gens de
la Religion que la Noue connoilTbit , il avoit obtenu du
Duc d' Alençon qu'il n'y mcttroit point de gouverneur qui
ne fût de fes amis , afin de leur procurer quelque traitement
favorable. Ceux de là, qui eftoient réfugiez à la Rochelle
en ayant eu advis, creurent qu'ils ne pouvoient avoir un fi
bon gouverneur que luy- mefme : c'cft pourquoy ils luy
efcrivirent une lettre fort preOante, portée par un dépuré
exprés, pour le prier de faire en forte qu'un autre que luy
n'eufl: point ce gouvernement. Mais il ne fût pas en ellat
Z ny
178 La vie de François,
ny de les refufer ny de leur complaire. Car RufTec qui
ertoit dans Angoulefme , ne s'en voulut point d'efîàifir. Et
bien que le Duc de Montpenfier y allaft en perlbnne pour
luy commander d'en fortir, il s'y opiniallra avec tant d'ir-
reverence contre le Duc , que ne l'ayant pas mefmes voulu
voir, & luy ayant fait faire une très infolen te indignité , il
jura qu'au premier lieu où il le remontreroit , il luy donne-
roit de l'efpée dans le ventre. Les habitans de Bourges s'op-
poferent en leur égard à l'exécution du traité j Monfieur
s'irrita extrêmement de ces refus i lePrincedeCondéne
trouvant pas la trêve nyavantageufenymefmefeurepour
ceux de la Religion , ne laiflbit pas de marcher avec une ar-
mée, & avoit des-ja pafséleRhin: Le Roy, au lieu de li-
centier fes trouppes, faifoit de nouvelles levées chez les
étrangers ; le Duc d'Alcnçon retenoit les Tiennes , &tout
tendoit à une rupture manifefte , fans la Reyne mère qui
par fes allées-&-venuës , retenoit tout en quelque fufpens.
Enfin elle fit en forte qu'au lieu de Bourges Se d'Angoulé-
me, Monfieur fe contenta de Cognac & de S.Jean d' Ange-
ly. La Baterelîè fût mis dans Cognac : S. Gelais dans Niort:
Clermont , & non, comme dit Mezeray , BulTy , d'Amboi-
fe dans Saumur > & la Noue dans S.Jean d' Angely. Liftalé
qu'il y fut, il y donna tous les ordres necefiaires pour la po-
hce & pour la guerre , & outre fa douceur Ôcfon équité in-
corruptible en toutes chofes , il fut d'autant plus porté à les
eftablir bons & agréables aux habitans , que la Chapelle,
qu'on en avoit tiré , y avoit laifsé du regret de fa conduite.
Dequoy Monfieur ayant efté adverty , il en efcrivit à la
Noue des lettres par lefquelles il luy témoignoit qu'il luy
fçavoit très bon gré , de rendre là fonnom, &fon autorité
encore pli 's agréable que n' avoit efté le gouvernement de
ceux qui y avoient commandé auparavant. La Baterefiene
trouva point de munitions dans Cognac , & falut que Mon-
fieur
Seigneur DE LA Noue. 179
fieur priaft la Noué de luy en faire avoir de la Rochelle.
Clermont en trouva encore moins à Saumur , & parce qu'il
connoifibit & la prudence de la Noue , &: le crédit qu'il
avoir auprès deMonfleur, il le prioit ians celle d'obtenir
de luy qu'il y pourveuft. Julques là qu'en l'une de fcs lettres
il luy diibit , que fi on ne luy envoyoit des poudres , ou de
l'argent pour en avoir 5 il leroit contraint de quitter tout,
dr/ifûfiU, dit-i\yjeme mutiner ois contre Monfteur, qui nepenfe
point à ce qtd efl de necejjïté pour une telle place que celle cy. Et ce
fût encore la Rochelle qui fournit à cela , à la folicitation de
la Noue. Mais ce qui eîloit fon principal foin , & à quoy il
travailloit plus ardemment, c'eftoit de faire comprendre
à Monfieur , combien il cftoit neceflaire qu'il reglafl bien
les gens de guerre. Car c'eft une chofe eftrange de la licen-
ce & du débordement à quoy ils fe laifîbient emporter. Et
ceux mefmes qui faifoient profeilion de la Religion , foit
qu'ils fuflent corrompus des auparavant, foit que l'union
avec les Catholiques Romains les euft gallez, félon lapredi-
6bion du Pleflis Mornay , faifoient de fi eftranges adlions,
que la Noue , & les autres gens de bien en efloient tous con-
triftés. Et entre les lettres qu'on luy efcrivoit en ce temps-
là , il y en a une d'un miniflre nommé Malefcot, qu'il avoit
convié de le venir trouver pour aider à leur reformation,
qui luy en fait de grandes lamentations, comme fur une ma-
ladie incurable. Monfieur, quis'eftoit retiré à Charroux
en Berry , reçevoit fes remontrances en bonne part , & luy
témoignoit avoir beaucoup d'inchnation à y déférer, le
priant de remédier d'avance le mieux qu'il pourroit aux
defordres de fes gens , par tout où fon infpedion , & fon au-
torité fe pourroit eftendre. De fait,en un confeil tenu à Ruf-
fec , où Monfieur fe transporta , il fût fait un règlement gê-
nerai touchant la Milice , lajufl:ice, & les Finances , lequel
Monfieur vouloit élire obfervé dans fes trouppcs , & dans
• Z 2 toutes
l8o La vie de François,
toutes les villes qui s'cftoient déclarées pour luy. Et parce
qu'il le faloit faire recevoir, &c que l'on le douta qu'il y au-
roit de la difficulté à le faire obferver dans la Rochelle, com-
miffion fût donnée à Beauvoir la Nocle, la Foucaudiere , &
Digoine, de l'y porter, &c de faire là comme députez de
Monfieur , tout ce qui feroit necefîàire pour le faire aggréer
au Confeil de ville & au peuple. Ils s'y tranfporterent aufly-
tofl: , & trouvèrent les Rochelois peu informez de ce que
portoit leur commilHon , & néantmoins en quelque alarme.
Il avoit efté advisé que la Noué les fuivroit de prés , parce
que s'il fe rencontroit quelque accroche en leur négocia-
tion , il n'y avoit homme capable d'en venir à bout que luy,
tant pour Ton admirable douceur &: dextérité , que pour
l'eftime en laquelle y eftoit fa probité, malgré l'envie &: la
calomnie. Comme doncques les Rochelois fohcitoient les
députez à leur dire le fuj et de leur voyage, ils n'oferent le
manifefter, jufques à ce que la Noue fût venu, de peur de ca-
brer les efprits, & luy efcrivirent tous trois à S.Jean d'An-
gely , où il eftoit , pour le prier de hafter fon partement , dd-
ians qu'ils differeroient deparlerouvertementjufquesàfa
. venue. Les affaires qu'il avoit là l'ayant retenu quelques
jours , il vint à la Rochelle une nouvelle qui caufa une émo-
tion merveilleuié. Monfieur s'eftant retiré à Charroux , un
foir, un officier luy ayant donné le vin du coucher, il le'
trouva de mauvais gcuft. Thoré, qui en beut, en dit de mê-
me, & deux autres gentils-hommes à qui on en fit goufter.
La bouteille ayant efté cafsée, il fe trouva quelque vafe au
fond : & en mefme temps , par la force de l'imagination ou
autrement , il leur prit à tous quelque léger foûlevement
d'cftomach, qui fit croire à Monfieur qu'il eftoit cmpoi-
fonné , & le fit courir au remède. Et là delîlis , fans qu'il en
fût arrivé aucun autre mal , ny à luy ny à aucun de ceux qui
en avoisnt beu , il efcrivit à tous iks bons amis , ôc aux Ro-
chelois
Seigneur de la Noue. iSi
chelois entre les autres. La lettre adrefsée aux Maire &
Echevins , narroit le fait , & les prioit de fe rej ouïr avec luy
par une aârion de grâces à Dieu, de ce que le dellèin d'une iî
énorme &c fî abominable entreprifen' avoir autrement fuc-
cedé. Le Maire ayant publicquemcnt fait lecture de ces let-
tres en l'echevinage , d'une chofe qui peut-eftre n'efloit
rien, Se dont on n'eutjamais aucune autre lumière que ce
que j'en ay rapporté , prit occafion d'en dire une autre véri-
table. C'eft: que pendant les bruits de paix , dontoncom-
mençoit de mettre la negotiation en train lors que cet acci-
dent arriva , on faiibit diverfes entreprifes particulièrement
contr'eux, dequoy ils avoient advis de divers endroits. Que
c'efloit à eux à fouhaiter une bonne conclufion de tous ces
traités ; mais auili à fe tenir diligemment fur leurs gardes.
Il les fit donc doubler en la ville, &c vray ou faux que fuft
l'empoifonnement, il en tira ce raifonnement , que fi leurs
ennemis avoient bien la hardiefledes'adrefTeràlafeconde
perfonne de l'ellat , eux qui n'efloient que de petits compa-
gnons ne feroient pas fans doute exempts de leurs machina-
tions ny de leurs embufches. Aureftel'imprefîîonquecét
accident mit dans les efprits des Rochelois fembloit devoir
eflre capable de les concilier plus étroitement à Monfieur,
& de leur faire prendre cette confiance, que plus il auroit
d'averfion contre leurs communs ennemis , plus feroit il
fenfibleà leurs interefts, plus confiant en la confédération,
& plus fidelle en l'exécution de {es promefles. Mais c'eft
une étrange chofe que l'amour delà fiberté, & unepafiîon
bien malaisée à arracher que relie de la deffiance. La Noue
tardant à venir , Beauvoir , Digoine , & Foucaudiere furent
contraints de dire ce qui les menoit , & de donner commu-
nication du règlement , & l'année commença à la Rochelle i f-
par la conteftation qu'on eut là deffus. Monlieur protedoit
toujours qu'il ne vouloit rien innover aux privilèges de la
Z 3 Rochel-
i8z La vie de François,
Rochelle , ny en la façon de laquelle elle s'eftoit gouvernée
j ufques alors. Neantmoins Ion règlement portoit, que cha-
que ville recognoitroit un gentil-homme qu'il y envoyroit,
comme eftably de fa part : que les appellations des affaires
civiles reffortiroient en Ton confeil : 6c que ce mefme con-
leil dilpcferoit des finances. La réponce des Rochelois fut
tres-refpeftueufe en paroles à l'égard de la perfonne de
Monfieur; mais preciie quant aux chofes mefmes. Qu'ils
n'av oient jamais recogneu autre que le Roy , & leur Maire,
& qu'ils ne pouvoicnt fouffrir la moindre apparence de
c^ouverneur. Que les affaires de juftice fe vuidoient en leur
Prefidialj &: reflbrtiflbient au Parlement: Qu'il y avoit un
ordre ancien pour l'adminiftration des finances, lequel ils
ne pouvoient changer. Et quoy que les députez peulîènt
dire, & Foucaudiere entre les autres, qui s'y piquoit d'hon-
neur pour Monfieur , ils ne purent jamais rien gaigner. Sur
cette difpute on efcrivoit toujours à la Noue pour le prier
de venir : & de fait il eftoit une fois partis de S.Jean pour fe
tranfporter à la Rochelle. Mais ayant appris qu'il s'eftoit
émeu quelque diflenfion d'importance dans la ville de
S.Jean, il s'y en retourna en diligence, & peut-eftre inter-
preta-t'il la rencontre de cette affaire , à quelque efpece de
bonheur. Lacaufedu trouble qui rappella la Noue à S.Jean
d'Ano^ely fut, qu'encore qu'il y euft efté fait gouverneur,
ce n'eftoit pas pour y demeurer , parce que Monfieur avoit
befoin de la tefte & de fa main dans les occafions de la guer-
re. Il faloit donc qu'en fon abfence quelqu'un y comman-
daft , & Mirambeau & Warty pretendoient à la lieutenance.
Chacun avoit fes amis & Tes connoiflànces parmy les gens de
guerre & parmy les habitans , Se les hommes de cette profef-
fion ne cèdent pas volontiers l'un à l'autre en telles rencon-
tres. Tellement que peu s'en falut qu'on n'en vint aux
mains : mais la Noue , pour ne les mécontenter pas , y efta-
blit
Seigneur DE LA Noue. i8^
blit Chafllncourt, en attendant que Monfieur vuidaft leur
querelle. Monfieur avoit de l'inclination pour Warty, &
le témoigna à la Noue par deux ou 3. lettres, fans pourtant
rien déterminer s'il ne le trouvoit bon ainfi. Mais la Noue,
qui donnoiffoit de longue main le mérite de Mirambeau,
luy renvoya le différent. Après les avoir ouïs en fon Con-
feil , où il ne fçeut les j uger , ou il ne le voulut pas , & manda
à la Noue qu'il trouvoit leurs raifons fi problématiques,
qu'il n' avoit peu y prononcer j de forte que Chafiincourt y
demeura jufques à la paix , qu'à la façon de ce temps-là on
negoçioit en faifant la guerre. Car l'armée du Prince de,
Condé, où efl:oit le Prince Cafimir, marchoit toujours:
les levées du Roy fe faifoient en Suifi^ & en Allemagne
avec une diligence extrême. Monfieur haftoit tant qu'il
pouvoit Vantadour, le Viconte de Turenne, la Noue &
Rohan , Se leurs trouppes , de l'aller trouver -, & neant-
moins Beauvoir la Nocle, Se fes compagnons , n'ayansrien
fçeu faire à la Rochelle pour le regard du reglement,avoient
eii commandement d'aller en Cour, y porter le cahier des
demandes de Monfieur , & voir fi l'on lé pouvoit accorder
fi-ir la réponce. Du collé de la Cour on témoigna toujours
en paroles qu'on vouloit la paix, & tant de raifons dévoient
induire à la defirer , que les demonftrations qu'on en faifoit
pouvoient femblcr finceres & véritables. Les trouppes Fran-
çoifes grofiillbient au tour du Duc d' Alençon , & le feul Vi-
conte de Turenne luy en amena de fi belles, avec tant de
munitions & d'artillerie, que partant pour les conduire, il
efcrivit à la Noué pour le prier d'en donner advis à Mon-
fieur , & luy dire qu'il efperoit qu'il auroit moyen de rom-
pre la tefl:e aux ennemis. L'armée Allemande, quelePrin-
ce Cafimir conduifoit , Se qui eftoit belle Se fleurifi^ante? fai-
foit en fa marche de fi efpouvantables ravages, que tout le
monde en gemifibit: De forte queleDucdeMonpenfier,
qui
184 LaviedeFrançois,
qui efboit à la Cour , elcrivit à la Noue pour le prier de s'em-
ployer envers Monfieur -y à ce qu'il envoyaft quelque hom-
me d'autorité de ce collé là, pour remédier à ces defordres.
Les finances du Roy eftoient au pillage de tous les coftés, &
comme les affaires alloient, il eftoit obligé de mettre ion au-
torité en compromis avec fon frère. Neantmoins on y ufoic
des longueurs accoûtuméesjÔc Beauvoir la Nocle, efcrivant
à la Noué de cette négociation, luy en parloir en ces termes.
2\(ûus ne fç Avions cy devant que 'vom mander. Encore à cette
heure ne njom mandons nom pas ce que nom defirerions. Mais ne
pouvans accepter ce qu on nom offre i nom envoyons vers Mon-
feigneur , pour entendre fur le tout fa bonne volonté. De vom dé-
duire par le menm les traverfes , rufes , érfnejfes avec lefquelles
nom fommes traitez ^ ce ne fer oit jamais fait. le m en remets à,
lafufffance de MeJJteurs mes compagnons , priez, par nom pour
aller faire entendre le tout a Monfeigneur , é" ^ Meffieurs de fon
Confeil. La Reyne mère fouverainement intelligente en cet-
te forte de politique, efperoit que cetre adbciation de Mon-
fieur avec les Reformez 5 fe dementiroit bien-toft, ocelle
n' eftoit pas ignorante du peu d'intelligence qui eftoit entre
luy & la Rochelle. Car elle eftoit venue à tel point que fi la
Rochelle avoit de mauvais foupçons de la plus part de laNo-
blefîéjla Nobleftè avoit d'étranges opinions d'elle, comme il
paroift par la mefme lettre de Beauvoir. Entre lefdits députez^
dit-il,^ va vofire petit pYcfident delà Rochelle, auquel je fuis dad-
*vls qu on face fentir l in f oient e façon de procéder de fa ville en^
'vers Monfeigneur y veu mêmes que je fuis adverty que cefi un des
flm dangereux factieux de toute la ville. Et plus bas : le fuis
d'advls que fimplement onfe contente pour leur regard., que leurs
•privilèges anciens leurs foient entretenm par Fedit de paix. On
leur doit ^ ^ ne leur peut-on juHement dénier cet article. CMals
de leur faire autre gratuité y je n en fuis pas dadvls : car ils ne
le méritent pas. Ils font ennemis de l^ honneur de la Noblejfe é*
des
SCIGNEUR DE LA Nouë. l8f
desplm gens de bten , ^ maffture qu'ils jeront entre les premiers
de et Royaume qutpenjeront a une révolte ; car tl mefemble que je.
les t'oy fort mal affe^itormès a le/Ut. Ainfi les Rochelois ap-
pclloient les gentils-hommes des tyrans -, & les gentils-hom-
mes appelloient les Rochelois des ibditieux & des mutins^ le
mauvais ménage , & la jaloufie du gouvernement ayant tel-
lement aigri leurs efprits , qu'ils le déchiroient réciproque-
ment , &: portoient leurs relieutimens au delà non de la cha-
rité feulement-, mais de la vérité 6c de la raifon. Si la rupture
ne venoit delà , la Reyne efperoit qu'il naîtroit de la divi-
fîon entre les chefs , &: quelques uns ont creu que ce fut de
fon confentement , &: mcfmes par fon inftigation , que le
Roy de Navarre s'échappa en ce mefme temps de la Cour.
Car comme il avoit plus d'intereft en la confervation du
party des reformez , queleDucd'Alençon, aufly y avoit-il
beaucoup plus d'mclination que luy , 6c pour peu qu'il té-
moignait vouloir prendre leur prote£fion , & embrafler
leurs interefts, il efboit pour y acquérir pour le moins au-
tant de créance. Parce qu'ayant efté nourry parmy eux , ^
n'ayant abandonné leur profefllon que par le feul argument
de la S Bartelemy, plufieurs avoient cette opinion de luy
qu' il retenoit leur créance dans le cœur. Et de fait , il ne fiit
pas plus de deux mois en fa liberté , qu'il n'en fift une décla-
ration toute ouverte. Quand cette elperance n'euft pas reùf-
fij il en demeuroit une autre à la Reyne. C'cft que ces gran-
des forces qui s'amafToient pour Monfieur de tous lesco-
ftez, ou ne fe joindroient pas, à caufe de la difficulté des
paffages 6c des rivières qui les feparoient, ou que fi elles (e
joignoient.elles nepourroient pas fubfiftcr long-temps faute
d'argcnt.Tellemcntquepourveu qu bnpeuft efquiver quel-
que temps l'impetuofité de ce torrentjenflé de tant de diffé-
rentes eaux, il s'écouleroit incontinent fans autre efPeft que
d'avoir ravagé la caanpagne. Enfin, fa dernière ancre contre
A a les
ï8^ La vie de François,
les menaces d'une ii gnmde rempeile, eftoit le confeil que
Sforce Duc de Milan, donna au Roy Louis XL à la guerre
du Bien-public. Elle fçavoit que la fidélité que Ion fils avoit
promiieàfesallbciez, n'elloit pas à l'épreuve dépendons
& des Apanages. Elle croyoit que les dignités & les charges
contenteroient les autres chefe : que l'argent renvoyeroic
les AUemans chés eux > & que quand on auroit fait de ma-
gnifiques promefîès aux Reformez pour ce qui eftoit de la
liberté de leur religion 5 quand ce viendroit à l'éxecution,
les difficultés qui s'y trouveroient , & les embarras qu'on
leur y mettroit , feroient évanouir leurs efperances. Et eux
& leurs amis prevoy oient bien cela,& failbient tout ce qu'ils
pouvoient pour y donner ordre. On efcrivoit de divers
endroits à la Noue, pour la cognoiiîànce qu'on avoit de Ton
affedbion à la Religion , Se pour le crédit auquel on eflimoit
qu'il eftoit auprès de Monfieur,& le prioit-on de s'employer
à faire en forte , que ceux de la Religion eufîent dans la paix
un plein &z afîéuré contentement. L'Eglife de Saumur entre
les autres , ayant après beaucoup de fouffrances , trouvé un
grand rafraifchiflementfous le gouvernement de Clermont,
de qui Catholiques & Reformez eftoient parfaitement con-
tens, le pria très inftamment de procurer s'il y avoit moyen,
que la paix n'y apportaft point de changement. Elle en prit
l'occafion, fur ce que le bruit couroitdes-ja que Monfieur
feroit fait Duc d'Anjou, & qu'il mettroit Saumur entre les
mains d'un Catholique , dont ceux de la Religion crai-
gnoient quelque mauvais traitement. On advertilîbit mê-
mes le Duc d'Alençon, qu'il prift bien garde à fes affaires,
& qu'on n' avoit autre deilèin finon de le divifer d'avec fcs
bons amis , afin de Iq ruyner &: eux aufly , quand ils feroient
feparez. Et fe trouve encore une lettre du Duc Cafimir, qui
après quelques autres propos , luy en parloit en ces termes.
tjïîûndii Cotifm (c' eftoit le Prince de Condé} ma anjjt dît
Seignettr de la Noue. 187
que vou^ vous pensés daffèmbler avec luj (^ le Roy de Navarre
au château de Adolins , pour y traiter la paix, Vom fçaveTles
rufes é* t'es artifices de vos adverfaircs , à' aujjt que la moindre
tempori/ation que votis ferez, , non feulement pour joindre toutes
les forces '^mais aufp quand elles feront jointes ) de ne faire inc on-
tinant quelque digne entreprife c^ (ffe6i , vom portera un trcs^
grand préjudice , éf donnera a l'enne?ny loifJr c^ commodité de Je
fortifier de tom cofiez. , d' avancer fes forces, comme fentens que
éooo. Rejtresfont pa/fe^lc Rhin, c^ que la monflre de Suiffcs efl
faite (^ de haslir leurs pratiques accoutumées prés de vosperfon-
nés. Outre ce que je voy quon vous a des-ja trompé à l'accoutumée
quant à la tradition de Malins^ de S. Dfiréy ^ de U Charité. Cer-
tainement il mcfouvient que quelquun de leur part y , un peu de-
vant que je partis d Allemagne , s'efi vanté qu'a Paris on naeà
qu'un majfacre de gentils-hommes ; tnaisquon cnverroit bien un
autre , ajfavoir de Princes. Dont je m'affeure tout es fois que Dieti
vom gardera y é" tom ceux qui vom afjiHent ^ fervent fincere-
ment , en cette faintc & juHe entreprife. Il adjoûtoit pour ce
qui eftoit de les troupes, ^lant a teflat de cette armée , je
m'apperçoy depuis le commencement jufques icy, que ceft un mira-
cle de Dteu, non feulement de l avoir fait pajfer montre \ maïs
aufji conduit jufques outre ces deux ri"jieres (^c'eftoit la Loire,
& r Allier^ avec ji peu de moyen ô'fans mutinerie , oufcandale,
ou plm grand defordre , veu mefmes que n avons oncques expref
fement reçeu la trefve^ ainfi que je vom diray pht6 particulière-
ment a nojlre arrivée de enfcmble. Ces difficultez & ces riviè-
res n'empeichcrent pas les deux armées defe joindre > & je
ne içay fi je dois icy reciter un conte pour rire , que le Plelîis
Mornay Èiilbit d' une choie qui arriva à la Noue, au Viconte
de Turenne, & à luy en cette jondion. 11 falut régaler Cafi-
mir & Tes officiers à l'Allemande , & ce Prince me«oit entre
fes loùangesjqu'il fçavoit auiîi bien terraflèr Tes contre-tenans
à la table qu'au combat. Après Ibupper ces trois? quicou-
Aa 2 choient
iS8 LaviedeFrançois,
choient en mefmc chambre 5 fe retireront en leur logis, &
avant que de Te mettre au lia:, ils voulurent faire la prière , à
leur ordinaire. Parce que c'eftoit le tour du Viconte , il fe
voulut mettre en devoir de la reciter. Mais n'ayant pas l'ef-
prit fi libre qu'il avoit accoutumé, il fe brouilla incontinent,
& ne s'en pouvant pas demefler , il pria la Noue de prendre
fa place. La Noue le fit, Se commença à parler: mais il n'eut
pas prononcé deux périodes , que le mefme defordre luy ar-
riva. Ne fe pouvant donc debaraiïer de la confufion defà
mémoire & de fes pensées , il fe tourna vers le Pleflis , & le
pria d'achever. A quoy le Plefîis qui ne fe fcntoitpascn
meilleur eftat, répondit : Meffteurs, couchons nom, dr que cha-
cun prie pour foy au li6{\ une autrefois nom reprendrons nafîre
ordre. Et le lendemain au matin, eux deux, qui eftoient plus
jeunes que la Noue , le railloient, de ce que les brindes Alle-
mandes avoient un peu détrempé fa fagefîe ôc fa gravité.
Cette formidable puiflance quifevidenlaplainedeSozé,
où les AUemans faluerent le Duc d' Alençon , donna l'occa-
fion de faire diverfes reflexions fur l'occurrence alors prcfen-
te. Le Roy, quand il en fût adverty, quelques artifices qu'il
euft préparés pour la difliper , craignit, parce qu'il n'y avoit
rien de fi grand qu'elle ne fût capable d'entreprendre. Les
Catholiques , qui fe fouvenoient du maflàcre fait il n'y avoit
que quatre ans , eftoient émerveillez de voir le party de la
Religion , qu'ils avoient creu exterminé , non feulement
comme re(ïufcité> mais foûtenu, ce fembloit, de plus grands
appuis qu'il n'en avoit jamais eu. Et ceux de la Religion
jnefme, qui ne fe peuvent empefcher de fe laiflér esblouir
aux apparences des chofes humaines, & de fe repofer un peu
furies bras de la chair, conceurent en cette occafion, de fort
hautes efperances. La conclufion du traité ne dépendant
pas d'eux, &: Monfi eur mefme , àcequ'ondifoit, s'enten-
dant avec la Reyne en toute cette négociation} ils n'y ob-
tinrent
Seigneur DE LA Noue. i8^
tinrent pas tout cela à quoy ils s*eftoient attendus. Mais ce
qui eftoit beaucoup pisjils nepurent jamais joiiir de ce qu'ils
y obtinrent. On leur accorda par la paix , qui fe fi t au mois
de May , libre exercice de leur religion en toutes les villes
du Royaume, fans aucune reftridrion, & mefmes en tous
autres lieux 5 pourveu qu'ils leur appartinflent 5 ou que les
Seigneurs y confentifTent : à la referve neantmoins de Paris>
de la Cour , & de deux lieues aux environs , limitées à
S. Denis, S.Maurdesfollez,Charenton,Neiiilly,&le bourg
la Reyne. On leur permit de tenir efcoles, & de faire leçons
publicques , de baflir des Temples , de faire imprimer leurs
livres , de tenir leurs Synodes provinciaux & Nationaux.
On leur promit qu'ils feroient reçeus à toutes charges & of-
fices , fans faire autre ierment que de bien fervir. On leur
ottroya des Chambres my-parties déjuges dePune &de
l'autre religion > & leur fit-on encore diverfes autres conœf-
fions de mefme nature. Et ce qui doiteftre remarqué , le
Roy defadvoiiant les excès de la S. Barthélémy , comme ad-
venus à fon grand regret , pour témoignage de fa bonne vo-
lonté envers (es fujets, déclara les vefues & lesenfansde
ceux qui avoient eftez tuez en ces defordrcs , s'ils eftoient
nobles , exempts pour quatre ans des impofitions qu'on fai-
foit pour l'arriere-ban : & s'ils efiroient taillables, exempts de
tailles & autres impofitions pour 6. ans. Et pour ce qui re-
gardoit le reile du royaume, les Eftats généraux dévoient
efi:re convoquez & mandez à Blois dans 6. mois : & que de
l'exécution de tout cela on auroit pour caution la foy pu-
blique & la parole royale. Quant à Monfieur , il y trouva
de grands advantages. Car on luy donna cent mille livres
depenfion furies coffres du Roy j & déplus les Duchés de
Beny , Touraine, & Anjou en Appanage, déchargez de
tous dons , ahcnarions , dots & douaires , & avec tant de for-
tes de droits qu'il fembloit qu'il fuft abfolumentfouverain
Aa 3 de
ipo LaviedeFrançois,
de tous ces pays-là. Le Prince de Condé devoir avoir la
joiiiflancc entière de Ton gouvernement de Picardie, &;la
ville de Peronne pour retraite. Son frerc, le Prince de Con-
ty j la Noue & Beauvoir la Noclc ( il elcrivoitainli fon nom
& non Beauvois , comme la plus part des hiftoriens l'appel-
lent) chacun une compagnie d'ordonnance de cinquante
hommes d'armes. Le Viconte de Turenne, Tore, & Meru
curent des gouvernemens. Cafimir une compagnie de cent
hommes d'armes , 8C4. mille Reîtrcs à commander en chef,
5c une penfion annuelle de 40000 11. Les autres chefs Alle-
mans , force chaifnes d'or & force argent -y 8c puis ils fe reti-
rèrent en Allemagne : la Noue eut diverfes penfées de ce
qu'il avoità faire après la conclufion de la paix. Il s'eftoit
propofé auparavant que fi elle fe faifoit il fe retireroit en
Bretagne. C'eft pourquoy quand elle fuft faite , Rohan ,
répondant à une lettre qu'il avoit reçeuë de luy , luy efcrivit
pour le prier d'y aller , luy offrant la plus forte de fes mai-
fons s'il s'y vouloit retirer , & luy faifant au refte des pro-
teflations extraordinaires d'amitié , fur ce qu'il avoit appris
que quelques rapporteurs luy avoient voulu donner de lini-
ftres imprefîions , comme fi l'on euft eu quelque mauvaife
opinion de fa fincerité au maniement des afFaires,pour avoir
relafché quelque chofe de cette ardente affection qu'il avoit
toujours portée aux interefts de la religion. Puis après avoir
detefté cela comme une impofture, il adjoufte : ^^u demeu-
rant , fJMonfieur ^ je fuis ajfez, certain de la bonne ér fincereaffe-
ciion qu^avez toujours eue a cette caufe. ^ui méfait de tant plus
émerveiller que vomne vous ef es procuré quelque petit morceau
de gouvernement. Encore quejefçache bien que /' on ne vom euft
feu aJfez honorer duplwheau é" du meilleur. Mais a ce que je puis
entendre , vot4s vous refèrvezpour une meilleure occafion , ^ ne
V ou lé s vous embaraffer entre tant de finiftr es partialités , qui ré-
gnent a prefent. Et en cela je fuis bien de vofire advis , pour évi-
ter
Seigneur de la Noue. jpi
ter à tous imonveniens. C'eft ques*il euft demandé un gou-
vernement, il euft falu premièrement choquer quelqu'un
de ceux qui les obtinrent. Et la Noue n'eftoit pas de cette
humeur là. Et puis les interefts du Roy , de Monfieur , du
Roy de Navarre 5 du Prince de Condé, &:de ceux delà
Rehgion, eftoient ou fi oppofes ou fidifterens, que s'ils
fufîènt venus à iè brouiller , comme il prevcyoit bien qu'il
arriveroit bientoft , il fc fuft trouve fort embaraflé en cette
querelle. Mais une compagnie de fo. hommes d'armes ne
l'obligoit à rien du tout , & il n'avoit en cas de befoin , qu'à
la laifîèr , H elle ne le laiflbit la première. En efFe6l , il en ré-
cent plùtoft la promclîc pour n'oftcnfcr pas le Roy , qui la
luy offroit comme un témoignage de fa bonne volonté, que
pour deftcin qu'il euft d'en tirer aucun advantage. Et fans
cette confideration , il euft fliit comme Vantadour, qui ne
voulut jamais entendre à aucune promefte qui le touchaft
en particulier , afin d'éloigner tout foupçon , qu'il euft efté
pouflé d'aucun autre motif que deceluy delacaufc géné-
rale. La Noue eut depuis quelque deftein d'aller trouver le
Roy , qui luy témoignoit toujours une bienveillance parti-
culière , & en ayant efté retenu par quelques bruits qui cou-
roient, quelapaixnes'acceptoitpasà Paris, & que peuc-
eftre ny feroit il pas le bien venu , la Reyne luy en cfcrivit le
dernière May , & luy manda que c'eftoit une fàuftèté , & i f /<
une invention de ceux qui haïflbient la paix , pour mettre le
foupçon & la deftianceen l'efprit de ceux defonparry, &
refroidir la bonne volonté des gens de bien -, le conviant au
refte avec beaucoup d'aftedtion d'aller 5 parce que la venue
pourroit beaucoup fervir pour les affaires du Roy , &: pour
aflcurer ceux qui Icroient entrez en quelque defiiance par
ces artificieux menfonges , & luy promettant qu'il feroit
tres-bicn venu , &le bien veu du Roy. Puis elle adjoûtoit
de fa main : le nefcAy qui fait defi mauvais offices , que de con^
trouver
Tc)2 La vie de François,
trouver de telles ment er tes , pour mettre toujours en defflanct
tout le monde , (^ vomprie croire que fer e^ en aufjy grande feu*
reté , (jr aujjy bien venu Autres du Roy , que le fçaurtés dcjirer,
^ n'adjouterplmfoy a tels menfonges , ^ mal-heureufes inven-
tions , qui ne fervent quà troubler le repos que voulons conferver,
entérine. Il eftoit pour tant vray qu'on n'avoit point d'in-
tention de garder cette paix , ny d'exécuter les choies pro-
mifes \ & cela parut bientoft après. Le Roy mefme , quel-
que iage & couvert qu*il fuft , lailîa aller une paroUe par
laquelle il fit paroiftre qu'elle eftoit la dilpolition de ion
cœur. A Rouen , ceux de la Religion ayant voulu repren-
dre leurs exercices incontinent après la paix , le Cardinal de
Bourbon , qui en eftoit Archevelque , accoïnpagné de plu-
fieurs Coufeillers du Parlement , alla pour les en empefcher.
Il entra dans le temple fans y faire de violence , & monta
dans la chaire, foit pour leur faire deffence de tenir ces af-
femblées , ou comme quelques uns ont voulu dire , pour les
exhorter : car il eftoit homme fimple , & qui faifoit les cho-
ies à la bonne foy. Ce peuple, qui n'avoit point accoutumé
d'oùir de tels prédicateurs, ou qui eut peur que cela ne fuft:
fuivy de quelques mauvais eftcts , quitta la place , & le laiiîà
là. Ce que quelqu'un ayant rapporté au Roy en paroles de
raillerie, diiant que le Cardinal avoitchafté les Huguenots
de Rouen avec la croix & labaniere, il répondit brul'que-
ment : PleuflkDieu qu ils fujjènt auj]^ aish à chaffer des autres
villes y deuft-on porter le Benisiier. Le Prince de Condé ne fût
pas reçeu à Peronne , & cette eftrange conjuration qu'on
nomma depuis la ligue, commença là contre luy. L'Edit
en fomme n'eftoit qu'en papier, & ne s'en voyoit aucun
confider^ble efi^e£t dans tout le Royaume , fi non que Mon-
fieur eftoit content, &: ceux de la Religion defarmez. C'eft
pourquoy la Noue fe refolut de demeurer encore quelque
temps auprès du Duc d' Anj ou , (car il commença à lé nom-
mer
Seigneur de la Noue. 193
mer ainfi parla paix , T Anjou , la Touraine , Se leBerry luy
ayans , comme j'ay dit, elle donnés en accroiflement d' Ap-
pannage : ') pour voir s'il y pourroit rendre quelque fervice
à la religion ou à l'Eftat , &: meimes aux particuliers , lelon
l'inclination qu'il avoir à bien faire à tout le monde. De fait
à peine pourroit-on dire combien de gens s'adrefîerentà luy.
Villeroyjfecretaired'Eftat, avoit quelque temps aupara-
vant imploré fa faveur pour obtenir de Monfieur des Sau-
vegardes pour Tes terres. Et le Prince deCondéayanteu
foupçon qu'il avoit pris ce prétexte pour faire erpierl'eftat
de l'armée , il eut encore recours à la Noué par des lettres
pleines de proteftations de Ton innocence Se de fa lincerité,
pourofberce foupçon de l'Efprit du Prince, & luy donner
de meilleures impreflions de luy. Les Maires & Efchevins
de Bourges, quoy que de religion contraire, luy avoient
aufli efcrit pour le prier de moyenner envers Monfieur que
la fomme de 45000 11. qu'il leur avoit demandée fuft: modé-
rée & réduite à 2 5-000. Le premier jour de Juin , le Roy de
Navarre qui eftoit à Partenay , luyefcrivitdefamainune
lettre pleine de témoignages d'affcdtiôn 6c de confiance >
luy recommandant fort particulièrement un gentil- hom-
me , & la créance dont il l'avoit chargé , pour negotier quel-
que chofe avec Monfieur. Le 6. l'Evefque de Limoges luy
addrefla par lettres Chemeraut , que le Roy &: la Reyne
envoyoient à Monfieur,pour diverfes chofes qui refultoient
du traité dcpaix. En fuite Thoré, quis'eneftoitalléàMon-
pellierversleDucd'Anville, luy efcrivit en termes pleins
de demonfbration d'une affeârion cordiale, Se comme (i
c'euft eflé fon propre frère, pour luy demander un com-
merce ordinaire de lettres entr'eux deux , Se une commu-
nication réciproque des chofes qui fe pafleroient. Ceux des
environs de Montauban envoyans un député à Monfieur
pour obtenir de luy quelque chofe pour leur confervatioii,
Bb le
IP4 La vie de François,
le Viconte de Turenne le luy addrefla , & luy recommanda
les affaires & la perfonne , pour luy rendre toutes fortes de
bons offices en cette occafion: les Confuls de Montaubaa
envoyans leurs députez pour foliciter à la Cour l'exécution
de la paix en quelques chofes qui les conçernoient , & pour
fupplier Monfieur qu'il feportaft vigoureufement à la de-
mander 5 s'addrelîerent à luy par leurs lettres , comme à ce-
luy qu'ils jugoient & le plus puiflant en crédit , & le plus
zélé à cela 5 & le plus prudent & le plus expen mente pour
leur donner les confeils dont ils auroient beibin dans les oc-
currences. Les Rochelois , par quelque refîcntiment de
Monfieur, n'ayans pas efté fort confiderés en l'Edit , Ôc
ayant trouvé quelque ambiguité en fes articles pour cette
chatoùilleufe queftion d'un gouverneur en leur ville, eu-
rent recours à la Noue pour en avoir quelque favorable
interprétation j &:en difaiit qu'ils s*addrcfîbient à luy plii-
toft qu'à aucun autre, pour la parfaite connoiflance qu'ils
avoient de fa bonne volonté, & pour les grands bien-faits
qu'ils avoient reçeus de luy , bien qu'il en euft efté mal re-
conneu par quelques uns, ils montroient aflez l'opinion
qu'ils avoient de fa generofité. Le Prince de Condé eflant
à Noyers , & ayant reçeu nouvelles de diverfes chofes d'im-
portance qui requeroient le confeil d'un homme parfaite-
ment entendu , il luy envoya homme & lettres efcrites de fa
main pour le prier avec toute forte d'inflance de l'aller
trouverdéslemefmejour22.deJuin, pour avoir fes bons
advis 5 adjoûtant qu'en ce faifant il obligcroit un Prince
pour tout le refte de fa vie. La Rochepot , après luy avoir
protefté en termes fort emphatiques , de la continuation de
fon amitié , luy recommanda fort étroitement & les affaires
& la perfonne de quelqu'un de fes amis , comme à celuy qui
avoit, ainfi qu'il croyoit , le plus de pouvoir envers Mon-
fieur Digoine , dont il a eflé parlé cy delîus , ayant eflé en-
voyé
Seigneur de la Noue. Ipf
voyé en Bourgongne pour le rétabliflènient des Eglifes qui
yeiloientdiiîipées, & y trouvant beaucoup de diSicultezj
îuy en addrefla & les nouvelles , &le mémoire, afin qu'il y
ufaft de fon zèle, de Ton extraordinaire prudence, & de
fon crédit envers Monfieur. Eftant fur venu quelque diffé-
rent en Dauphiné , où la Noblefîe du pays efloit fort inte-
reffée , & ou l'intervention de l'authorité du Duc d'Anjou
eftoit neceflàire , Vercoyran , gentil-homme fignalé delà,
luyen efcrivit, &:les Diguieres, quicommençoit à avoir
beaucoup de réputation dans la guerre, luy recommanda
l'affaire de la Noblefle, à ce que le jugement de Monfieur
fuft à fon contentement. Et parce que cette afïàire tira un
peu en longueur , la Noblefîe du Dauphiné luy en efcrivit
elle-meirne quelque temps après en corps , en termes très
refpe£tueux. Il feroit trop long de rapporter icy tous les
bons offices qu'on luy demanda, & qu'il tacha'de rendre
alors à toutes fortes de perfonnes, comme au Roy de Na-
varre, au Prince de Condé, au Maréchal d'Anville , au
Conte de Laval , ôcà grande quantité d'autres,qui luy efcri-
virent en ce temps là. Mais j e ne puis paflèr fous filence une
lettre qui luy fût efcritele 1 8. Juin , par l'Eglife de Monpel- 1 f ;
lier. Monfieur leur avoit demandé quelque fecours d'argent
pendant la guerre , & il avoit envoyé un nommé Paris pour
en foliciter le payement. Après avoir dit quelque chofe fur
cette affaire , ils parlent à luy en ces termes. c/^« demeurant
combien que notisfoyons certains é'ferfnadez du faint zèle que
■ 'vou^ portez ^ au bien de tout ce royaume -^ ^ala confervation
de toutes les Eglifes , comme celuy qui ave^toûjours employé df
tous vos moyens, dr votre propre vie pour les maintenir , fine
lai (ferons nom pour cela vous fupplier vouloir entretenir mon dit
Seigneur en cette bonne volonté & affection qu'il nom a de fa,
grâce démontrée é" fait cognoiflre par tant i effets ^ nom ayant
prisenfaprote^ion é" moyenne que nom ayons obtenu de fa Ma-
Bb 2 jcfîé
I5>6 La vie de François,
jejlé ( ce qti^ auparavant JAmais nous n avions peu ) ce bien inejlt'
mable de l'exercice générait afin que comme il nom a ejié auteur
de tant de biens , il nous en [oit aujjy le feul confervateur , ç^ que
maintenant nous ne tenions pas moins de [on Alteffe la tres-dou^
cejouijfance de la paix (^ du repos , que nom avons par cy devant
tenu d'elle nos vies durant le s feux des plus grandes guerres. Car
nous ne doutons point que ceux qui n ont jamais cherché que la
ruyne de cet Eftat^ ne face nt tout ce qu ils pourront pour empefcher
V exécution de tEdit ^ le rétabliffement des Eglifes de Dieu ; com-
me des-ja nous avons entendu qua Rouen , ^ ailleurs ils ont com-
mencé de faire , ayant fupplté fa çJ/Majefé d'efire exemptes de
l'exercice de la Religion. CM aïs vous prevoye'^trap mieux les
grands c^ horribles mal-heurs qui advindront à la France , s'il
fefaifoit quelque brèche à CEdit , tobfervation inviolable du quel
ejl le feul moyen de tenir le royaume en paix. Et pour ce que mon
dit Seigneur y a le principal intere/l , il vous plaira-, ou telles oc-
cafions feprefenteront luy en remontrer l importance ^ ace quil
ne permette que ce grand bien quil a feul aquis a la Trame , luy fait
ûjlépar les pratiques de ceux qui fe font toujours montreZper-
iurbateurs CT ennemis du repos public, C'eftoit là la gratitude
de ceux de la Religion envers Monfieur. C'eftoit l'opinion
qu'ils avoient de luy &; de Tes intentions ^ c'eftoient leurs
fentimens &: la difpofition de leurs efprits touchant les af-
faires publiques. Et s'il s'y fuft employé comme ils le de-
lîroient , & comme il avoit promis, & que la Cour defon
cofté y eufl procédé de bonne foy , il fe fuft: abfolument
aquis leur cœur , & l'EArat -, ce femble , eufl: joùy d'une tran-
qiiilité profonde. Car ny le Roy de Navarre , ny le Prince
de Condé n'euft^ntpoipt remué 5 comme ils firent depuis,
ny les Politiques ne l'euft!ènt fçeu faire quand ils euft^ent
voulu , efl:ans deft:ituez de cet appuy : & la ligue (^qui n'eft:oit
alors qu'en fes premiers commencemens , ayant affaire au
Roy 3 à Monfieur , à la plus part des Princes & des grands de
l'Eftat,
Seigneur de la Noue. i^j
rEftatîSc à ceux de la Religicn^euftefté étouffée en h naif^
fance. Mais au lieu de cela , l' on ne voyoit autre chofe à la
Cour de Monfieur que plaintes de ceux de la Religion, que
l'on traverfoit de tous codez au rétabliflèment de leurs
exercices. Et toutes ces plaintes s'addreflbient à la Noue ,
comme fi c'euft efté un député gênerai j & fe trouve encore
entre les papiers qu'ilalaiilés, diverlés lettres d'Eglilcsôc
de Provinces entières, qui luy remontrent combien peu.
de fruit elles receuillent delà paix , & le prient de le faire
fçavoir à Monfieur , &: de luy en faire voir la confequence.
rilefaifoitavecunfoin merveilleux, & avec une grande af-
fiduité, &cerL'cfl:oit pas fans quelque fuccez dans les pre-
miers mois qui fuivirent immédiatement le Traité : car tan-
dis que Monfieur n'cftoit pas encore bien afleuré de l'éta-
bli/îèment de Çqs affaires , &z que la mémoire des ferviccs que
ceux de la Religion luy avoient rendus, eftoit encore récen-
te , il croioit qu'il y avoit quelque honte à les abandonner.
Mais le reflentiment de cette obligation vieilliflànt , & le
defîr de paroiftre grand à la Cour eflant revenu , & les arti-
fices de fa mère rcgaignant le deffus en fon efprit , ou com-
me plufieurs l'ont creu , l'ayant des-ja regaigné dans le Trai-
té de la paix , peu à peu il fe détacha d'avec eux , & ne confi-
dera plus leurs intcrefls, qu'avec beaucoup d'indifférence.
Illedifîimula pourtant, &:leurrendoit quelques bons offi-
ces aux occafions , de peur de les dégoûter , parce qu'il
avoit encore affaire d'eux, & que des-ja on luy faifoit venir
l'efperance qu'il feroit appelle par les Eftats des Provinces
unies. De forte que la Noue demeura avec luy , le confeil-
lant , le folicitant , luy recommandant les affaires de ceux de
la religion, du Public, & des particuliers jjufques à ce qu'on
commença à parler bien fort de la convocation des Eflats ,
que le Traité d e Paix avoit promife. La Noué & le Plelfis
Mornay , qui eftoit aulfi encore alors au fervice de Mon-
Bb 3 fieur.
Ï5>8 La vie de François,
fieur, fè trouvèrent de difFerent fcntinient en cette occur-
rence. Car celuy-cy n'elperoit rien de bon des Eftats. Ses
raifons efloicnt qu'il arrive de leur tenue , ce qui arrive afîèz
fouvent de la célébration des Conciles. L'inftitution en eft
excellente, l'ufage en feroit encore meilleur fitout s'ypai^
foit comme il faut. Mais les deputationsfont ordinairement
tellement briguées dans les Provinces , & les mémoires
qu'on y drefle, concertez entre des gens fi peu affectionnez
au bien public, & fi intereflez en leur particulier , qu'il eft
mal aifé de tirer de bonnes conclufions de ces principes.
Quand il y auroit moins de vice dans les commencemens ,
fi eft-ce quand les députés font enfemble , il eft mal aifé
d'éviter l'un de ces deux inconveniens. Ou bien il y fouflie
quelque vent factieux & Républicain, ennemis de l'auto-
rité des Monarques , lequel eft d'autant plus à craindre qu'il
a pour prétexte le bien public & la liberté : ou bien l'intereft
de ceux qui gouvernent à la Cour , trouve le moyen de s'y
rendre fi confiderable & il dominant , que ce que le peuple
aefperé luy devoir apporter du foulagement , nefertqu'à
autorifer les charges qu'on luy impofe. Et l'exemple du
Concile de Trente venoit là extrêmement à propos , où les
chofes furent ménagées de telle façon, qu'il fervit à ceux qui
l'avoient redouté , èc nuifit à ceux qui en avoient demandé
la célébration avec grande inftance. Pour ce qui eftoit de
ceux de la religion , il difoit que dans les Eftats particuliers,
les mémoires fe dévoient dreftèr à la pluralité des voix , &
que le plus grande nombre n'eftoitpas du cofté des refor-
mez. Qu'ainfî il ny avoit point de fujet d'efperer qu'on les
V favorifaft , veù principalement que le premier des trois
Eftats , àfçavoir leC)lergé, leur eftoit abfolument contraire.
Que l'Edit , quelque mal obfervé qu'il fuft , portoit le nom
du Roy 5 & avoit efté fait par le confeil ou au moins du con-
fentement des Princes, & des grands de l'Eftat^ ce quia
toû-
Seigneur de la Noue. ipp
toûj ours beaucoup de Majefté envers le peuple. Et que fî la
haynequ*on portoit à la religion reformée, venoit à pré-
valoir jufqucs à ce point, que de demander & de faire pal^
fer la révocation de l'edit dans les Eftats, on retomberoit
indubitablement dans une guerre pire que la précédente. Et
ce qui venoit principalement en confideration , c'eftoit ce
commencement de Ligue, qui en apparence fembloit n'a-
voir efté projette que par des perfonncs de peu de crédit j
mais qui fans doute fcroit fomentée par des gens puiflàns ,
&c qui portoient leurs prétentions plus loin que ne mon-
troient ces premières apparences. Que 11 elle venoit às'é-
pandre & à s'animer, il eftoit à craindre qu'elle ne portail
les Eftats à quelques fachcufcs refolutions , ou au moins
qu'il ne s'y fift quelques menées préjudiciables au Royaume
6c à la Religion tout enfemble. La Noué au contraire avoit
ces raifons de fon cofté. Que puis que Tinftitution des
Eftats eft bonne , & qu'on en peut tirer de grandes utilitez,
il les faloit employer au temps de la neceflité , autrement ce
feroit un excellent remède abfolument inutile. Que quant
aux inconveniens propofez , il faloit tafcher d'y obvier , ce
que la conjondure du temps ne rendoit nullement impoflî-
ble. Que les Princes & les grands ne favorifoient jamais les
factions des Républicains contre l'autorité du Roy; mais
que puis que c'eftoient eux qui avoient demandé les Eftats
pour le reftabliftèment des bonnes loix , ils ne fouftriroient
pas non plus qu'on s'y aftèrvit à ceux qui tirent leur richefle
& leur grandeur de l'opprelîion du peuple. Que s'il eftoit
queftion de faire autoriferla Religion Reformée dans les
Eftats , elle uy auroit pas fans doute la pluralité des voix.
Mais qu'il ne s'agiflbit que de la fouftrir feulement, con-
formément à l'Edit , ce qui fembloit devoir eftre facilement
accordé par ceux qui eftoient, ou que du moins, s'ils n'a-
voient entièrement perdu Icfens, dévoient eftre les delà
guerre.
200 La vie de François,
guerre. Quefi les Ellats reùflinbient bien, c'eftoit le moyen
d'étouffer laligue dans Ton berceau: car que pourroit faire
une poignée de fa^^ieux contre l'autorité du Koy & leçon-
iéntemcnt d'une afîèmblée qui reprelénte toute la France?
Qu'après tout, quelque mal qu'on euft à en craindre , il
n'elloitpasau pouvoir de ceux delà religion delesempc-
Icher, & que puis qu'ils avoient à fe tenir, ilfaloit tafcher
d'en tirer quelque avantage. Parce quefion s'y oppofoit
ouvertement, on donneroit occafion aux adverfaires de
crier qu'on ne vouloir pas le bien du Royaume ny l'exécu-
tion de l'Edit par lequel on les avoit demandés 3 & s'y on
s'y portoit froidement, ce ne iéroit pas le moyen de s'y taire
confiderer. Qu'ainlî il eftoit plus à propos d'y montrer
quelque chaleur , &: de tafcher de s'en faire accroire pour les
dépurations & pour les cahiers dans les Provinces. Ils con-
clurent donc qu'il faloit eflàyer d'en profiter, & ce fût à
cette occafion que le PleiTis Mornay , dont la plume eftpic
des-ja la première de fonfiecle, drellà fous le nom d'un Ca-
tholique , cette belle Remontrance aux Eftats de Blois, qui
fe trouve au commencement du premier volume de Ces mé-
moires. Quant à la Noue, il efloit toujours folicité d'aller
en Cour , & le Roy ne s'épargnoit pas à luy faire témoigner
qu' il l'auroit fort agréable. Monfieur penfoit à y retourner,
&croyoitquelaNouël'y pourroit beaucoup fervir, s'il y
faifoit un voyage. Les affaires de ceux de la Religion , &
particulièrement des Eglifes qui ne pouvoient obtenir leur
reltablifièment , comme celle de Blois , de Rouen , nom-
bre de celles de Bretagne , & quantité d'autres , avoient be-
foin d'un foliciteur auprès de fa Majefté -, & outre fcs autres
advantageufes qualitez , l' affection que le Roy luy portoit,
leur faifoit croire qu'aucun ny pouvoir agir fi efficacement
que la Noue. Enfin c'ell le centre de toutes chofes , & com-
me il y pouvoit apprendre, plus qu'en aucun autre lieu, ce
qui
Seigneur de la Noue. 201
fe pouvoit efperer de la tenue desEllats , aufîleftoit-cede
là qu'il pouvoit le mieux donner des advis neceflàires à
ceux de la Religion dans les Provinces.il s'y achemina donc
fur la fin du mois de Septembre , & fût receu du Roy & de
la Rcync avec toutes 1 or tes de demonftrations de bonne
volonté. Il y receut incontinent des lettres de diverfes Egli-
fcs 5 &: particulièrement de celle de Rouen , qui fe plaignoit
& des rigueurs qu'on îuy tenoitlà, & des longueurs qu'on
apportoit à la Cour à donner les ordres pour y pourvoir , 6c
de l'inutilité &: inexécution de ceux que l'onfaifoit iem-
blant de donner. Il en receut de Monfieur , qui le prioit de
faire inftance envers le Roy 3 à ce qu'il Iuy pleufl d'écrire à
la Hunaudaye, pour Iuy ordonner qu'il tint la main au re-
flablilîèment de l'Eglifc de Nantes , ôc de divers autres en-
droits de la Bretagne, d'oùons'eftoit plaint à fon Altelle
de ce que l'Edit n'y eftoit point exécuté. Il en receut du
Prince de Condé, qui le remercioit de ce qu'il luyavoit
mandé fon voyage en Cour , defirant fort qu'il en peufl:
rapporter un meilleur fruit que les menées &: les pratiques
de leurs ennemis ne leur en fiilbient efperer , & le priant de
Iuy donner advis de ce qui fe feroitpaffédignedefacon-
noifîànce. Il fit ce qu'il peut pour avoir contentement fur
les clîofes qu'il folicitoit , &: mefmes s'employa vers le Roy
pour avoir la permillîon de lever des gens de guerre qu'il
ofFroit de conduire luy-mefme au Pays bas au Prince
d'Orange pour le fecours des Provinces Unies. Maisny
en cela , ny en aucune autre chofc qui concernai le Pu-
blic, il ne receut pas grande fatisfaftion. Dcquoy il don-
na advis au Prince d'Orange, & Iuy promit d'eflayer à fai-
re fous main , ce qu'on ne Iuy avoit pas permis de faire à dé-
couvert, & de Iuy envoyer le plus qu'il pourroit d'hom-
mes de fcrvice, pour les affaires de ceux de la Religion en
ces quartiers là. Il ne fût donc pas long-temps à la Cour ,
C c foit
202 La vie de François,
Ibit que Monfieur le rappellaft , ou qu'ayant reconneu l*air
& la façon dont on vouloit agir dans les Eftats & dans les
aftàn-es , il jugeaft qu'il eftoit plus à propos de fe retirer i 8c
en le retirant il prelenta au Confeil du Roy quelques arti-
cles aufquels il llipplia que l'on repondift, &: s'en retourna
vers Monfieur , ne remportant autre chofe qu'une promefle
qu'on luy fit que Huraut, de Cheverny , luy envoyeroit ce
qu'il auroit pieu au Roy de luy accorder. Ce pendant deux
chofes femenageoient en melrne temps ; le retour de Mon-
fieur en Cour 5 &: la tenue des Eftats. Pour la dernier , il fe
treuva que le Pleflis-Mornay avoitprophetifé. Caria Rey-
ne mère ayant cette opinion, que ceux qui avoient deman-
dé la convocation de cette aflèmblée , & ceux de la Religion
particulièrement, ne l'avoient fait que pour la chaflerdu
gouvernement , &: pour obliger fes créatures à rendre conte
de l'adminiftration des Finances , dont on difoit qu'ils
avoient eftrangement abufé, mit touttes chofes en œuvre
pour s'y rendrela maiftrefîè,& pour faire tout reùfllr à la ruy-
ne de ceux qu'elle croyoit Ces ennemis.Pour en venir à bout,
elle fe joignit aux Guifes, qui commençoient à prendre
un tel vol dans les affaires , qu'il n'y avoir quafi perfonne
qui ne lesaimaftjouquinelesredoutaft. Comme c'eftoient
ceux qui avoient donné la première naiîîànce à la ligue de
Peronne, aufti eftoit leur grandeur le but auquel elleten-
doit. Elle ne pouvoit donc fe joindre à eux fans la favori-
fer , ny par confequentfans conjurer avec eux la ruyne de la
religion contre qui elle eftoit faite. Pour cela ils firent en-
femble toutes fortes de praticques dans les Provinces , tant
pour y avoir des députez à leur dévotion , que pour y faire
prendre des refolutions qui leurfeuflèntavantageufes, &
particulièrement touchant la revocation de l'Edit. Les re-
formés faifoient leur contrebatrie le mieux qu'ils pou-
voient , 6c la Noue entre les autres > qui efcrivoit à ceux de
la
Seigneur de la Noue. 203
la Religion , & aux Gentils- hommes Catholiques qu'il con-
noifîbit afîèftionnez à la paix : &: ce n'eftoit pas du tout fans
fuccés en quelques endroits. Voicy comment Mai Ibn-neuf-
ve , de la Faye , luy en efcrivoit du 20. d'Odobre. le njom
envoyé la réponce des lettres que 'vows efcriviftes dernièrement
en Picardie , le porteur des cruelles m'a dit que Monfieur de Sechel-
les , (^ Mon/leur de lumellesfefont bien (^ 'verteufement porte7
en l'ajfemblée des Eftats d'Amiens-^ ^ ont en partie rompu les dej-
feins de ceux de la ligue , dont il y a ej^erance de quelque fiuit (^
utilité. Ceux de Rouen s'ajjemblent aujfy ce jourd'huy , ou quel-
ques Gentils -hommes ont pareillement promis de bien faire leur
devoir. Cela , avec les remuemens des pays bas , (^ quelques au-
très confiderations quefay-, me font mieux ejperer du fuccés de nos
djfaires que ne nous en donnent l'occafion é' matière , les grandes
menées cjr ligues de nos ennemis , lefquels s'ilplaift à Dieu , ne nous
feront pas tout le mal qu'ils penfent é" défirent faire. Le Royefl
encorea Dolinuille.ou il fait bâtir. Ainfi l'on minoit d'un codé
pourlaruynedel'Edit, &Poncontreminoit de l'autre, oc
cependant Monfieur preparoit fon retour en Cour. Ce fût
à Dolinuille où il alla trouver fa Majefté au commencement
de Novembre , & d'où partirent en mefme temps les lettres
patentes par lefquelles le Roy donnoit aux Provinces advis
de fon arrivée , & de leur bonne amitié , & que l'aiîemblée
des Eftats allignés à Blois , eftoit différée jufques au 1 5-. du
mefme mois. La Noue au départ de Monfieur,s' eftoit reti-
ré en fa maifon de Montrevil-Bonnin , prés de Poitiersjavec
diverfes penfées.Le Roy luy témoignoit toujours beaucoup
de bonne volonté , & luy avoit tenu divers propos de fon
inclination à la confervation de la paix, & de l'intention
qu'il avoit de gratiffier en ce qu'il pourroit fon beau frère le
Roy deNavarre.Monlleur ne luy en témoignoit pas moins,
difoit toujours qu'il vouloitfavoriferceuxdelaRehgion,
& entretcnoit des intelligences au pays bas par fon entre-
Ce 2 mile.
204 La vie de François,
mile. LePrincedeCondéeftoittantoltàS.Jeand'Aiigely,
qui luy avoit efté donné pour Peronnc, tantofl à la Rochel-
le, plein de mécontentement pour tant d'inexécutions de
rEdicbj & de ibupçons trop bien fondés que l'on machi-
noit la ruyne de ceux de la Religion & la Tienne. Le Roy de
Navarre cftoit en Gujenne 5 peufatisfait de ceux de Bour-
deaux, qui le traitoient indignement, &: tafchoit à fe for-
tiffier d'amis, tant entre ceux de la Religion qu'entre les
Catholiques, &mefmeduDucd'Anuille. Ceux de la Ro-
chelle paroifToient fort tiedes en cette occafion , & bien
qu'ils euflènt quelque confiance au Prince de Condé, ilfe
plaignoitpourtantàla Noué qu'ils fe laiflbient cajoler par
les promelîes de laReyne , & que cela les rendoit incapables
de profiter des bons advertiflemens qu'il leur donnoitpour
leur confervation. La France eftoit encore en paix , mais
elle paroifîbit comme enceinte de la guerre , & les brigues
quis'yfaifoient de tous coftez, eftoient comme les tran-
chées qui prefageoient que bientoft elle de voit l'enfanter
dans l'afîemblée des Ellats. Pour ne manquer pas à fon de-
voir, en cas que ce mal-heur arrivait , la Noue creut qu'il
iefaloit attacher avec quelqu'un, &c dans la profefîionde
Religion qu'il faifoit , Monfieur s'eftant reconcilié avec le
Roy , il n'y avoit point à délibérer qu'il ne deuil aller trou-
ver le Roy de Navarre. Neantmoins il ne vouloit pas tout
à fait abandonner la penfée de la paix , ny fe précipiter en fa
délibération , tandis qu'il refteroit quelque petit fujet de
bien efperer , & en ne fe déclarant point ouvertement , il y
pouvoit eftre plus utile. Il fe refolut donc d'aller trouver le
Roy de Navarre , comme par forme de vifite feulement , &c
melrnes pour rendre ce fervice au Roy que de luy rapporter
les difcours favorables & advantageux qu'il luy avoit tenus
de luy , lors qu'il efloit à Dolinuille : ce qu'il exécuta au
mois de Novembre » & puis s'en retourna incontinent. Ce-
pendant
Seigneur de la Noue. 205"
pendant le Pont S . Efprit fut furpris par de Luynesj ScThoré,
frereduDucd'Anuille, yfûtfaitprifonnier, ce qui fonna
l'alarme par tout : & lesÉftatss'alîèmblerent au lieu & au
jouraflîgné, qui montrèrent dés leur commencement une
fi mauvaiie dilpofition envers ceux de la Religion , qu'ils (c
reiblurent de protefter de leur nullité par un manifelle. Le
Roy pour tant , &: Monfieur ne s'y declaroient pas ouverte-
ment j plufieurs des députés demandoient la revocation de
l'Edit: mais quelques autres vouloient la Paix , & ceux de
Guife, pour avoir du temps à faire leurs menées, nepref-
foient pas beaucoup d'abord les mauvaifes relblutions, &:ne
fe montroicnt pas ennemis de quelque accommodement.
Pour celails fouftrirent que le Roy envoyait vers le Roy de
Navarre & vers le Prince de Condé, pour les convier de
venir, ou au moins d'envoyer quelques uns de leur part,
pour avoir participation de ce qui fe pafPeroit là, &pour
contribuer à l'adj uftement des aftaires. Ils n'empefchcrcnr
pas mcllncs que Klirambeau & quelques autres n'y allaffent
comme députez de ceux delà Religion, non pour aflifter
aux Eftats , contre lefquels ils protefterent en arrivant , mais
pour communiquer avec le Roy , & avec les grands qui
clloient là, & ces députés ne refulërent pas d'avoir part dans
les conférences qui fe faifoient pour trouver les moyens
d'accord. Et fi les chofes eftoient en cette incertitude pour
le gênerai > la Noue avoit en fi^n particulier beaucoup de
fiijet d'efire en perplexité fur une relblution de grande im-
portance qu'il avoit à prendre. Le Roy d'un cofréluy efcri-
voit favorablement du 16. Décembre, &le remercioitdes 1576
bons offices qu'il luy avoit rendus envers fi^n frère le Roy de
Navarre,& le convioit avec beaucoup d'inflanceàlaller trou-
ver à Blois, pourdifcourir avec luy de quantité de chofes
qui concernoient le bien de fbn lervice , l'afieurantqu'ily
pouvoit aller en toute feureté , & luy promettant qu'il ne
Ce 3 luy
2o6 La vie de François,
luy feroit fai£b aucun dcplaifîr. Villeroy , qui avoit contre-
figné la lettre, luy en faifoit unefurlcmelmcHijetenron
propre nom , & l'atieuroit que le Roy avoit de parfaitement
bonnes inclinations pour luy, &que fa prelence eftoitlà
comme neceflairc pour le bien de l' Eftat. Rofne , qui eftoi t
de Tes amis , après luy avoir témoigné le déplaifir qu'il avoit
de voir que les Eilats prenoient le train de remettre les chc-
les à la guerre 5 luy adjoiîtoit que neantmoins quelques uns
defiroient la paix : é" d'autant , difoit-il , qu'en cela vou-s pou-
riésfervir de beaucoup le public par 'votre bon advis ^je defirerois
fort que 'uousyfujjîès, ùïionfeigneur m' a ajjeuré que njom auriés
telles feur et es que votis voudriés. Le Roy au cas pareil. Tay aufjt
pour cet effeci parlé a Monfieur de Guife^ lequel m' a ajjèuré qu'il
ne 'votis njouloit aucun mal a caufe de la mort de Befme -^ (irnia dit
qu^ilne croyoitpas qu'un fi brave cavalier que vom-^ euji efté caufe
de fa mort» Et quand ainji feroit , qu'il ne vom en voudroit re~
chercher , venant pour cette occcafion. Villequier luy eicrivoit
mefmechoie, ôcdifoit qu'il avoit veu le Duc de Mayenne
àPrelîîgny, & qu'il l'avoit trouvé en très-grande volonté
de le voir pour parler à luy & luy dire de fa part , & de celle
du Duc de Guife fon frère, beaucoup de chofes qui feroient
trop longues à efcrire, & dontilefloitalTeuré qu'il auroit
beaucoup de contentement. Adjoûtant tout ce qui fe peut
d'exhortations pour le faire condefcendre à cette prière, &
luy mettant mei'me de fa propre main -, le croy que votu m'e-
fttmezft homme de bien , (^ tant votre ferviteur dr amy , que
vom me croirés véritable. D'autre cofté le Roy de Navarre,
par lettres réitérées, envoyées d'Agcn par porteur exprés,
luy donnoit advis de lafurprife du Pont S. Efprit , & de la
prifon de Thoré , &: le prioit de bien pefer la confequence
de ce fait , afin , difoit-il , que vom preniez, garde a vou^ , ^ que
vous votis retiriez le plutofl que vom pourrés des lieux ou vous
connoiffc^ue votre perfonne nejl pas en feur été, mettant ordre a
vos
Seigneur de la Noue. 207
iwi affaires , (^ les ajfeurant au mieux qtC il vow fera pojfîble.
Puisiuy reprefentant combien fa prelènceeftoitnecefîaire
en Guienne pour le bien de ce Royaume , & combien d'ail-
leurs ilavoit dedelir de le voir, il le convioit à l'aller trou-
ver au plûtoft. Ce qui le pouvoir en quelque forte déter-
miner en cette irrelolution , c'eftoit l'advis de ceux de la
Religion qui eftoient à Blois, & qui voyoient de prés les
aftàires. Mais la Marfillere 5 fecretaire du Roy de Navarre,
luy en efcrivoit ainfi du 17. Décembre, lendemain des let-
tres du Roy, Ôcunjourdevant celle de Rofne. No m fer ion s
fort aifes d'avoir le bien de votts pouvoir communiquer en ce lieu
les affaires qui s*y prefentent silfepouvoit avec votre feur été :
d autant quon effur le jugement dr définition de notre caufe. le
ftefçay a la vérité fi vous y fériés feur ement , je n'en ofe rien dire^
encore que ton m* ait dit ce foir que le Roy votes a mandé. CMals
quoy que ce foi t , votre prefence pour quelques jours y fer oit bien
requife-, ou pour le moins en quelque lieu prés dicy. Benac &
Chauvin, députez de ceux delà religion avec Mirambeau
luy en firent du mefme jour une lettre que jemettray icy
tout du long, parce qu'elle peut donner quelque connoil-
fance des aftàires. Adonfieur , difoient - ils , vorisfçavés ce que
vos amis votif ont mandée mefme s tadvis du principal d iceux, qui
nef a prefenî en ce lieu. Vous verre7aujji ce que le Roy vous a
efcrit , crf^y le tout prendre s "votre rejoint ion. Nom fomrnes fi
incertains des cœurs des perfonnes , que nous ne fç avons que vous
confit lier., ^prions Dieu avoir foin de vous cr de nous, ^ant à
la charge de z^Monfeigneur le Prince , nom y ferons notre devoir^
encore qutlfepre fente des diffîctdtés , veu ce qui fie paffe , (^ auffy
pour le préjudice que cela pourrait faire a la commijjîonquelefieur
Ch art ter a portée au Roy de T^varre , pour affembler les députés
de tout es les Eglifis en une vtlle ou le Roy envoyer a de fapart.Tou^
tes fois nous avons commandement de nom trouver cette après
difnée au cabinet de Monfiçur le Cardwal de Bourbon -^ ouMef
fleurs
2o8 La vie de François,
fleurs de Montre nfier (^ le Prince Dauphin feront prefens ^ ^Ik
cfperons prendre quelque refolution. Not44 avons par le à. leur s A-fa-
jeftés cir expofê nos charges , qui ont ejic receués en bonne part. Il
non^s eft permis déparier aux affemblèes des trois Ejîats , anfqnels
a ejlé comtnandè notis donner audiance. Mais il faut que nous pre-
nions notre leçon de et que nous aurons a y dire, il court trois cpi-
ffîons entre les députés defdits Ejiats \ l'une pour révoquer CEdicî,
l* autre fans en par 1er, de demander qu^ilplaife au Roy ràinir tom
fesfujcts en une religion , à" neantmoins les maintenir en paix.
Vautre deftre maintenues en la religion Catholique ^ en paix,
Tout celafe fait pour venir a la modification , laquelle on efpere
de l^ajfemblée qui fc fera en vertu de ladite commi/Jion. Il y a plu-
fleurs députez, des Eglifes qui nefeprefenteront point aux Efiats
pour ne les approuver ; ains au Royfeulj qui l'aura ainfiplm agréa-
ble ^ ^ neantmoins fera advifé de neprejudicier aufruit quifè
peut attendre de ladite commifjîon. Les Efiats ont voulu difputer
de leur autorité , mais ils n'ont eu la réponce qu'ils demandoient.
L'on peut croire que la Noue n*eftoit pas fans inquiétude en
cette délibération. Mais il n'y fût pas long-temps. Car peu
de jours après toutes ces belles protestations de vouloir la
paix & d'en chercher les moyensjil fut conclu que le Roy fe-
roit fupplié de deffendre tous exercices, tant publics que par-
ticuliers, delà Religion reformée , prenant en fa protection
tousceuxquienfaiibientprofellion, excepté les Dogmati-
fansj Miniflres, diacres5& furveillans, qui feroient bannis du
Royaume, fmon qu'ils fe voulufîent convertir. Ce qui ayant
paflë à la pluralité des Gouvernemens , &: non des voix ,
comme la forme & la coùtun^e des Eftats le requeroit, & en-
core ne l'ayant emporté que d'un feul fuffrage, fût néant-
moins accordé par le Roy fans aucune hefitation. La Noue
partit donc de chés luy , & s'en retourna trouver le Roy de
Navarre, où le PlelTis-Mornay fe rendit aufli peu de temps
après, s'eftant détaché du fervice die Monficur. Et j'ay
con-
Seigneur, de la Noue. 209
conneii un homme d'honneur, quiefloit de ces temps là , &
quiavoitveulaNouëdiverfes fois, qui en racontoit cette
hiftoire. Pour aller trouver le Roy de Navarre en eftat de
luy faire quelque fervice,il avoit mis fur pied une compagnie
de cent bons hommes de cheval, & avoit fait la dépence ne-
cefîàire pour la mettre en équipage. Le Roy de Navarre, à
qui illesprefenta,s'en fentit extrêmement obligé,& n'ayant
point d'argent contant pour recompenfer la Noue, il luy
voulut f-aire don de quelque terre qu'il avoit en ces quartiers
là, & à fon infçeu luy en fit expédier les lettres par fon
Chancelier. Ces lettres ayans efté apportées à la Novë au
matin à fon lever, illes prit avec beaucoup de demonftra-
tion de gratitude: mais de ce pas là il s'en alla trouver le Roy
de Navarre , & tenant ces lettres entre les mains il luy dit:
Sire^ ce meji beaucoup d'honneur & de contentement de recevoir
ces témoignages de la bonne volonté de votre CMajefté ^ ^ te nt
les refuferois vas fi vos affaires eft oient en eflat défaire de telles
libéralités, ^uand ie vous verray-,Sire,au deffiis de vos ennemis-^
& poffedant des biens proportionnés a la grandeur de votre cou-
rage (jr de vofire na/jjance,je recevray de bon cœur vos gratifi-
cations. Vour cette heure-i fil vous voulie:^recompençer de la fa-
çon tous ceux qui vous fervir ont, vofire CMaj efté fier oit inconti-
nunt ruynée. Cela dit, il luy remit avec beaucoup de rcfpeâ:
fes lettres entre les mains, &: quelque chofc que le Roy fifl:,
il ne le peut jamais obliger à les reprendre. La refolution
des Eftats dcvoit eftre incontinant fuivie d'armées, l'une
fous la conduite de Monfieur, pour aller allicger laCharité:
L'autre fous celle du Duc de Mayenne,qui devoit s'en aller
à Broùage , & par tout la ligue fe remuoit, & fe rendoit for-
midable par la cruauté qu'elle infpiroit à ceux qui s'y enga-
geoicnt. Carilsavoient fermententr'eux de n'épargner le
îàngdequiquecefuft,&:dene mettre aucune diftin£lion
entre les conditions , n'y les fexcs, n'y les âges. Ceux de la
Dd RcU-
210 La VIE DE François,
Religion n'avoient rien de preft pour le defFendre , ou du
moins qui fuft capable d'eftre oppoleàce torrent. Le Duc
d'An ville, qui fçavoit qu'on luy en vouloit , & qui en avoit
veu depuis peu la preuve enlaprifedu Pont S. Eljprit, &
en la prifon de Ton frère, n'eftoitpas mieux préparé qu'eux,
& craignoit d'eftre accablé. Pour s'en garentir il le porta à '
des penlées extrêmes Se y voulut porter le Roy de Navar-
re , avec qui il eftoit afîbcié . Il luy envoya donc vn nom-
mé du Bourg, qui avoit fait divers voyages au Levant pour
les affaires de nosRois,&: luy fitpropofer par luy de faire ve-
nir leTurc à Aiguefmortes,cedontdeBourgfe faifoitfort,
pourveu qu'on y domiaft une retraite afleurée à Ces gens & à
les vaifîéaux. La raifon du Duc eftoit que la terreur d'un tel
ennemy,& d'une commune ruyne, rameneroit les efprits à
la paix, & que le Pape mefme & le Roy d'Elpagne s'en ren-
droientfoliciteurs, plûtoft que defouftiir un telvoifinage.
Que la deffenfe de la vie &: de l'eonneur eftune chofe na-
turelle, & que dans les grandes extrémités tous moyens en
font permis. Que le Roy François Premier n' avoit pas fait
difficulté de traiter avec les Capitaines de Soliman, pour
faire attaquer les coftes d'Elpagne avec une flotte, & que la
caufe qu'il en avoir, bien que jufte, ned'obligoit pomt li
neceffairement à fe fervir des infidèles , que la conjon^Sture
des affaires du Roy de Navarre &du Ducd'Anville les y
obligeoit maintenant. Que quand la paix leroit faite & bien
eftablie, fi le Turc vouloit prendre pied en France , il leroit
aifédel'en chafîcr, &:que le centre de fes affaires & de fa
puiflance eftoit trop elloigné pour s'y pouvoir maintenir.
En vn mot, que puis que les Papes mefines avoicnt bien ap-
pelle les Luthériens à leur fecours , quoy qu'ils peuffènt
faire pour fe garentir, on ne le devoit point trouver eftran-
ge. Il fe troiivoit alors à la Cour du Roy de Navarre diver-
fesperfonnes qui ne rejettoient pas cette propofition : mais
il en-
Seigneur. DE LA Noue. 211
il en voulut pafïer pari' ad vis de la Noue & du Plellls Mor*
nayfeuls,à qui il donna charge d'examiner cette aftaire &
défaire la réponce. C'eftoit une queflion de conicience &
de prudence.Laconfcienceluggeroità desReformez5qu'ils
failbient profeilion, 6c avoientembrailë la protection delà
pure religion de Chrift, que les Apoftres n'avoient ny dé-
fendue ny provignéc que par l'efFulion de leur propre l'ang>
& par une patience invincible. Que les anciens Chreftiens
avoient enduré toutes fortes de perfecutions 300 ans du-
rant, fans avoir jamais oppofé d'autres armes aux Empe-
reurs Romains, quoy ques'ils euflènt voulu il fuftenleur
pouvoir de fe fervir fort avantageufcment des charnelles.
Quec'eiloient là les fentimens de la grâce, & les mouve-
mens qu'elle infpiroit à ceux qu'elle élevoit au plus haut
point de la vertu, & que fi en ces derniers temps on s'eftoit
mis en deffenfe contre la rigueur des Edits & contre l'hor-
reur dQs maflacreSîC'avoit efté ce fembloit , un peu degeife-
rer de cette confiance heroique des anciens Chrefliens.
Que cela ne fe pouvoir ou juftiflier,ou excufer fuion par cet-
te confideration , que peu de perfonnes montent à ce haut
pointde pieté & de vertu qui fait pour l'amour de Chrift
mefpriferla mort & les tourmens,& renoncer aux mouve-
mens de la Nature. Que là NecelTité des aflàires avoir obli-
gea faire encore un autre pas, qui eftoit de faire entrer les
Anglois &les AUemans dans l'Eflat, chofe qui avoit rendu
la profeflion de l'Euangile un peu odieufe. Que néanmoins
on avoit cette fatisfaCtion en faconfcience qu'on eftoit af^
fèuré qu'ils n'entreprendroient rien contre le bien du Ro-
yaume ny contre l'autorité du Roy , & qu'on remportoit
cette juftifi cation de la part mefme des ennemis, que quand
les ertrangers avoient voulu s'enraciner dans l'Eflat, les Re-
formez avoient efté les premiers à les chafîèr, comme il
parut au Haure de Grâce. Que la mefme necefFité avoit ces
Dd 2 demie-
212 La VIE DE François,
dernières années incliné ceux de la Religion à fè joindre
aux Politiques &c aux Malcontens , en quoy la pureté de la
religion avoir encore efté plus intereilée. Parce qu'aupa-
ravant, ils ne deniandoient que la liberté de leurs conlcien-
ces &: des exercices de leur pieté , au lieu que par cette jon-
ction ils s'eftoient méfiez dans les broùiUeries de l'Eilat, où
il fefait toujours quelque brèche au reipe£t que Pinftitution
de Dieu veut que l'on rende aux puilîànces fouveraines.
Que néanmoins celan'avoit point apporté de fort fignalé
dilïame fur la vérité de Dieu, par ce qu'on avoit eu en cela
pour compagnons les Catholiques Romains , & les plus
grands du Royaume. Que fi enfin on venoit à fe liguer
avecleTurc, & à luy donner quelque pieddans l'Efrat, en
luy mettant les villes du Royaume entre les mains , quel
moyen reileroit-il , ou d'enabfoudre fa propre confcience
devant Dieu, ou d'ellùyer le blâmequitomberoitfurfon
Euangile de la part des hommes ? Qu'ils avoient deux cho-
fes à défendre contre leurs ennemis , la vérité de Chrift ,
& leurs perfonnes. Que quand à la vérité de Chrift , il n'e-
ftoit pas à croire qu'il euft agréable qu'on employaft à fa
deftenfe le plus grand ennemy qu'elle euft, & que fi elle
mefme en pouvoir déclarer fon fentiment , elle fentoit trop
deforceenelle mefme, & avoit tropdegenerofité, pour
fouffrir que l'on fe fervift de fi eftranges moyens pour ià de-
fenfe. Et que quant à leurs perfonnes , le foin de la confer-
vation de la vie eft naturel à la vérité , mais que pour cela il
ne laiflbitpas d'y avoir des bornes. Que quand dans une
place afliegéeon en eftoit venu à cette extrémité, que pour
vivre il fe faut entretuer , & fe manger les uns les autres, ce
n'eft plus courage ny conftancequedetenir,c' eft une bru-
talité qui fait dégénérer les hommes en beft-cs. Qu'en telles
occafions Dieu déclare aftez qu'il veut qu'on fe rende à la
mercy de fes plus cruels ennemis, & qu'on fe remette à /a
provi-
Seigneur de la Noue. 213
providence. Que c'ell: alors qu'il envoyé du fecours à ceux
qui ont le plus defujetd'en delelperer , quand on fe jette à
yeux clos entre les bras, plùtoft que de confentir à des cho-
ies indignes de la pieté des Chreiliens, &z de la condition
des hommes. Quant à la prudence , elle reconnoilîbit bieiî
qu'il n'eftoit pas beaucoup à craindre que cette confédéra-
tion avec le Turc, H on venoit à s'y porter, adioùtall quel-
que chofe à l'animolité de la Ligue , parce qu'elle elloit ve-
nue au dernier degré ; & néanmoins , que cela donneroit
quelque prétexte à fes cruautez. Qu'il efloit clair qu'on
avoitaffakeà des gens qui ne vouloient jamais de paix: &
toutcsfoisqueles choies pouvoient changer, & qu'il pou-
voitvenir d'autres perlbnnes au gouvernement,quiauroient
d'autres lentimcns, au lieu qu'une telle action rendroir les
aftaircs «Scies efprits ablblumentirreconcihablcs. Que leurs,
vrays amis qui elloient les Proteftans d' Angleterre & d'Al-
lemagne, ne voyans pas de li prés leur necelîité , jugeroient
tres-mal de leur aftion, & qu'ils fe mettroicnt en danger de
perdre le fecours réel qu'ils pourroient efperer d'eux , pour
courir après une choie qui ne feroit peut-eftre qu'imaginai-
re. Que il le Turc venoit foible , il ne leur apporteroit pas
grand fecours, & rendroitleur party extrêmement odjeux:
& que s' il venoit fort 3 ils mettroient en grand danger tou-
tes ces parties Occidentales de l'Europe. Qu'il eft toujours
périlleux d'appeller à fon ayde un Potentat plus fort que
foy , qu'au commencement il ne veut paroiftre que com-
pagnon, mais qu'enfin il devient Maiilre. Que fi on affrian-
doit aux délices de ces régions une nation puiflànte , beUi-
queufe Reconquérante, il feroit mal-ayfé de la renvoyer.
Que c' efloit ce qui avoit autrefois expofé l'Italie aux rava-
ges dics Gaulois ; &z que ce mefme Turc ne s'eftoit point au-
trement rendu maiftre de la Grèce. Que le Pape & le Roy
d'Ef pagne craindroient fans doute beaucoup un fi mauvais
Dd 3 Voi-
2i4< La vie de François,
Voifin: mais qu'au lieu de le rendre Ibliciteurs de la paix
pour l'éloigner, il y avoit danger qu'ils nefiOent tous les
plus extrêmes efforts pour exterminer entièrement ceux qui
' î'auroient appelle , deulîent ils mettre toute l'Européen
combuftion par des Croifades. Enfin, li Dieu par Ion jufte
jugementvenoit à permettre que cette liere & barbare na-
tion prift racines encepays,quel opprobre feroit-ce envers
la pofterité, d'avoir donné l'ouverture à ces inondations,&
lemé parmy les Peuples du nom Clireftien le grand & mor-
tel ennemy duChriftianilme?Sur delemblablesraifonsla
Noue & le Plefîy-Mornay formèrent leur refolution, qui
ayant elle rapportée au Roy de Navarre, le Plelîîs eut la
charge d'en mettre fur le papier celle qu'on pou voit allé-
guer au Duc & de les envoyer pour réponfe.
La Cour cependant vouloit toujours faire croire qu'elle
defiroit la paix, & ie croy bien quoli ceux de la religion euf-
fent voulu obeïr à Parrefte desEftats, il n'y euft eii pour
quelque temps que pour les pauvres Miniftres à fouffrir, afin
de n'effaroucher pas le refte. On refolut donques d'envoyer
le Duc de Montpenfier vers le Roy de Navarre pour nego-
tier quelque accommodement avec luy,& par ce qu'on cro-
yoit la Noue pafllonné pour la paix, on euft bien voulu le
lérvir de luy à perfuader ce Prince. C'eft pourquoy le Roy
le convia encore par fes lettres efcrites du commencement
-I f// de l'année i ^'Z/. aie retourner voir. La Reyne joignit fcs
lettres pleines de demonftrationsd'affeftion & d'aftèuran-
cespourluy, qu'il iroit & retourneroit avec toutte la feu-
reté qu'il pourroitfouhaiter. Villeroy encherilîbit encore
là dellus, & ufoit de quelque efpece de conjuration envers
luy pour l'obliger à travailler au repos de la France. Le Duc
de Montpenfier y joignit fes prières & Ces exhortations,
dans deux lettres pathétiques envoyées par un Gentilhom-
me qu'il depefchoit au Roy de Navarre pour avoir des paf-
fcports
Seigneur de la Noue. 215-
feports de luy . Meru de la part de Monfieur , le prioit infla-
ment de venir prontement trouver Ton Altefle,pouraftaires
de grande importance. Mais il avoit defia pris une autre
commillîon. Le Roy de Navarre ayant pris les armes , tant
pour l'intereft du Public, que pour fes mecontentemens par-
ticuliers, &: le Prince de Condé l'ayant aufly fait de fon co-
flé, il eftoit queftion de mettre dans leur party la Ville de la
Rochelle, que les defordres de la guc^rre, les Pontilles avec
la Noblefle , les promefles de la Reyne mère , & les cajole-
ries de {qs députez, fembloient avoir refroidie & aliénée
de ces mouvemens. Pour la réchauffer, & luy faire com-
prendre la necelîité de cette guerre,ils cftimerent tous deux
qu'il faloit employer la Noue, &: concertèrent enfemblc
par lettres de luy donner cet employ. Il s'y accorda , & s'a-
chemina de Guienne dés le commencement de l'année, de
forte qu'il fut à laRochelle le /.de Janvier. Le lendemain le
Prince deCondé qui eftoit là,fit venirenfa chambre le Mai-
re, quelques uns des principaux habitans, grand nombre de
gens de condition qui l'accompagnoient & de Capitaines ,
& leur rcprefenta la neceflité inévitable de la guerre, à la-
quelle le Roy les contraignoit tous malgré qu'ils en euf-
fent. Il leur dit que le Roy de Navarre avoit defîèin des'op-»
pofer vertueufement à leurs communs ennemis , & de pren-
dre la protection générale des EgUfes reform écs de France:
Qu.'il luy faifoit l'honneur de l'appeller ày eftrelepremier
après luy, & que le zele qu'il avoit toujours montré à la
confervation de la vraye religion, nepermettoitpas àper-
fonne de douter qu'il répondoit à cette vocation trés-vo-
lontairement. Qu'il efperoit que ceux de Rochelle nefe
departiroient jamais d'vnellfainte entreprife,veû la bon-
ne affeârion qu'ils avoient toujours montrée à cette caufe
en toutes occafions. Qii,'il eftoit neceflaire, pour leur com-
mune confervation, de faire une aflbciation inviolable avec
le
2i6 La vie de François,
le Roy de Navarre, afinque comme ils n'avoient qu'un
mefme iiicercft , qui eftoit le bien de la Religion & de
l'Eltar, ils unillentaufly leurs confeils & les moyens que
Dieu leur mettoit en main pour les faire reuflir. Quefl
ledit Seigneur Roy, euftefté pleinement afleuré de ladii-
pofition de leurs efprits, il euft des-ja entrepris quelque
choie d'importance, qu'il avoit efté contraint de remet-
tre jufques à ce qu'il euft veu leur bonne refolution. Que
pour leurayderà lapr<^ndre &c leur communiquer fes ad-
vis , il avoit choifi la Noue , dont ils cognifToient de lon-
gue main les vertus & les qualités. Que comme de la part
il avoit creu ne pouvoir commettre une affaire de telle im-
portance à aucun qui fuft plus capable de l'amener à bon-
ne fin, aulli avoit il cette opinion qu'il n'en pouvoit choi-
firun qui leur fuft fi agréable, pour les bons offices qu'ils
avoient receus de luy. Qu'il les prioit donc de l'écouter fur
ce qu'il leur propoléroit, tant de l'eftat auquel eftoient
les affaires , que des moyens de s'oppofer tous enfemble
aux complots de leurs ennemis : & qu'ils le connoifibient
homme d'une telle prudence & d'une telle probité , qu'il
ne voudroit pas Leur avoir rien advancé qu'il ne fçeuft
eftre véritable. Deux heures après on fit aftèmblée à l'E-
chevinage, où l'on jugea à propos d'oiiir la Noue en un
confeil compofé duMaire,& de quelques uns des principaux
bourgois^donton en efleut au nombre de douze. Entré qu'il
fût dans ce confeil , il commença fon difcours par la re-
prefentation de ce qui s'eftoit& requis &refolu aux Eftats
touchant la Religion, c'eft que par tout le Royaume on ne
vouloit foufirir l'exercice d'aucune que de la Romaine.
Que le Roy monftroitafi^z par fes ad'ionsqu'il nevifoità
autre but que d'exterminer tous ceux qui faifoient profef^
fion de la Reformée. Que fans parler de tant d'autres
preuves qu'on en avoit j il y en avoit une plus que fuffifan-
te
Seigneur DE LA Noue. 217
te pour le demontreri c'eft que s'eftant fait une conjura-
tion qu'on appelloit la fainte Ligue , par laquelle ceux qui
y entroient 5 juroient de courir lus à ceux de la Religion.
Le Roy s'eneftoit fait chef, recevoir le ferment de ceux
quijuroient, & procuroit tant qu'il pouvoit que ce fer-
ment fe fit univeri'ellement en tout le Royaume. Que ce
la eftoit trouvé fi étrange par plufieurs Catholiques mef-
mes , que non feulement le Roy de Navarre , &z Alonficur
le Prince de Condé , mais que Meilleurs de Montmorency
& une infinité de grands Seigneurs , & des plus fignalez de
la Noblede Françoife , tant d'une que d'autre reHgion ,
s'elloient genereufemcnt refolus à employer leurs biens &
leurs vies pour empefcher l'excution de ce malheureux
deflèin. Que pour cela ils avoient jugé à propos de faire
une contre-ligue, en laquelle feroientreçeus tous ceux qui
s'y voudroient aflbcier. Qiie c'eftoit une chofe permife de
Dieu, & ligitime devant les hommes, veù qu'il y alloit de
laprotediondela vraye rcHgion, de la manutention des
loix de l'Eilat, de l'oblèrvation d'EdicVs fi folemnellement
faits , & de la confcrvation de leurs vies,& de leurs libertez,
immunités & privilèges. Qiie le Maréchal d' Anvilles'eftoit
desja mis en efbat de refifter à la violence de leurs communs
ennemis, & qu'il elperoit qu'ils entendroient bien-tofl:la
mefmc chofe du Roy de Navarre. Qu'il fe feroit desja mis
en campagne, &: auroit fait des entreprifes d'importance,s'il
avoit efté pleinement alleuré de leurs intentions, mais
qu'en une caufc qu'ils avoient commune aucqueluy,il avoit
voulu premièrement leur donner fes advis , & recevoir les
leurs, & voir à clair leur bonne volonté en cette occurrence.
Que Monficur le Prince en perfonne, &luy pour le Roy
de Navarre, lesprioient d'en faire prontement une haute
déclaration, parce que tout retardement, pour petit qu'il
fuftj pourroit de beaucoup importer à leurs affaires. Que
Ec la
2i8 La vie de François,
la chofeeftoit telle qu'elle ne requeroit pas une longue dé-
libération, d'autant qu'on ne coniulte point des choies qui
paroiflent évidemment neceflaires. Que la nccefîité de
celle là paroiiibit manifeflement à tout homme de juge-
ment, linon qu'on voulufl: abandonner la caulede Dieu,
la communion de fes frères, les moyens de fon falut , le re-
pos & la confervation de l'Eftat, èc encore outre cela , les
biens , fon honneur , & fa vie. Qu'il les prioit donques &
lesconjuroit d'entrer en cette afîbciation avec le Roy de
Navarre , ledit Sieur Prince de Condé, & tant de gens de
bien qui fe portoient il franchement & fi courageuiement
à la defeni'e de cette caufe. Et que leurs foins & généreux
deportcmens paiîës en femblables occafions faifoient qu'il
s'alîcuroit pour le Roy de Navarre, & pour ledit Sieur
Prince de Condé, qu'ils ne fe dementiroient point, &
qu'ils luy donneroient au plûtoft , com me il les en prioit de
toute fon affe£tion, une réponl'e bonne & favorable. La dé-
libération fut remife au lendemain,^: fût ordonné que con-
voquation générale s'eftant faite à S. Michel , pour y faire
rapport de ce que la Noue avoit dit, s'il eftoit jugé à pro-
pos on dcputeroit quelques uns pour negotier avec luy.
L'afîêmblées'eflantfaite, les efprits fe trouvèrent parfai-
tement diipofés à ce qu'il defiroit, & dés Icjour meimela
Rochelle déclara hautement qu'elle entroit dans l'aflbcia-
tion , & qu'elle trouvoit cette caufe fi juite & fi necefîaire ,
que quand elle feroit feule à la défendre, comme elle avoit
cfté autres fois , elle n'y efpargneroit chofe aucune que
Dieu euft mife en fapuiiîance. Seulement dcfira-t'elle
qu'ons'accordaft des claufes de la convention, afin de ne-
point déroger à fes privilèges. Sur ces clauies , dcfquelles
le Maire & quelques autres conferoicnt aveclaNouè,ily
eut diverfes conteftations 5 & les longueurs qu'on y appor-
toit deplaifoient merveil/eufement au Prince, par ce que
l'af-
Seigneur de la Noue. 219
l'aflociation n'eftoit point réputée faitejjufquesà ce qu'on
en fuft d'accord.Mais la prudencejla patience, & la douceur
de la Noue accommoda tout. Le traité eftant conclu, lePrin-
ce de Condés'en alla à S. Jean d' Angeli,& la Noue demeura
quelque temps à laRochelle,pour donner ordre aux affaires,
efcrivant de tous les coftés pour réveiller Tes amis , entrete-
nant fes connoiilànces aux Pays-bas & en Angleterre , pour
en tirer de rargent,dc rartillerie,& des munitions,& répon-
dant à ceux qui luy demandoient ad vis de ce qu'ils avoient
à faire , & particulièrement au Prince de Condé qui le con-
lultoit fouvent. Vne des principales affaires qu'il y fit, fût
l'accommodement du différent qui eftoit entre le Prince &
le Baron deMirambeau àcette occafion. Brouage eftoit du
patrimoine deMirambeau, &n' eftoit au commencement
qu'un village.Les guerres civiles l'ayant mis en réputation,
par ce que comme nous avons desja dit, la Noue recon-
noilîànt l'importance de fa fituation, l'avoit fortifié,c'eftoit
en ces mouvemens d'alors à qui s'empareroit de cette pla-
ce. Car outre ce qu'elle eftoit en ellemefme, & qu'elle
avoit un beau port, elle incommodoit ou accommodoit la
Rochelle d'une façon extraordinaire, félon qu'elle eftoit
occupée par amis ou par ennemis. Pour cette raifon le
Prince s'en eftoit faify dés le commencement de cette guer-
re, & y avoit mis garnifon. Mirambeau avoit obligation
au Prince de ce qu'il avoit retiré fon bien d'entre les mains
de l'ennemi: mais elle n' eftoit pas toute entière , s'il ne le re-
mettoit entre les fiennes,&: l'obligation qu'il luy en avoit
fe tournoit en une efpece d'affront , de ce qu'eftant dans un
mefme party avec luy, il voyoit d'autres gens commander
dans un lieu qui luy appartenoit en propre. Car il fembloit
que c' eftoit fe deffier ou de fa valeur, ou de fa fuftifance , ou
de fa fidélité , que de ne luy en commettre pas la garde. Il
avoit donc fait prier le Prince de luy donner ce contcnte-
Ée 1 menti
220 La vie de François,
menti mais il avoit auprès de luy des gens qui n*aimoient
pas Mirambeau j & qui l'empefchoient de le faire. Le de-
lay, dans une chofe quiluy iembloit fi jufte5Commençoit
à l'irriter, & le refus abfolu, eftoit une nouvelle injure. La
Noue donques jugeant qu'il n'eftoit ny de la raifon de
priver un homme de Ton bien 5 la caufe commune demeu-
rant en fon entier & fans détriment ^ny de la gratitude &
de r honneur j de traiter avec quelque efpece d'indignité
un homme de condition, qui avoit fort bien fervy le party,
& qui encore tout fraifchement avoit couru rifque de la vie,
ou au moins de fa liberté en fa deputation aux Eftats de
Bloisj ny de la prudence de l'irriter en un temps auquel on
avoit 11 grand befoin de gens de mérite , fit tant par fes re-
montrances envers le Prince qu'il luy donna fatisfadtion. Il
alla donc à Broùage prendre poflèffion de fon bien: il y de-
meura quelques jours pour s'en afleurerj de là il alla à Pons,
que ceux de la Religion venoient de furprendre : il entira
ime compagnie, qu'il envoya à Broùage pour y eflre en
garnifon, & donna jufques à Mirambeau château dont il
portoit le nom , pour mettre quelque ordre à {es affaires.
Mais la Noue ne fût pas plûtoft parti delà Rochelle, ce
qu'il fit au commencement du mois de Février , pour re-
tourner vers le Roy de Navarre , que les ennemis de Mi-
rambeau donnèrent au Prince de mauvaifes imprefllons de
fa fidélité 5 & particulièrement, qu'il traitoit avec Lanfac
pour vendre Broùage auRoy. Le Prince donc trouva moyen
de s'en emparer de nouveau , & d'en ofler le Capitaine des
Aguerres & fes gens, en qui Mirambeau fe confioit j ce qui
l'irrita de telle façon5que depuisjfans queMirambeau chan-
gcaft de Religion , ils s'entrefirent la guerre. La Noue
eftant de retour en Guienne, prit la principale conduite des
affaires , & particuherement de celles des armes , où il avoit
une fi grande réputation, que dés le commencement du
mois
Seigneur de la Noue. 221
mois de Mars, le Duc d'Anville ayant appris qu'il eftoit ar-
rivé là, luy envoya deux jeunes gentils-hommes exprés pour
en apprendre le meftier Tous luy. Monfteur^ difoit il, en la let-
tre,/^.r Sietirs d' Antratgues CT de U Raferie yjeuncs ge?îtîls-hommes.
que i'ay nourris ^fou[fe s du defir d' apprendre quelque chofe en l'art
militaire^ont eu uolontèquecefuji fous uos commandemans com-
me l'un des meilleurs maiflr-es. Puis il les luy recommandoit
avec beaucoup d'affeâiion. Mais les forces du R.oy de
Navarre eftant petites , il ne fe peut rien entreprendre de
confequence , 6c le Duc de Montpenlier eilant arrivé , on
commença les négociations. Cependant la Noue rendoit
tout ce qu'il pouvoit de fervices , ôc au Public , 6c aux parti-
culiers. Prié par les Maire ^ confuls de la ville de Perigeux,.
de s'employer envers le Roy de Navarre pour les Ibula-
ger des milcres où laguerre les avoit réduits , ^ pourvoir
;\ leur coniérvation, il fit ion poflîble pour ksconfoler ^
deparollesScd'efFeâ:. Solicité par Clervant, quieftoit ar-
rcfté fous fa foy à Francfort, pour une groflè fomme de de-
niers dont il avoitrépondiiencepays là pour le payement
des Rey très , de procurer ili délivrance en donnant ordre
qu'on envoyait de l'argent , il s'y. employa vigoureufe-
ment , tant pour la juilice ^ l'importance de la chofc en eU
le-mefme, quepour l' cili me qu'il faifoit delaperfonne de
Clervant, 6c par ce auiîy qu'il y eftoit intereilé, ayant ré-
pondu avec luy d'une bonne partie de cette fomme. Car
comme il n'epargnoit pas iàperibnne 6c hazardoit tous les
jours fi vie pour la cauie qu'il defendoit, il y emploioit aui-
fi tres-liberalement fon bien, 6c mefme à la grande incom-
modité de fes aiîàires. Rohanluyeicrivit là pourluy faire
avoir des chevaux de fervice , &. àt^ fauvegardcs pour les
terres delà DamedeMartigues. Catherine fœurdu Roy
de Navarre luy efcrivit auily pour avoir par fon moyen
payement de 'i^s ailîgnations. Le Prince de Condé par
Ee 3 diver-
222 LaVIEDEFrANÇOIS,
diverfes kttres 5 requit de luy qu'il fîft en forte que le Roy
de Navarre luy envoyaft du fecours, félon la neceflité de
fes affaires. Le Roy de Navarre luy renvoya les députez
des Eftats de Bearn , qui eftoient venus pour les affaires de
cette Principauté, & luy donna charge 6c pouvoir abfolu de
leur répondre, 6c d'ordonner ce qu'iljugeroit à propos. Le
Duc d'Anvillefe plaignit à luy de quelques defordrcs qui
luy eftoient arrivés enLanguedoc, 6c le pria d'induire leRoy
de Navarre à luy ayder à y apporter du remède. Il fe fit fu-
Ipenfi on d'armes pour quelque temps, dans la négociation
de laquelle il eut la meilleure part -, 6c quand ce vint à traiter
la paixjc'eftoit avec luy principalement que leDuc deMont-
penfier avoir affaire. Et fe trouve encore des lettres du
Roy de Navarre, qui ayant à l'improvifte reçeu aflîgnation
duDuc de Montpenfier au 30 dejuillet pour traitter, rappel-
le en diligence la Noue qu*il avoit envoyé ailleurs , pour al-
iîfterà la confe rence, où il dit que fa prefence eft neceflaire.
Cette négociation avoit beaucoup de difficultés. CarleDuc
de Montpenfier, l'Archevefque de Viennes 6c Biron, qui
agiffbient pour le Roy^ s'ilsne vouloientannuler , au moins
vouloient ils beaucoup reftraindre le dernier Edit qui avoit
efté fait en faveur de ceux de la Religion, 6c entr'autres cho-
ies , en réduire l'exerice à un beaucoup moindre nombre de
lieux. Et fur la refiftance qu'on yapportoit, ils difoient
quefiTonvouloit avoir la paix, & témoigner quelque af-
feftion à PEftat , il faloit fouffrir cette modification , par ce
qu'il n'y avoit pas moyen d'arreffer le cours de la Ligue au-
trement , ny de contenter les Catholiques. La Noue , qui
avoit tant travaillé pour obtenir auxReformez ce que l'Edit
leur ottroioit , avoit beaucoup de peine à en confentir le
retranchement, 6c les Miniftres qui en avoient oùy le bruit,
le fupportoient avec une merveilleufe impatience. Joint
qu'ayant efté tant de fois trompés dans les traitez prece-
dens,
Seigneur de la Noue. 223
dens, ils craignoient qu'après leur avoir ofté une bonne pai-
tie de leurs libertez par celuy-cy,!' inexécution puis aprcsne
leur en oftaft le refte. Entre les autres 5 Théodore de Beze
homme de grande réputation & de grande autorité en ce
tempslàjluyenela'ivitdeGeneve deux lettres qui méri-
tent d'eftreicy rapportées. L'une eft du 18. May \^iJ.Mon-
jienr , dit-il , )e fer ois grand tort à Monfieur de Beauvais (jr à,
'VOS occupations-, fi je niarrejlois a 'vous difcourir des chofes que
vous entendre s trop mieux de fa bouche que je ne lesfcaurois efcri^
re. Il vous communiquera auffi s'il votisplaij} quelques miens pe^
tits advis dont il vou^s plaira excufer les défauts , O" attribuerez
cette mienne hardicffe au defir que ïay de fervir félon ma petite
portée , é'^l^ grande crainte que ïay qu'onfeferve de cette paix
comme des autres; joint que je ne puis voir comment en bonne con-
fie me nous puijjïons confient ir à limiter tEfiprtt de Dieu a cer-
tains lieux, fiur tout a le fior clore des ville s, qui ne meurent CT ^^
changent point i comme les cœurs à'ics m ai fions des Princes , c^
autres hommes de quelque qualité qtt ils foient. le voy auffy pew
que nous ayons pu confentir à l'impunité entière des majficres^é'
nou^ fermer entièrement la porte pour en demander quelque jour
jHjlice quand Dieu en aura fait ouverture. Et ne peut entrer en
mon entendement que Bieupuiffe ny vueille bénir tels accords^ de
fior te que je confie Hier ot s plutoji démettre la te fie fiur le bloc , é*
fiouffnr toutes chofies fiansrefiifiance, s' il en fialoit venir la, qu ap-
prouver telles conditions. ïay aujjy efilé adverty que les Catholi-
ques de Bearn preffientfiort la rejlttution de leur exercice. Je vous
prie de bien confiderer quil y a grande différence entre tolérer
pour un temps une idolâtrie , jufiques a ce quon ait loyfir de U
fiaire connoitre^é^ entre le refit abltffement d'icelle^apres avoir efté
légitimement abolie, ce que je ne croy pas fe pouvoir fiaire fians hor-
riblement irriter leSeigneur, de quoy Njfiuene fiçauroit efre que la-
mentable. V0U6 aurez. je eu comme je croy quil a pieu a la fJMajefiié
du RoydeTiavarre me commander de l* aller troHver\ en quoy
je me
224* La vie de François,
je me haïroU moy mefme fi la 'volonté me defailioit.zMaà t âge
ny ma 'vocation y ny l'' autorité de ceux a qm je fuis obligé -> ne le
fçaur oient nullement fer mettrejoint quepcut-ejheje ne luy feray
inutile quand il luy flaira m' honorer de fes commandement.
Cefi l'endroit, CMonfieur, &c. L'autre eft pofterieure de
quelque peu de temps. Monfieur , fi ce papier pouvait porter
toutes mes conceptions , il s' et endroit par trop. le prie notre bon
Dieu cr Pere^ quainfique de fi long- temps cr en tant de fortes , //
selifervy de vous comme d'un infirmnent d'élite es plus grandes
affaires , illuyplaife en, la necefjité vom redoubler [on Efprit , 0-
notamment avec le bon advis pour confeillery o' la confiance d*
'vertu pour t exécuter , (ir un bon (^ ferme courage défaire valoir
cequila mis en 'vous-^ (^ l'autorité que l' experie?%ce mefme vous a,
aquije, comme je fçay , Monfieur ^ que par la grâce de Dieu, votu
e/iesunde ceux def quels après Dieu^ fes Eglifes attendent le plus
dayde envers ceux defquels après luy elles dépendent. Monfieur
de Beauvoir efi icy de long-temps languifiant , lequel vous efcrit
ce quilnefi befoin de redire après luy. Vadiouteray feulement ce
fi^int qua mon petit advisyfion veut déterminer a Dieu ouilpar^
1er a , ^ ailleurs non du tout , il nom faut attendre pis que jamais.
Mais je mets grande différence entre point d'exercice abfoluménty
é* point d'exercice dans le corps des villes , mais bien aux faux-
bourgs à" autre lieu prochain , non du tout difcommode : comme
f appelle rien ^ au plûto/i liberté de n avoir nulle religion , ce qu'on
appelle liberté de confidence fians exercice de religion. Dieu veiiiU
le bien conduire le tout. Le Confiftoire de la Rochelle luy
écrivit celle-cy du 2 1 Juillet i '^IJ. Monfieur , Kom avons re-
ceu les lettres qu il vous apleunoU'S efcrire ^ ér conneu par icelles
lafainte affe^ion en laquelle continués de fi long temps , pour
avancer le fiervice de Dieu, (^ le bien dr repos des Eglifes de ce
Royaume. Vom fupplians tous y avoir encore l^ œil plus que ja^
mais., félon le rang (^ degré que vous tenésprés de la perfonne du
B.oy de Navarre, le^uçl comme musfommes très bien affeurh ,fe
repofe
Seigneur DE LA Noue. 2.2 f
repofefur vom en une Lonne partie défis affaires, mcfme de ce qui
concerne cette négociation. Ce que nous ne difins fans occafton»
Car encore que nousfoyons certains que le dit feigne ur Roy neper^
Tnetra jamais que la liberté ottroyceii nos Egli/cs par l'Edicî dct"
nier fait fi folemnellement ^ Cr' avec tant de labeurs y foit aucu-
nement cnfrainte ou violée, fefi-cc que -nous ne laiffoons de vous
fupplier encore bien humblement de biy aider k pourfuivre en cet*
terefolution. Ce nefi pas que nous ayrnions laguerrcj ny les îrou^
hleS:>ny que nous ignorions que la fin de la guerre fait la paix. Mais
nous avons égard a dcuxchofcs ; l'une , que par une trop grande
crainte nous ne méprifions les moyens que le Seigneur nous met en
main pour avancer fion honneur. V autre ^ qu en pen fiant faire
une paix a la hnfic-, nous ne iettions les findemens dune nouvelle
guerre j laquelle nous fiera d^ autant plus dommageable , que afiem
une nouvelle pi aye fiai te fiur les nôtres qui commcncoicnt jéule*
ment a fie guérir. Cefi pourquoy notre compagnie , qui m' a chargé.
de vom eficrire ce mot , efiime que leplm affieuré moyen que nous
ayons pour rendre cette paix inviolahle-ficfi quelle nefioit arrefiée,
fians les Princes (^ Seigneurs cfiranger s, qui fit volontairement fi
fiont offerts a nous afiîfter é' fc<^ourir , fumant aufiy ce qui leur x
Cjté promis par plufiieurs fiois. Car fians cela nous n aurons que
paroles, é^promeff's^ lefiquelles on nous tiendra auffy longuement
qu'on naura point moyen de les rompre , veii qiCon n'a changé de
volonté-, ains de deffcin tant fieulcment, UMefimcsfi les ennemis
font forcé s a nous donner la paix ^ ils nous accorderont auffy to/i
l Edici tout entier , que manqué cr tronqué comme ils le propo-
fient. Cefi ce qui nous é/neut a ne pouvoir fiouficr ire aux articles
qui ont efîe':^ropofie7fious le nom dudit Seigneur Roy-, voire nous
nom affeurons quùl ne les voudra jamais advoder jpuis que ce
fer oit bannir le purfiervice de Dieu de la plus part de ce royaume»
lors quil y avoit e/perance de l'y accroiftre-i c;" pour yOu^ mois
de paix , b.îiir unfiondement dune guerre perpétuelle. Sera befioifi
Aujjy dâdvifier aux fieurcU7, pour exécuter ce qui fera promis^
Ff %'eh
226 La vie de François,
z-eu quecejî V artiffke ordinaire de nous^Ayer de paroles^pour faire
rompre nos forces , efperant nou^s ennuyer tellement k la longue^
que no'M changions la fat igné ci' une guerre en des cruautés toutes
7nantfcf}es , jelon que desja ils nom font fait expérimenter par
tropfouvent. Mais par ce que le Sieur de Clerville prefent porteur
V cm fera encore entendre le tout plm particulièrement ^ P^^ fi^
mémoires (y infîrucîions , nom ntnfifterons ptts davantage fur
ce fait. Les Maire, Echevins, &: Pairs de la mcfme ville, liiy
firent celle cy. Adonfieur, Notu remettons aux porteurs de vous
faire entendre lefat des affaires de deçà. Et pour le regard de ce
qui enparticulier nous pourra toucher au trait té de la négociation
qui les meine^ notfs fomrnes tant affeurez, de t expérience de 'votre
bonne affection en notre endroit, ^providence en ce qui concerne
le bien du gêner al^que nous ne vous en ferons autre recommanda-
tion que celle de nos communs adverfaires \ c'efl que de notre bien
ou mal dépend celuy des autres Eglifes de France é" ^om repofant
principalement^ entre tous les hommes , fur la bonté , (^ fur la
fageffè que Dieu a mife en vous,nous n' allongerons la prefent e que
pour voui bai fer tres-humblement les mains ér prier rieu,Scc.L,cs
deux frères du Duc d'An ville, Thoré & Meru, quoy que le
Duc folicité parBelIegarde,commençaft des-ja aie détacher
de l'aflociation, & qu'ils flifîènt de profefîion Romaine, luy
en efcrivoient prefque en mefmes termes, appelloient cette
alTbciation un làint parti, ôcprotefloient que quoy que le
Duc d' An ville peu ft faire, ils abandonneroient volontiers
leur vie pour fa manutention. Le Prince de Condé , par 7.
ou 8. lettres, la plus part efcri tes de fa propre main, ayant
encore fort bonne ei'perance du fuccés de fes affaires , & de
chafler par mer & par terre l'ennemi qui tenoit Broùage af-
fiegé , leprefîbitincefîammentd'empefcher que le Roy de
Navarre ne fe haftafl: trop en la conclufion de la paix , en la
faifant à des conditions defadvantageufes , &: qui esbran-
chalîent les libertés ottroyées par le dernier Edit. Les dé-
putez
Seigneur de la Notre. 227
putez desEglifes envoyés de divers endroits pour avoir part
en la négociation, portoient tous des memon*es conformes
àcesfentimenSî&d'abord, quand ils furent là, ils s'y tc-
noient extrêmement fermes. Et d'autant que ce pourparlcr
dura long temps , & que le bruit s'en épandit parmy les
étrangers,on eftoit en grande attente de ce qui en rcùiîiroit,
& tout le monde avoit les yeux fur la Noue. D'autre coflé
quelqu'un avoit dit au Roy que c'cftoit luy qui cmpcfchoir
la paix i ce que fon beau frère , à qui le Roy mcfmc le dit,
luy manda-, & bien qu'il dit que le Roy ne le croyoitpas,
il prit occafion delà, de luy efcrire une longue lettre , rai-
fonnée, & touchante tout ce qui fepeut, pour le conjurer
de faire tout ce qu'il pourroit , pour démentu* par les cttcrs
l'impreilîon qu'on vouloir donner de luy. Et quoy qu'il
fuft extrêmement amateur de la paix , ces raifons & ces ex-
hortations de fon beau frcren'cuilènt point eu de pouvoir
fur luy au préjudice de la gloire de Dieu,, pour confentir à
la modification de l'Edit s'il n'y euftcfré comme forcé par
une necellité invincible. Mais il y avoit d'autres confidera-
rions à balancer contre fon zèle. Le Roy commencoit à
eftre incommodé & embaraffé de ces affaires, Se ny la puif-
fancedefon frère qui commandoit une grande armée au
fiegedela Charité , ny celle de la Rochelle fous la condui-
te du Duc de Mayenne, ne luy plaifoient pas. Et toutesfois
il avoit &: plus de volonté & plus de moyens fans comparai-
fondé continuer la guerre, que n'avoient le Roy de Na-
varre & le Prince de Condé. Car de celuy là les forces
n'cftoient pas grandes & les inclinations fc portoient d'elles
mcfmes à la paix:de celuy cy les fucccs peu fauorables , & le
peu de fatisfa£l:ion qu'il avoit des Rochelois , luy avoit cha-
griné Tefpritjde forte qu'une tolerablc pacificatiô luy devint
en fin plus fouhaitable que la continuation des armes. Le
Ducd'Anvillefcdémentoit, oc après avoir manqué 22 en-
Ff 2 trepri-
228 La vie de François^
treprifes Faites Iburdcmcnt ilir les villes de ceux de la Reli»
gion 5 enfin il en vint à une rupture toute ouverte avccle
Roy de Navarre, & le mit à aflicger Montpellier. Et il s'en
fuft emparé fans les ordres que le vicontc de Turennc &z la
Noue y avoicnt donnes en un voyage qu'ils firent en Lan»
guedoc par le commandement du Koy de Navarre , quand
il commançaàle défier de la fidélité du Duc d'Anville. Il
n'y avoit point de fi.ijet d'efperer du lecours des étrangers ;
car quelque choie que l'affeélion des particuliers leur en fill
efcrirc , les Anglois ne fe melloient point ouvertement des
affaires de la France, &les Allemans n'eftoient pas encore
pleinement fatisfaits du fervice qu'ils y avoient rendu quand
ils s'en eftoient méfiez. Cafimir avoit bien de la bonne vo-
lonté, mais c'eftoit une grande affaire que de lever une ar-
mée, & de la conduire julques enGuienne, à travers tant
de rivières ,& en foùtenant tant de combats. C'eft pour-
quoy il confeilloit luy mefine que pourveu qu'on peuft
obtenir des conditions tolerables, onconfentift à quelque
modification. Outre cela il y avoit deux chofes qui ennu-
yoientmerveilleulement l'elprit delà Noue. L'une eftoit
que les trouppes proteflantes s'efloient laifTées aller à des
debordemens eftranges, dont la Fopeliniere ditqiiilvaut
mieux fupçrimer une hyhirejl execrable^que de la U'tJJer a lapqfie-'
rite : attribuant ces excès au meflange des compagnies Po-
litiques, comme le Plefirs-Mornay l'avoit prédit. Car à une
amefi pieufe &: fi réglée qu' eftoit celle de la Noué , il eftoit
infijpportabîe que pour défendre la religion, l'on commifk
tant d'horreurs & d'impiétés. L'autre eftoit qu'outre les
autres défauts de la Cour du Roy de Navarre, elle eftoit
pleine de divifions. Car il avoit receu en fes bonnes grâces
Roquclaure, & dans fa plus étroite confidence, Laverdin,
non feulement Catholiques Romains tous deux, mais dont
on foupçomioit le dernier d'edrc entièrement à la Reine
mère.
Seigneur DE la Noue. 229
mère. La principale autorité donques luy ayant efté don-
née dans les armes , il en nalquit non feulement une julle in-
dignation 5 parce que le Viconte deTurenne,& la Noue va-
loient mieux que luy 5 mais encore de la défiance qui ne le
pût pas dillimuler.Et la chofe en vint à tel ponit,que l'ayant
taxé d'infidélité, il mit l'épée à lamain & eux aufii en la pre-
lènceduRoy de Navarre,qui avec des prières & des larmes,
eut bien de la peine à les accorder. Et voicy comment on
raconte l'affaire. Les Reformez avoienteu ce foupçonde.
Laverdin en pluficurs funefbes rencontres, qu'il ne lesme-
noit au combat que pour les faire périr, & récemment il en
cftoitmortplufieurs àunafiaut, qu'il avoit fait donnera
Ville-franche •■, ■& cela , foute d'avoir bien choifi le lieu de
l'attaque. C'eft pourquoy toute l'armée protella d'une
voix de ne plus combattre fous les ordres & demanda d'e-
ftre commandée par la Noué, lequel fatisfit dignement à
leur attente. Car aufii-toll qu'il eut pris le commandement
du fiege , ayant fait changer la batterie , les aiTiegez fe rendi-
rent fans attendre les premières eiforts de ce Capitaine.
Laverdin doncques voyant cela conceut les premières fc-
mençcs de haine contre luy , il les fit éclater peu après en la
prefencemémeduRoy de Navarre. Car comme on deh-
beroit au Confeil du moyen de fouftenir l'efFort des troup-
pcs Catholiques qui s'approchoient: Laverdin qui depuis
fort long temps avoit choifi Ville-neuve d' Agcnois pour
la defFendre , & qui l' avoit fortifiée & munie à loifir, voyant
l'orage prochain , déclara au Confeil qu'il ne pouvoit gar-
der cette place. La Noue plein de zèle pour fon party &
fçachantbienquecen'eiloitpas fiutcdc courage qui por-
tail Laverdin à de telles refolutions , ne fe peut tenir de dé-
plorer la perte des aft^aires, &:de laifler couler dans Ces ex-
hortations à Laverdin, qu'il avoit fait choix de cette place
comme de la meilleure de Guyenne , qu'il avoit cfpuifé
. Ff 3 l'in-
230 La VIE DE FRANÇOIS)
l'indiiflrie des ingénieurs, & les finances du Roy là prefenr,
à la fortifier &: àla munir. Enfin qu'il ne pouvoir fans in*
terefîcrfon honneur abandonner la defenfe de cette place.
Laverdin, que l'aflàire de Ville-franche avoit mal difpofé à
, recevoir les généreux ad vis de ce grand-hommejPinterrom-
pit fièrement en ces termes: Vous nefcatiriez, dit il, mappren^
dre mon mefticr. Ty Aurois trop de peine i répondit la Noué. Et
en mefme temps ils mirent tous deux la main fur la garde
deTelpée : Mais le Roy fcjetta entre deux, &: appaifa ce
différent. Mezeraydit que la Noue reconnoifîànt qu'il n'y
avoit plus dans ce party que brouilleries , trahifons & inte-
rdis particuliers , éloigna fes afl:e£bions de cette Cour, donc
il eflroit le plus bel ornement, &: appliqua tous fes foins à dé-
tourner la guerre hors du royaume, & la porter au pays bas.
C'efl parler en termes bien emphatiques. Mais quoy qu'il en
foit, il eft certain que ces confidcrations le dégoûtèrent
beaucoup de cette guerre , tellement qu'il confentit de bon
cœur à la conclufion de la paix, qui fe fit au commencement
du mois de Septembre. Luy-mefme de la part du Roy de
Navarre, &du Duc de Montpenfier, l'alla porter en dili-
gence en Languedoc , où il arriva jullement fur le point que
l'armée de ceux de la religion, levée avec une vertu &:une
viftefîè extraordinaire par Châtillon pour le fecours de
Montpellier, & celle duDuc d' Anville,qui le tenoit afliegé,
eftoient preftes de fe livrer bataille , les ordres eftants desja
donnez par tout , & les enfans-perdus marchans pour com-
mancer l'efcarmouche. Ayant donc apperçeu de loin la
contenance & la démarche de ces gens,il pouila {<:s chevaux
à toute bride, fit donner deux coups de huchet à fon poftil-
lon , afin qu'on ne tirall pas fur luy, & fe iettant au grand
galop entre les deux armées, & hauflantla main droite où il
tenoit un parchemin, il cria, la Paix , la Paix, & empefchala
méfiée. Après qu'il eut fait publier la paix dans les deux
camps>
Seigneur DE la Noue. 2^t
camps, &:dirpofé les trouppes de Chdtillon à fe retirer, 6c
celles du Maréchal à laifler Montpellier en liberté, il le remit
aux uns & aux autres, &: particulièrement à d'Anville gou-
verneur du Languedoc,de faire Içavoir cette nouvelle par les
formes accoutumées , dans les villes de laProvinccpuis il fc
retira vers le Roy dcNavarrcoù il demeura encore quelque
peu de temps. Là il reçeut des lettres de Meru , qui luy re-
commandoit lesEglifes deLanguedoc,où la guerre avoit fait
mille ravages. Il en reçeut une autre de l'aflemblée de ceux
delà Religion du bas Languedoc qui fe tint àVzés fur la
findumoisd'Odlobre, par laquelle les députez le remer-
cioient de tant de foins qu'il avoit pris pour les affaires pu-
bliques , jufques à la délivrance de Montpellier.il en reçeut
en particulier une de Payaii , député en cette aflcmbléc, qui
le remercioit des bons offices qu'il avoit receuës de luy en
diverfes occafions , Se luy donnoit advis que le Maréchal
d'Anville n' avoit point encore fait publier la Paix en fon
gouvernement. Gremian , autre député , luy manda aufly
qu'outre que la paix n'avoir point encore efté publiée, leurs
ennemis avoient commis diverfes hoililitez contr'eux de-
puis le traité > ce qui menaçoit de quelque nouveau defor-
dre. Mais enfin , par ies foins envers le Roy de Navarre &
le Duc d'Anville, tout cela s'accommoda, & luy partant de
Guiennc , avec le congé du Roy de Navarre , vint pafler à
la Rochelle, oiàilvidle Prince de Condé, & fe rendit en
famaifondeMontreuil-Bonin, pour y voir fa famille, &y
goûter quelque repos. Il n'y fût pas plûtoft arrivé, qu'on luy
apporta une lettre du Prince d'Orange, & une de la Princel-
fe fa femme , qu'ils luy avoient addrelTées à la Cour du R oy
de Navarre, penfant qu'il y fuft encore , lesquelles je veux
mettre icy, pour faire voir le foin que la Noué avoit des af-
faires du Pays bas, à l'heure qu'il fembloit le plus empefché
en celles des Eglifes de France , & quel elloit le reflènti-.
ment
23^ La vie de François^
T -. ment que tout ce pays là en avoit. Monfieur de U T^u'è^ ^\*
octo- Toit le Prince , ce que depuis fi longintew aile de temps je ne vom
bre Ay rendu nulle réponce fur "vos lettres , n'a pas efié par faute de
I j j 7 bonne volonté, o^ moins encore par faute de ce que vos dites let-
tres ne me foie nt efié très - agréables ^ mais pour ce quà, mon
grand regretjjen'ay pas eu ce bonheur de vous pouvoir rendre
témoignages combien je m'en fentols votre obligé^ pour n'avoir eti
mejfager ny porteur propre , mefme en ce temps prefent auquel
touttes chofes font douteufes (jr incertaines. <i^iaintenant ayant
rencontré cette occafion^ ie vom veux bien affeurer que vos
dites lettres , o" le bon office d" amitié au il vom a pieu me faire en
cet endroit ^mc font venm fi mer veilleufement bienapropos, que
jeftimeque le falut (^ confervation de ce pays en dépend d' une
bonne partie. Car en vérité par icelles nom avons découvert les
deffeins de celuy qui fous ombre d'une douceur é' clémence con-
trefaite^ machinoit notre totale ruyne , ^ a efié mis en évidence k
tous^ ce que mesadvis à* advertances n' avaient aucunement pû>
leur imprimer ny incorporer: de façon que nom vom demeurons
tous obligez (fmoy en particulier^ dételle forte , que vom pour-
rés dores-en-avant faire eftat de maperfonne^ é' de tout ce qui
cft en mapuifiance^comme de ce fur quoy vompouvés commander,
C^ de celuy qui a jamais vom fera amy tres-affeciionné , ^ efli-
mer a vos vertm comme elles méritent. le ne vom efcriray rien
de l' eftat de nos affaire s .> lefquelles font autant pane hante s a U
guerre i comme ilfemble que les vôtres de par de la fiaient enclines
a la paix i à caufe que ie m'en r apport eray a lafufffance du Sieur de
Luarti porteur de cefle, lequel en efl imbu & vom en pourra in-
former. CelledelaPrincefle, Charlotte de Bourbon , fille
du Duc de jMontpenfier ? de datte pofterieure de quelques
jours, fort bien efcrite & fort bien orthographiée de fa
main, efboit telle. Monfieur d' affeur ance que i' ay de voflre bon-
ne affection en mon endroit, ne perm,et que cette occafion fie perde
fians vom f air efç avoir de nos nouvelles ypar le Sieur de Luart pre-
fent
Seigneur de la Noue. . 233
fent porteur leo^Hel 'Vûtis -pouvant dire ce qui fc fnjfe fAr deçà ^ je
neflendray point Uprefcttte en cefujet, mais bien pour vous prier
bien affeôfionnémcnt nous continuer votre bonne volonté y ea
tout ce c^u aurez moyen de faire pour nom: fpecidemcntpour nom
c on fer ver aux bonnes grâces du Roy de Navarre , CT' quilfoit af-
furé que nefouhaittons rien tant que luy faire auelque bon fer-
vice, n^equoy CAlonficur le Prince d'Orange (^ moy defrons
fur tout qutljbit bien affcurcpar vous qui y pouvez tout , 0-' que
nous ave'i^ar cy devant en tant de fortes obligez, que ce ne fera
qu'une perpétuelle fuite de bons offices qui noiis rendra de tant
plws vos redevables. Ce que Aïonfîeur le Prince ne fe peut tenir
d'avancer (^ rament euoir toutes é" quantesfois qu'il parle de
vom^ attendant que l'occafon dyfatisfairefurvienne , ores qu il
foit hors dcjperance de fe pouvoir des-obligcr en cet endroit. Cet-
tefaifon vous apprcfiant matière d augmenter vos bons offices ^
a caufe des troubles fur venus au pays , c^ la prife des armes , qui
deftre efîre jufliffîée par tout le monde , vou^ envoyant a cette fi ft
ce qui en a cfé publié. Fous priant tres-affeciueufement vouloir
toujours embraffèr les affaires de ce pays pour qui avez, ja tant
fait^é'fclon les occurrences qui fe peuvent prefenter:, ou autre que
ce prefent porteur vous pourra dire^ nom y montrer les effets de
voflre bonne volonté , comme pouvez attendre affurcment de
7ioflrepart ceux de l'obligation ou nous tenez de long-temps^ fi
pour vous ou autre des voffrcs , fe peut faire par deçà , Sur quoyje
fer ay fin pour me recommander bien humblement a vos bonnes
grâces^ CJr de C^fadame delà T^ué, priant Dieu, Sec. On luy
en apporta divcrfes autres du Prince de Condé , la plus part
cfcritcs de {amain,pour luy demander Tes bons advis en tou-
tes chofes, &: je n'en mettray qu'une courte icy , feulement
pour faire voir la façon & le iHîle dont il efcrivoit. Aionficur
de la Noué , tifie s'en retournant a la Cour pour mes affaires , je luy
ay commandé de paffer par vofire mai/on afin de vom faire en-
tendre l'occafion de fon voyage^ (y prendre vofire confeiil (^ aduls
G g fur
Î5+ La vie de François^
fur tout ce que vom verrez neceffaire^ tant pour les affaires gene^
raies que four les rriicnnes particulières : Vom priant bien fort de
m en njouloirfotivent départir , ejlant refolu de les croire ^ ob~
ferier autant qu'homme du monde. Et pour recompenfi vou^
fourrés faire ejlat d'avoir obligé un Prince autant a vojlre devo^
t ion qu' antre perfonne du monde-) efperant avec loccafion vous
en faire preuve, (jT d\iiijfy bon cœur que je prie Dieu vom don-
ner , Monfieur de la Noué, tresheureufe ^ longe vie. De la Ro-
chelle ce 2y. jour de Novembre 1^77- Voflreplmfidelleé' obligé
am.y a jamais, Henry de Bourbon. Et de tant de lettres de ce
Prince ù la Noue, qu'il luy efcrivit en ce temps là , & qu'il
luy avoit efcrites long-temps auparavant , il n'y en avoit
aucuneîOÙ ce mot d' obligé amy.nç^^xxù. en lafoufcriptionjpour
marque du refîentiment des iervices qu'il luy avoit rendus.
Dans une autre qu'il luy efcrivit quelque temps après , il y
avoit ces termes, l'ay receu avec grand plaifir e^ contentement
les bons ex f âges advls que me donnés par vos lettres , félon lef-
quclsje me conformer ay le mieux quil me fera pojfible , o" rece^
vrny toujours ce qui me viendra de votre part comme de monpro^
prepere : vom priant me continuer C amitié que me portez., (x
vom affurer que me trouverez correjpondant en pareille affection
^ bonne volonté en vofire endroit ^ qui le vom fer ay paroifirepar
bons effecls aux occafions qui s'enprefenteront.W:x\s ce ne feroit
jamais fait qui voudroit rapporter tout ce qu'il y a eu de tel
dans les lettres de ce Prince. Retournons aux affaires & pu-
blicques & particulières. Onfeplaignoiten divers endroits
de l'inexécution de l'Edidt , & des contraventions qu'on y
fiifoit. Le Roy de Navarre efloit offencé de la continua-
tion des déportemens de ceux de Bourdeaux tant envers
luy qu'envers ceux de la Religion. Le Prince de Condé
avoit fort fufpe^te la garnifon quieftoit à Broùage, & qui
cie fait donnoit à luy & aux Rochelois divers fujets de mé-
contentement. Ce qui tenoit ceux de la religion en cervel-
le.
Seigneur de la Noue. 23^
le y & le Prince de Condé en eicrivoit fouvent à la Noue,
pour le tenir adverti de ce qui fe pafîbit, & pour le prier
d'avoir l'œil aux affaires, afin qu'ils ne le trouvaficnc pas
furpris. Car les reformés elloient alors mcrveillculement
délians, &: ceux qui ont cognoiflànce de l'hiftoire fçavent
quelles occafions on leur en avoit données. D'autre coilc
l'on donnoitau Roy des advis que ceux de la Religion, le
Prince de Condé particulierement,& la Noblellcs des envi-
rons, failbient des aflemblées clandeftincs j ce qui remplif-
foit Ion efprit d'inquiétudes & delbupçons. Alors ilai-
moit la paix , pour ne voir pas la puiflance des armes entre
les mains de ceux dont il craignoit les entreprilcs , & parce
que d'ailleurs la guerre 1 euft diftrait des plailirs dans lelquels
il le plongoit. Il failbit donc d'un coflé tout ce qu'il pou-
voit pour faire croire à ceux de la Religion qu'il dellroit
fur toutes chofcs que fon Edid fuit entretenu , par l'exécu-
tion réelle de ce qu'il leur avoit promis , &c de l'autre il taf-
choit de contenter les Catholiques zelés,cn leur faifant voir
que ce qu'il en faifoit, c'eftoit en quelque fliçon à regret, ap-
portant beaucoup de feverité à interpréter fon Edi^il contre
ceux de la religion , fi les termes ne leur en eftoient exprcf-
fément favorables. Il employoit Paul de Foix, Villcroy,
ArtusdeCofTé-Briflac, & autres perfonnes de qualité, en
qui la Noue pouvoit avoir quelque confiance , pour l'ailii-
rer par leurs lettres de Tes fortes inclinations à la paix , &
pour le prier, & en leur nom & au fien, dé donner ces mef-
mes imprefîions à tous ceux de la religion , parmy lefquels il
fçavoit bien qu'il avoit une créance toute entiere.Mais il luy
écrivoitluy mefme pour luy témoigner, qu'il n'avoir pas
agréable que ceux de la Religion dcCbateaudun fiiïcnt leur
exercice enfamaifon de la Roche comme il le leur avoit
permis, parce, difoit le Roy, que vous n'y faites pas votre
demeure ordinaire, comme il cfl porté par mon Edicï:. La
G 2: 2 Noue
23^^ La vie de François,
Noue avoit à repondre à tout cela. Au Roy Sz efcrivoit qu'il
fupplioit fa Majellé d'interpreterlbnEdiâ: plus favorable-
ment, & que cette rigueur n'cftoit pas de iâifon pour cal-
mer les elprits, mandant au relie à ceux de Ckiteaudun
qu'ils pourfuiviflènt au Confeilla mamleuée des detlences
qui leur avoient eilé fûtes par le juge de Blois , & leur pro-
mettant qu'il s'y employeroit pour eux de toutte fapuillàn-
ce. A Paul de Foix & aux autres il temoignoit qu'il eftoic
bien pcrfliadé de la bonne volonté du Roy , tant pour fon
particulier, dequoy ils luy avoient donné toutes fortes d'af-
furanccs , que pour ce qui regardoit le gênerai de ceux de la
Religionenla manutention de l'Ediâbj &: en les priant de
contribuer de leur part à la confervation de la paix , il pro-
mettoit de faire de la fienne tous bons offices pour cela
envers ceux de la Religion j 8z il s'aquittoit de cette promef-
fedebonnefoy, nommément envers le Prince de Condé
le priant de ne rien précipiter, & néanmoins luy confeillant
defe tenir fur fes gardes. Ainfifepada l'année if//. Celle
de 1578 commença par un rengregement de plaintes. A
Bourdeaux on continuoit à faire des Ligues contre le Roy
de Navarre , &c contre ceux de la religion. La garnifon de
Broùagefaifoittoiijours quelque niche au Prince, & quel-
que affront auxRochclois. RufFec fit une menée à S. Jean,
laquelle fût découverte par le Prince de Condé, qui en
cfcrivit à laNouë avec beaucoup de reiîcntiment,& de foup-
çon que c'eftoitune trame ourdie à la Cour, pour luy ofler
cette ville d'entre les mains , où mefmes pour fe faifir de ù.
perfonne. Quelques Catholiques hgués firent une entre-
prife prefque toute ouverte fur la ville de Perigeux , qui
eftoit entre les mains des Reformés. D'autres accidens de
cette nature arrivèrent, qui remplirent ceux de la Religion
d'alarmes, & qui menèrent beaucoup de bruit à la Cour. La
Noue y efcrivit pour faire comprendre la confequence de
toutes
Seigneur de la Noue. 2;/
toutes ces choies 5 & y reprefenta qu'enfin, fi on nedon-
noit ordre à reftablir la paix avec quelque fureté, la confu-
fion ieroit 11 grande qu'il s'en produiroit une anarchie, &:
un renverlement entier de l'Ellat. De Foixàcela luv ré-
pondit , que le Roy & la Reyne fa Mcrc j ugoicnt très-bien
que ce qu'il diibit cdoit véritable, & que leur intention
ciloit de bien établir la paix, en fùlant exailement garder
l'Edid" de pacification. Que néanmoins il fçavoit trcs-bicn
combien il efl difficile de revenir d'une longue &z extrême
maladie à une bonne ianté , à caulc de la debihtation des
parties principales, & du relie des mauvaifcs humeurs.
Qu'il fembloit bien que la Iburce du mal en Guyenne pro-
cedoit de Bordeaux : Qu'à cette occafion le Roy en avoit
appelle l'advocat du Sault , & le Confeillicr de l'Ange , qui
cltoient en chemin pour l'aller trouver. Que l'Amiral avoit
promis d'y aller aufu^ au plûtofi: , & que le Roy de Navarre
en devoitdcmeurer fatisfait, voir mefmes qu'il avoit prés
de luy le Maréchal de Biron pour faire exécuter l'Edit.
Qu'en outre fa Ma; edé avoit efcrit à tous les Bail lifs Se Sé-
néchaux de tenir diligemment la main à l'en trctcnc ment de
l'Edift, & de fiire entendre à tous quec'cftoit fa volonté,
& que toutes ligues & allbciations cellafiént. Qu'il avoit
aulfi appris que la garnifon de Broùage avoit cflé réduite à
400. hommes, & qu'on avoit caifé beaucoup de gens de
pieds. Que le Maréchal de Cofle s'en alîoit vers Ic^Poitou
ôcversTAngoumois, pour faire exécuter & entretenir l'E-
dicL,& que tout ce qui fe faifoitprés duRoy ne tendoit qu'à
la paix & au repos. V^iUeroy confirmoit parfes lettres que
fa Maiefté n'avoit point d'autres penfées que le repos de
fon peuple , & la tranquilité de l'Eftat, & conjuroit la Noue
delccondcr ce bon delTcin par le crédit qu'il avoit entre
ceux de la Religion. Enfin, le Roy mcfme en efcriviten
ccstCïmcs.K^ Aïû/^JIcur de kNoué^ Gentilhomme ordinaire
Gg 3 .de
2^8 La vie de François?
de ma chambre. Monftcnr de la Noue , Vom ayant toujours tenté
vonr amateur de^aix-té'tres-ajfeciionncamorifervice^tay main-
tenant recours a "joiî-s en toccafion qntfe prefente , "uoi^ priant
me faire connoitrepar ejfcci combien vom dejfirés faire chofe qui
mefoit afrr cable , é" m^ aider a maintenir et conferver la paix
entre mes fujets^ contre les deffeinsde ceux qui veulent le contrai-
re, le l'otis cfcris cccy fur unadvls que ïay reçen tout prcfente-
ment^dc quelque entreprife qui a e/ié faite Jur mat'ille de Peri-
geux^potirvom prier de croire .^ cy k faire ainfi entendre a totis
mesfujets de laReligionpretendu'é reformée-^qtie le tout aefté corn-
?nencé , conduit dr exécuté, ie ne diray feulement fans monfceu é"
confentementy mats contre mon vouloir (^ intention, le voiu en
afureenfoy de Prince véritable. Pay bien deftré le faire par oi-
ftre manifeflement par la punition exemplaire des auteurs de la-
dit t cent reprife. Tant feulement ie defire que Ion m'en donne
le loyfr, ér que Pon ne fe précipite a reprendre les armes. Car cefl
ce quefouhaitent ceux qui ont braffe ladite entreprife.pour remet-
tre mes af aires ^ mon royaume en pltùs grand trouble (^ confu-
fion qttejamalsypour fcrvir aleurs pajfions, (^ parmefme moyen
£viter la peine de leur démérite. Faites moy donques ce fer vice ^
Monfietir de la Noué., je vom en prie de toute affeliion , que d'em-
pefcherque rien ne s'altère. Vous ni aués toùiour s promis ^ af-
furé de vouloir reconnoifire les grâces particulières que votis
Avés recettes de înoy-, en mefaifant quelque notable fervice. Cro-
yez que vous nen aurés jamais occafton meilleure qtiefi celle qui
s'offre à prefent , de laquelle non feulement vouspouvés vous af-
feurer de recuillir le fruit que ton doit attendre de la bonne grâce
defon maiflre , mais aufjtferés vom caife du faltit c^ repos uni-
ver fel de mesfuiets, (jr de la confervation de la tranquilité publi-
que de mon RoyatitTie. l'en ay autant cfcrit a mon frère le Roy de
^S^varre, é' à mes confins le Prince de Condè dr Viconte de Tu-
renne, lesquels je me veux promettre y feront de leur part tout ce
^uifera en eux pour mon contentement & empefcher que le mal ,
ne
Seigneur de la Noue. 130
77epâ[feplm avant. En qtioyjefçay que njoftre bonne &fage af-
Jijiance (^ intervention fer vira grandement. Fartant je vous
■^rieray four la troifiefmefois de rom y employer a bon efcient , (y
me mander de vos nouvelles le plustoji que vom pomrés. "^T riant
'Dieu qu il vous ait-, é'c. Ces lettres, eîcrites de cette teneur à
quelques uns desplnspuiflans dans le parti de la Religion,
arrêtèrent ceux à qui tcaitcs ces algarades pouv^oient avoir
donné l'envie de remuer les mains, & la Noue y contribuoit
tout ce qu'il pouvoit, & il pouvoit prefque tout alors par fcs
confeils fur le Prince de Condé & fur le Roy de Navarre,
^lais pour arrcfler les eiTc^Vs, ôcmerme tenir les confeils en
quelque fufpcns,il n'olloit pas pour cela des efprits les foup-
çons & les deffiances. Pendant cette efpece de bonace, il
fit un voyage en Beauflc, pour aller voir fes amis & fes mâi-
fons-, mais il n'y fit pas long feiour , & retourna incontinant
à Montreuil-Bonnin. Aulli toft qu'il y fût arrivé il y reçeut
coup fur coup deux lettres du Prince de Condé, par lefquel-
les il le prioit inftamment de l'aller trouver à S.Jean d' An-
geli, pour luy communiquer quantité d'aflaircs , & particu-
lièrement cette pratique de Ruffec, qui luy tenoit merveil-
leufement au cœur. Mais avant qu'il euil eûloyfir de dé-
libérer là defîus , il en reçeut une autre du Roy de Navarre,
quejemettrayicy, quoy qu'elle foit longue 5 par ce qu'elle
cft belle, &: comme elle eft efcrite, cUeferoit encore plus
belle, fi elle cftoit encore plus longue. Mo-nfieur de la Noué-,
Vom m'avés fait fort grand plaifir de nz avoir particulièrement
âifcouru par la lettre que votifs m'avés efcrilepar ce porteur , de ce
qui touche tant le gênerai, que mon particulier. Et parce que ce qui
appartient au public doit toujours précéder , je commençeraypar
la a vom dire quefay chargé expref^ément par deux depefchez la
Roque , que je tiens h la Cour , de f lire inftance d;" vive pourfuite
de l\'tahli(jcment t/i77t des lieux accordes par chacun bailliage
pour l'exercice de la Religion ^ que des chambres pour lajufice-^é"
ajjijter
zj^o La vie de François,
afjîfter ceux des EgUfes qui 5^ adrcfferont a Itty ^ dr ennojlrenom
prendre leur fait en main dr à cœur. Et encore a prejent je luy
fais une recharge , par lefieur de Pujoîs que je depcfche a la Cour,
avec amples injiruc fions quila charge de Vous communiquer , ///
vous trouve. Tar le [que lie s je par le du fait de Perigucux^ de U
rupture des ligue s, du peu d'exécution, oupliitofl de nulle exécution
de l' Edicï\ ainfque vous pouv-és voir. Et par mefrne moyen je
tiens fa z>Majeflé infor?r;ce de ce qui s'eftpafè aux Colloques pre~
cedens^ Cr au fi no de dernier dcfainte-Foy , dont on a efté mal edif-
fe a la Cour a caufe de quelques efcrits é' refolutions falffiées
qu on y a envoyées de deçà. Surquoy à'fur tous les points que vous
jugerez, qui méritèrent que le-dit S. de Pujcls parle de ma part à
fa Majefté-i je vous prie luy dire vofire advis , 0- Vinflruire plus
amplement, é" par tout luy départir de vofire bon & fage confeily
lequel je luy ay donné charge de recevoir 0' fuivre. Et encore que
je ne doute point que vous ne veilliés pour le Public par tout oii
vous e/les , à" que vofire prefence n'y ferve grandement ^fieft-ce
que vompouvésbien confiderer qu'' elle efi tres-nece/faire icy^ d'où
dépend la conduite c^ direction des plus grandes (jr' importantes
ajfaires. Ce qui me fait vous prier , OMonfieur de la Nou'é^ mais
c'efi autant ajfecîueufement que je puis , de vous defiier pieds d*
mains le plutofi que faire fe pourra, de cette efpece de gens que
vous appelles créanciers è" ufuriers, qui me ferrent encore de plm
■prés que vous \ dont je n'aypas opinion d'efire délivré dedans 3.
mois , comme de voftre part vous ef^ere":^ iJMais cela ne m'em-
pcfchera d employer le refie des moyens que Dieu rna mis en main
pour fin fervice i dr pour la defi^ence de fin Eglifie ■., enfiemble de
7noppofir aux ennemis du repos dicelle. le ne doute point quil
ny ait plufieur s pratiques, tant auprès du Roy Monfieigneur ,(j;' en
autres endroits de ce royaume, qu auffiaux autres pays efirangeSy
pour ne nomlaiffirenpaix. Parce que ceux qui en font auteurs,
connoiffent bien quîlny a rien papropos pour eux que le trouble,
nyfi dommageable que lapaix^ laquelle ar refie cr rompt k cours de
tous
Seigneur de la Noue. 241
tom leurs dcffeins. Mais au/Jifuis-je âjjeuré qu ils fe prennent k
Dieu qui les difflpera cr brifera a Ufin. o/// rejle CMonfieur de U
Noue^jc nefçauroù affez, vom remercier des bons ^faints adver-
tijfernens que me donnes, que i'ay eus tres-a'ireables , à" rccoy au^
tant bien de vom que d autre quelconque: ayant bon defir qu 'avec
les ans on voyeauffi quelque accroiffcment de jugements règlement
($" conduite en moy , en [Eftat des affaires tant fuvlicques que
•particulières que t'auray en main. Il ejl vray que tout ainjl que
les Grands font vlm en la veué des homfnes, aufjlfont ils plii^s eX'
fofis à leurs calomnies ér detra^ions. (ul-iais i' efpere avecl' ay-
de de Dieu qu'il n y aura ny flxifir ny autre chofe quelconque qui
ait puijfance fur moy de me détourner de U voye que i'ayprife.o*
de l^ajfeciton que i^ay a ce qui touche fon fervice é' ^-'^ prote^iott
defes Eglifes , aufquelles lay efcrit. ïay envoyé aux Colloques^
depefchè en Languedoc par plnfieurs fols ; ayant ejié bien ayfe
d avoir ejfeciué le confcil que me donnés auparavant que de
Savoir receu, dont je recoçnois la volonté accroifîre en moy tous
les jours., ^la connoifjance des tnoyenspar lefqucls il faut fer vir
à l'Eglife de Dieu^enfcmble confirver /à réputation parmy les gens
de bien f d" en jetter quelques meilleurs ^ plm feurs fondemens
que l'âge ne m' apii permettre jufques icy^poury bâtir quelque bon-
édifice a l^ advenir, ^quoyfivous ne me voulés aydcr é' ^jjifi^ry
fuivant la prière que je vous en fais c'otinuellement ^s" il en advient
faute je n'auray point defiilly k moy mefme , ains je le remettray
fur votts , qui ny aurés voulu apporter ce queDicu a mis en vous,
d^ que ie dcflrcy attenst cr requiers de voits. ^^ant à Lt volon-
té du Roy, ïay pareils advis que les vôtres , cau/esfir fa façon de
viure» ^fondés fur leplaifir (jr la tranquiUté. Mais les menées
de ceux qui s' Aggrandifent ou fe ?nainîiennent par les trouble s ^
font d'autre cofié grandes, ^ qui tendent a nous faire faire quel-
que chofe mal a propos . Les partialités de la Cour ne nom nmfent
pas^ dr ce ferait un grand coup file de fordre^ la divifion (^ confu-
fion nom laiffent pour fe loger là. La guerre de Flandres notts
H h pro^
2^2 La vie de François,
frofiteroit^pouruett que [avantage toiirnaft du cojlé que nous de--
firons. ^uint a la uemië de ma femme , qui fer oit un lien four
ffiraindre la paix plus efiroitement^on m'affeure qu elle fe prépare
pour me venir trouver^ C^ qu'elle partira bientoft ; de quoy t at-
tends les cffecl s. l'ay ejlèhien ayfe que vous vous foye7infor?nc
de lefiat de rncs affaires de Fa'ndofmois, qui nefe portent mieux
aux autres endroits ou je fuis affes mal fervi , ^ defirerois que
'VOUS y euffiez donné quelque bon ordre à" règlement. Car vous
fçaue'^ue de ma part je vom ay donne toute puiffance, .^e fi
vous nauezy moyen ny le loyfir d'y regarder^pour le moins je vous
prie m'advertir de ce que vous y connoitrés: car il fera bien reçeti
de moy. Une faut point vous difcourir de ce quife doit fairewoui
voyés la dijpofition du temps, l'humeur de ceux a qui nous avons
Affaire-, la volonté desnoflres, (jr ne doute point que par la confia
deration dupajfé (^ duprefent^vous nejugiés bien de C advenir^
ér le pre voyés par votre prudence é' expérience. Sur toutes cho"
fes je vous prie derechef, aufjitojl que vous aurez, donné ordre k
vos affaires , me venir trouuer-, pourfervir a lEglife de Dieu ^
aupublic. L'affeurance que tay de votre affection ^ bonne volon^
té en cela^^en outre en mon particulier ^me gardera de m' étendre
d'avantage en ce propos ', Mais bien prier ay-je Dieu vous tenir y
Monfieur de la 2{oue, en fa fainte protection. De Le^loure ce if.
Février i f/S/Tout cela eftoitefcrit de la main d'un Secré-
taire. Cecyeftoit de la propre main de ce Prince. Monfieur
delà lS(oué,fion efi parti de la Cour, on ne faudra de me faire te-
nir langages d'une part (^ d'autre, é' pourrait eflre que les evene-
mens requer croient que je fuffè bien toft pourveude bon ^fage
confie il ^ advis, foi t pour me conduire de façon que je puiffe e/îre
fp éclateur feulement pour un temps ^fioit que je doive faire davan-
tage. Kefiolués donc je vous prie ^ vous hafteTde venir trouver^
votre plus affectionné à' par fait amy a jamais ., Henry. L'on
peut juger par cette réponce qu'elle avoit efté la lettre de la
Noue. Celeroitungrand bonheur s'il y avoit de tels con-
feillers
Seigneur de la Noue. 24,3
feillers auprès des Princes -, & encore plus grand s'ils
les croyoient, & fi les ayant creus une fois, ils perièveroienc
en ces belles refolutions. Les affaires de la Noue ne luy per-
mirent pas de partir H toft. Cependant , Monfieur , à qui la
Cour deplailbitpour les mécontentemens qu'il y recevoir,
en fortit fans dire à Dieu, & fe fauvant comme feroit un pri-
fonnier,auflî n'eftoit-il gueres mieux , il s'en vint en Anjou.
Plufieurs creurent que ion intention cftoitde broiiillcr,& le
Roy s'en alarma-, de forte qu'il en cfcrivit incontinent au
Prince de Condé, qui envoya la copie de fa lettre à la
Noue, avec ce mot de fa main. Monficnr de U Noué ayant rc-
çeu lettres du Roy touchant lepartcment de CAionfieur » i'ay bien
'voidu atifptofl vous en envoyer U copie , afin que vous connoij-
fieTcequiencJi^ à* ^ic mandiés ce qu'il vous en femble. Jecroy
que le Roy de 2(auarre en aura autant reçcu. le fuiuray cepen^
dant l advis que inauez donné en cet endroit , ^f. Mais Mon-
fieur leva luy-mefme des cfprits les foupçons qu'on en pou-
voit avoir , car il efcrivit d'Angers cette lettre à la Noue.
Monfieur de laNou'é^ encore que je ne face aucun doute que la conu
mune renommée ne vous face incontinent certain de ma retraite
d auprès du Roy^Monfeigneur (^frere^ ^ de mon arrivée en ce
lieu, qui fut hier feulement ^fi vous en ay~jc bien voulu donner
advlspar la prefente, ^ vous prier en tant que vous m'aimes le
faire entendre k tous vos amis^ a ce qn* aucun nen puiffe prendre
alarme: d autant queje fçay que les malins efprits^qui ne défirent
que le règne de trouble d^ divifon ne faudront fuivant leurs hu-
meurs enfant aifeSi défaire diverfes interprétations fur mon dit
fartement^ pour imprimer es cœurs de leurs femblables quelques
finiflres opinions ^pour les inciter a remuer ménage ^dont je ferois
infiniment marry qua mon occafion , &fous tel prétexte , // ar-*
rivafl aucun inconvénient. Je fçay que vous ay mes ^dejtrés le
bien ^ repos de ce royaume-, mais croyés,je vousprie^quc ceft la
chofe de ce monde queje defire autant^ ainfique l'effet vous ren-
Hh 2 dra
244 ^A VIE DE François,
dra flu4 Amiile témoignage, ^ui me gardera vous en faire autre
■^crJHAfion -if riant Dieu , OMo?ifieur de la Noue, vom avoir en fa.
fainte (^ très dtgnc garde. Efirit à Angers^ ce 21 de Feurier i ^78.
Puis y avoitcibritdciamain:yJ/^;^/>«r dclaNou'éJe vous veux
bien tcmoig?7er de ma main, ck" l^ors la Cour^ que ie fuis fort votre
amyj'oflrc bien bon amy-, François. Je dcpcfcha encore depuis
Montagnac vers le Prince de Condé avec lettres & inllru-
ârions llir les caules de fa retraite , que le Prince envoya en-
core à la Noue , en luy écrivant qu'il le prioit de luy en en-
voyer Ion advis , afin qu'il fe conduifili: en affaire de telle
importance par Ton confeil: & que ledit Montagnac eftoit
pafic vers le Roy de Navarre 3 qui trouvera , dit-il , a mon
cpinion aujft feu degoujl k ladite inflruciion que i'ayfait. Il me
femble quelle devoit eflre autrement conçeuë.l^lTiis cequi deliura
tout à fait le Roy ôclaCour de l'inquiétude que cette équip-
pée leur avoit donnée , c'eft que la Reyne mère ayant couru
aprésMonfieur, elleefcrività fa Majefté qu'elle trouvoit
en luy toute bonne intention d'entretenir la paix & le repos.
Et luy mefme en fit déclaration par hommes qu'il envoya &c
par lettres. Car c'eft ainfi que Paul de Foix en .efcrivit à la
Noue du 6. Mars, adioùtant: Ladite dame Reyne fer a de retour
icy dans -peu de jours, (^ fait fon conte den partir incontinent
après Pafques, peur aller conduire en Gafcongne la Reyne de Na-
varrey vers le Roy fon mary : d" croy quelle la mènera jufques à
Xaintes ^ Cognac : ^ dit-on que le Roy auffy s' acheminera en
mefme temps vers Blois. Ainfi les affaires de ceux de la Reli-
gion, jufques là, demeurèrent calmes fors que l'exécution
de l'Edicï ne s'avançoit pas beaucoup, dequoy de Foix leur
donnoit en partie le blâme, parce qu'ils n'avoient perfonne
en Cour pour foliciter, excepté la Roque , qui y eftoit par-
ticulièrement pour les affaires du Roy de Navarre. Quel-
ques prières que ce Prince, &celuy de Condé, fifïent à la
Noue, pour les aller trouver y il ne fe peut debarafler de Ces
affai-
Seigneur de la Noue. 24^
affaires jufques au mois d'Auril, qu'il partit pour aller en
Guienne,eicriuant au Prince de Condé qu'il le verroit au
retour: & quand il fut arrivé prés du Roy de Navarre, il mo-
déra par lés confeils les refléntimens qu'il avoit destraite-
mens que luy faifoient les Catholiques liguez, &de la lon-
gueur que la Cour apportoità luy donner le contentement
qu'il dcliroit, tellement que quand laReyne mcre s'achemi-
na y ers luy, ce qu'elle fit quelques mois après, elle le trouva
en paix. Retournant delà, il paflà à la Rochelle où eftoit le
Prince de Condé , lequel il rendit capable demcfmcs con-
feils, luy donnant fur toutes les occurcnccs alors preléntes,
les advis qu'il luy avoit 11 Ibuvent 6c fi inftamment deman-
dés : puis il s'en vint trouver Monficur qui cftoit encore à
Angers, & communiqua avec luy des affaires de Flandres.
Le lu jet en ell conneu par l'hifloire. L'Amiral de Coligny,
laffé des guerres civiles, & croyant que la paix ne fe pouvoit
pas maintenir en France, fi l'on ne donnoit de l'employa
tant de gens nourris dans les armes , & incapables de repos,
avoit cil delléin de les occuper en une guerre étrangère, &c
creu qu'il lafaloit faire contre l'EfpagnolauxPays-bas.Pour
engager le Roy Charles IX. en cette entreprife, dont il luy
fit expliquer les raifons par le Pleflis-Mornai dans cette belle
Remonltrance qui fe trouve au front du premier volume
defes Mémoires, il avoit flùt entamer l'affaire par la Noue,
quand il le faifitde Valenciennes, &: par Genlis, qui y mena
des trouppcs pour le fecours de Mons, dont le Conte Lu-
douics'elloitemparéàl'ayde des François, & que le Duc
d'Albe tenoit afliegé. La S. Barthélémy eftant lurvenuë ,
ilfembloitquecedelîcin fuft ablblument rompu j & néan-
moins il eft certain quelaNouë & quelques autres Pavoient
toujours dans lafantaific, & qu'ils n'attendoient que les oc-
cafions de le pouvoir renouer Mondoucet, Agent de Fran-
ce vers les Provinces unies, avoit la chofe fort à cœur, & fai-
Hh 3 foie
^jf,6 La vie de François,
foit tout ce qu'il pouvoit pour induire Henry III. quand il
fut venu à la Couronne, à dériver fur ces pays là l'humeur
guerrière de ies fujets & luy en avoit fait offrir la Seigneurie
avec des conditions honorables. Mais le Roy aimoit les de-
lices i & le Confeil , qui eftoit un peu efpagnolifé en ce
temps là J'en détourna toujours par la peur qu'on luy faifoit
d'un fi puiffànt ennemy qu'on luy reprefentoit la maifon
d'Autriche. C'efl: pourquoy Mondoucet, rebuté de ce co-
fté là, avoit mis le nom de Monfieur en avant ; & la Noue,
qui avoit de l'aiïcftion pour luy,& qui en cela fuivoit encore
la pifte de l'Amiral, entretenoit à cet effe6l: correfpondance
avec Mondoucet, & avec les connoilTànces qu'il avoit faites
en ces quartiers là. La chofe en eftoit venue fi avant que
Monfieur avoit efté confeillé d'y enuoyer premièrement la
Fougère, pour offrir fa perfonne & fes moyens aux Eftats: &z
puis quand cela eutfuccedé, il y envoya Antoine de Silly
Rochepot, & Roch de Sorbiers dit les Pruneaux, pour trai-
ter avec les Seigneurs du pays,des conditions de leur allian-
ce. La Noue donques, la retraitte de Monfieur à Angers luy
en fourniiïànt roccafionjl'alla voir pour luy donner les con-
feils qu'il jugeoit eftre neceflaires.Mezeray dit que trois for-
tes de perfonnes le portoient à ce defîèin.Qii^ ^^s vrays amis
le luy confeilloient pour luy aquerir du crédit & de l'hon-
neur, en luy mettant les armes & la force à la main. Que
fes domeftiques y regardoient à leur intereft particulier,
efperans trouver de l'employ & de l'avantage dans l'ac-
croiflement de fa grandeur. Que quelques bons François
n'y avoient point d Autre motif quel amour de leur pat rki dont
ils voulaient procurer le repos par lafeparation des deux frères,
qui ne fe pouvaient fupporter^ ^ par l'éloignement de ces gens de
fer dont nom avons des-ja parlé , qui ne fe pouvoient pajfer de
guerres civiles ^ fi on ne leur en fourntffoit d étrangères. Et que
quant A la Nou'è ^ il y travailloit avec de Ji pures intentions , que
CMon-
Seigneur de la Noue. 247
Mon fie ur avoit accoutumé de dire qu'il ne cognoiffoit que liij d'ho--
me de l?ienparmy /es Huguenots. Si\ionCicuT: em\ elle un eili-
mateur infaillible de la vercujce témoignage auroit eileaullî
flétrilîant pour tout le refte de ceux de la Religion , qu'il
eftoit honorable pour la Noue. Mais pour en prononcer de
la façon, ilfaloit avoir une tres-exaclc connoiliance des per-
fonnes , &pofIcderla vertu en un louverain degré. Quoy
qu'ilenlbit, il eft certain, qu'en cela, comme en toutes au-
tres chofes , la Noue eftoit abfolument des-interefle , & ne
regardoit qu'à l'utilité du Public, 8c à l'avancement de ce
Prince. Il fe trouva au refte beaucoup de difficultés en cette
negatiation, ôc les Pruneaux en efcrivoit de Mons à laNouë,
une lettre qui peut fervir à l'éclairciflement de l'hiiloire.
Monfieur t le n^ ay point 'voulu faillir de vom e fer ire ayant fç eu 21.
quevofis eftieTprés de Alonficigneur ^ pour vom faire entendre] uiii
partie del'eftat de nos ajf aires en ce pays. 7{om fommes encore i ^'/S
fur attendre une entière refolution des Ffiat s généraux , ^ néan-
moins fommes aux termes que vous entendrez amplement par le
Sieur de la Fougère. De ce que ten aypu apprendre , ilfemble que
les grands iicy ne défirent d'y en avoir qui foient pltis queux, ^
k mon advis voudraient tendre a leur profit particulier \ Ce que je
voy leur eftre impoffîble, a caufe de leur grande légèreté^ ^ divi-
fion entreux^ tant entre les grands de laNobleffè , que le peupk'y
^ de grands foupçons les tins contre les autres., (^ mefmespour
le fait de la Religion. Car aucunes villes ont déclaré contre le
trait té fait a G and , vouloir Cexerice de la Religion reformée , ^
de fait font prefcher publtcquement ., refoliu de n enpaffcr point k
moins. Si la refolution de Aionfeigneur eft de venir en ces quar-
tiers y je vomfupplie autant que ie puis., Monfieur., l'accompagner,
pour vous dire quefies autant dcfiré de tom.,je dis de chacune des
religions jqu hommequi y puifie venir^ayanstom une très-grande
confiance en vofre vertu.AnJfy quejefçay que la créance que pren-
dra en vom Monfieur le Prince d'Orange .fervir a de beaucoup à
favan"
248 La vie de François,
I! avancement de ces affaires ^ m'ajfeurant d'ailleurs que Mon*
feigneur voudra maintenir C tme à' l'entre religion^ La diligen^
ce en la depefclje dudit Sienr de la Fougère , m'empefchcra de vous
faire celle cy plH'S longue, fuppliant Dieu é"c. Il le prefentoit en-
core d'autres obliiacles à ce deflein. Il eftoit fufpeift à la
Reyne d'Angleterre, qui croyant qu'il y eufl: bonne intelli-
gence entre les deux freresjne pouvoir fupporter en fon voy-
linageunfi grand accroilîement de la puillanccdes Fran-
çois. Cafimn*, qui eftoit alors en ce pays là , eftoit en quel-
que façon fon concurrent, & ne defefperoit pas de pouvoir
eftre choify pour le Prince de ces Provinces. Le Roy fous
main, failbit toutes choies poftibles pour traverfer le def^
fein de fon frerc, Ibit fimplement à caufe qu'il le haïft, où
qu'il craignift d'irriter la maiibn d'Autriche, ou enfin qu'il
euft quelque] aloufie queMonfteur parvinft à une telle gran-
deur. Enfin pourtant les intrigues de Mondoucet , 6c des
autres qui le ièrvoient là, les bons offices de la Noue , qui en
cfcrivoitfans cefle au Prince d'Orange, & à Tes autres amis,
&:le bonheur de Monfieur, s'il euft fçeu s'y maintenir , fi.ir-
monterentcesempefchemens, Refirent qu'on en vint à la
conclufion de cette alliance. Les articles en furent arreftez
avec luy, qui s' eftoit avancé jufques à Mons en Hainaut , Se
fignés le 10. d' Aouft- , & ils fe peuvent voir dans l'hiftoire.
En mefme temps doncques Monfieur fit voyage aux Pays-
bas, avec d'ailez belles trouppes, qu'il avoit levées en Fran-
ce à l'ayde de Tes amis , & de la Noué" entre les autres,qui l'y
fervit de fon crédit: & laReyne mère, comme elle fc l' eftoit
propofé, s'en alla en Guienne, pour mener Marguerite de
France-de- Valois au Roy de Navarre fon mary . Quand à
la Noue, ce fut aufly en cette faifon qu'il s'en alla au Pays-
bas, appelle par lesEftats avec des conditions honorables,
pourlesfcrvirdefiperfonne &de fa conduite contre leurs
ennemis. Ilvoyoit la paix faite en France, & bien qu'il
s'y
Seigneur de la Noue. 149
s'y fîft diverfes infradions , il efperoit pourtant que tout
s'accommoderoit , veu l'inclination que le Roy témoignoit
y avoir, & que le voyage de la Reyne mère en Guienne , en
lèroit en quelque forte le ciment. En eftèiil elle avoit char-
ge du Roy ion fils d'entrer en conférence avec celuy de
Navarre, &:dei:ontnbuer ce qu'elle pourroitpour trouver
avec luy quelque bon accommodemcnt.EtlcRoy de Na-
varre luy efcrivant qu'il cnuoy oit en Cour pour arrefterle
temps du partcment de fa femme , luy mandoit qu'il efpe-
roit que ce fcroit le lien & l'atTermillement de la Paix. La
Noue avoit prefque autant d'affc£tion pour les affaires des
Pays-bas que pour celles de la France , & depuis qu'il avoit
commencé:! fe dégoûter extraordinairement des guerres
civiles de cet Eflat , n'eltant pas homme à demeurer inutil-
le en la maifon,il n'y avoit point de guerre étrangère , en la-
quelle il fervift fi volontairement au Public , qu'en celle
des Eftats contre l'Efpagnol. Quand donc ils l'appellerent
honorablement , pour>ell:re leur grand Maréchal de Camp,
il s'y en alla de bon cœur, &: s'y rendit à peu prés au mefmc
temps que Monfieur parut avec une armée fur leur frontiè-
re. Arriué qu'il y fût , il fe prefentaaux Eftats , au Prince
d'Orange, au Conte de Boflu,au Burgravede Gand,qui
l'avoient appelle comme le premier capitaine de fon temps , dit
Isleteren, 0- leplm expérimenté au fait de la guerre , & fût in-
ftalé en fa charge avec toute forte d'honneur. La première
occafion où il fe trouva fût le combat où la garnifon deLou-
vain fût défaite. l'Archiduc Matthias, Gouverneur des
Provinces unies, eftant attaché au (iege de Nivelle, le Con-
te de Boffu, la Noue, & le Viconte de Gand , menèrent
l'armée qu'ils commandoient du cofbé de Louvain. La gar-
nifon , qui eftoit forte , ne pouvant pas endurer que ces
trouppes vinflent faire des courfes jufques fur fà contréfcar-
pe, (brtit en bon ordre, & leur liura le combat. Il fût afpre
li &:
îfo La VIE DE François,
&:opiniaftré , mais enfin la garnifon fut contrainte de plo-
yer ,& grand nombre de foldats eftans demeurez morts fur
le champ, elle Te retira le mieux qu'elle pût avec beaucoup
de defordre. Le Conte de Bollu animé de ce luccés,&
croyant qu'il y avoit lieu de le prévaloir de la confternation
des habitans, fut en volonté d'alîieger la ville ; Mais la
Noué luy ayant reprefenté qu'ils n'avoient ny pionniers
pour faire des tranchées, ny aifés d'Artillerie pour les baite-
ries., il abandonna ce defléin. Peu de temps après ayant re-
mis leur armée en campagne, au mefme temps que le Duc
d'Anjou tenoit aiîiegé le Château de Bins , maifon de plai-
fance bâtie par Marie Reyne de Hongrie , & fœur de l'Em-
pereur Charles-Quint , ils tournèrent vers ces quartiers là,
comme s'ils euflent voulu joindre leurs forces avec celles du
Duc. Il y avoit dans ce Château f. compagnies d'infante-
rie , que Don Diego de Gaone commandoit, qui importu-
noicnt fort l'alîiegeant,& luy donnoient beaucoup d' affai-
res. La Noué eftant venu dans fon camp pour luy rendre
fes devoirs, changea la difpofition du fiege, & ayant fait
faire une batterie de dix pièces de Canon, & de lo. Cou-
leurines, qui foudroierentle mur, & fait donner un ou deux
afïàuts , que les alliegez foûtinrent fort vaillamment , enfin
defefperez d'avoir du fecours , ils fe rendirent à difcretion,
k 14. jour du fiege. Mais par le confeil de la Noue, la vie
fut donnée & aux foldats & aux habitans. En ce temps là
nafquit à Gand& en divers autres lieux des Pays bas, lafa-
<5tion qui fe nomma les CA'Ulcantens, qui prirent pour pré-
texte de leur fbûlevement contre les Eftats, leur mauvais
gouvernement & l'alliance avec les François. Le principal
chef de ces feditieux eftoit un nommé Imbife, homme am-
bitieux & audacieux , mais qui ayant rendu de bons fervi-
ces à la ville de Gand , s'y eftoit aquis une telle autorité,
qu'il regnoit abfolument parmy la populace. Il avoit àt^-
Seigneur de la Noue. 25't
ja foùlevé une fois ce peuple contre le Prince d'Orange,
fous ombre qu'il fouftroit la Mefîè & les Ecclelîaftiques
dansGandi carilfailbitprofcilîond'vn grand zèle pour la
Religion reform éc. Et le Prince par fa prudence avoit trou-
vé moyen de Pappaifer. Mais cet homme inquiet & turbu-
lent , ne le peut tenir aux conditions dePaix qui avoient efté
arrellées entre les Reformés & les Catholiques, & le9.de
Mars 1^79 il renouvellalafedition plus furieuiè qu'aupa-
ravant. Ilfefaifitdesbiens desEcclefiaftiques, il abandon-
nais Eglifcs, les Monaileres & les abbayes , au pillage des
gens de guerre & de les fe6lateurs: en un mot il fît un defor-
dre épouvantable & dans & hors la ville de Gand. La Noué
s'y trouva alors , avec quelques autres perlbnnes conlidera-
bles, qui voulurent fe mettre en quelque devoir d'arrefter
cette fureur. Mais ny le refped: de fa vertu , qui eftoit en
admiration à tout le monde, excepté à ces infolens , ny l'au-
torité que luy donnoit fa charge de grand Maréchal de
Camp, ne fervirent de rien envers cet homme : tellement
que la Noue fût contraint de fe retirer de nui6t. Mais ces
gens , qui eftoient plus forts que luy entre leurs murailles,
expérimentèrent peu de temps après combien il valoir à la
guerre. Je laiflèray quantité d'exploits faits pour le fervice
des Eftatsxomme quand eftant allé par leur ordre avec 600
chevaux & 2000 hommes de pied aux environs de Graveli-
nes,pour fe faire fentir à la Mothe , gouverneur du lieu , qui
lesincommondoit, ilfitledegaft dans la Weft-Flandre , &
y prit les Forts de Linken &: de Watenen. Je ne diray point
commentil entra dans lavalléedeCaflel 5 prit la ville & le
château, & fortifiant cette place , mit tout le pays des envi-
rons en l'obeiïîance des Eftats. Je me contenteray de rap-
porter quelques unes de fes plus illuftres actions , quand
l'auray premièrement fiit voir au Le£teur la part qu'il
prenoit alors aux affaires de la France. A prés que la Reyne
li 2 mère
3^2 Lav^iedeFrançois,
niere eut remis la fille Marguerite entre les mains de fou
niary, ce qui Te fit avec beaucoup de dcmonftration d'ami-
tié ,& de carefles réciproques, il falut parler d'affiiires, &
voir co mènent on pourroit les amener à quelque railbnna-
ble accommodement. Le Roy de Navarre avoir les inté-
rêts de ceux de laReligioft , & les Tiens à protéger : la Rey-
ne, ceux du Roy & des Catholiques. Et comme en matière
de négociations, c'eft ordinairement le plus fin & le plus pa-
tient qui en emporte l'honneur, elle croyoit avoir en cela un
graiidadvantage fur ce jeune Prince. Outre Ton expérien-
ce , & Ion efprit profond & dillimulé , elle avoir encore l'é-
loquence de Pibrac , dont elle pretendoit fe fervir envers
les députés des Reformés, tant à Montauban, où ils s'aflem-
blerent, qu'à Nerac, où la conférence fe tcnoit. De fait, cet
homme efloit en réputation de charmer tous ceux à qui il
avoit affaire. Elle avoir mefme auprès d'elle une autre Ibrtc
d'orateurs, qui perfuadent par les yeux, ayant mené là
quelques unes des belles dames de la Cour, pour donner
danslaveuë de quelques uns des jeunes Seigneurs qui ap-
prochoient du Roy de Navarre. Et cette forte d'Argument
aeluy avoit pas mal reùHi en quelques autres occa fions.
Néanmoins , ces artifices , & l'inclination que ceux de la
Religion auoient à foupçonner la fmcerité de fa conduite,
leur faifoit dire qu'elle n'eftoit allée là que pour les trom-
per, & les aufleres d'entr'eux ne s'en tenoient que plus Ibi-
gneufementRir leurs gardes. D'autre coflé Pibrac s'elf oit
entièrement donné à la Reyne de Navarre, & ne faifoit que
ce qu'elle vouloit, & elle irritée contre le Roy fon frère,
par ce qu'il ne l'aimoit pas , détachoit Pibrac de fes in-
terefts, &le tournoit vers ceux du Roy de Navarre. Les
Beautés mefmes ne rendoient pas à la Reyne mère le fervi-
ce qu'elleenavoitattendu,&favorifoient fourdement les
inclinations de fa fille. De forte que les chofes n'alloient pas
da
Seigneur de la Noue. 25*5
du tout comme elle le defiroit , elle trainoit la conférence
tant qu'elle pouvoit, efperantjou qu'elle lafîèroitlesefprits,
& les ameneroit enfin à Ion point, où que le temps luy pre-
fenteroit quelque occalion de conclure à Ton advantage.
Enfin pourtant , vers la fin du mois de Feurier , la confisren- 1 57^
ce le termina de telle façon, que les députés des reformez
en remportèrent quelque contentement dans les Provin-
ces. Carplufieurs articles du dernier Edi^t y furent inter-
prétés & eftendus en leur faveur, & pour lëureté de fon-
exécution, & de fon entretenement, on leur accorda quel-
ques places. EnGuienneon leur donna Bazas, & Figea,
julques au mois d' Aouft en fuivant. En Languedoc ils ob-
tinrent Ravel, Briatefbe, Alais, S. Agrevc, Bais, Bagnols,
Lumel, Sommiercs, Aiguermortes,8c Gignacpourjufques
au mois d'Oclobre. Les conditions en cftoicnt qu'il ny
feroit rien innoué contre l'Edi£b,qu'on ne toucheroit point-
aux fortifications, & qu'elles feroient gardées par des gou-
verneurs de la Religion, nommés par le Roy de Navarre,
&aggréez parla Reyne mère- La Noue , qur avoit par fes
railons dilpofé le Roy de Navarre à ne fe montrer pas trop
difficile en cet adiuftement , loua Dieu quand il en apprit
le fuccés, qui luy fût incontinent mandé en Flandres. Cro-
yant donc que la paix eftoit déformais aucunement afîèu-
rée, à caufe de l'affection que le Roy y témoignoit , & qu'il
fçavoit bien que c'efloitdelà que dependoit la confervation
de l'autorité de fa Majefté, il faifoit eilat que de long-temps
il n'y auroit de guerre qu'au Pays-bas. Mais la rupture de la
paix vint d'où on ne l'attendoit pas. Il y avoit toûiours eu
beaucoup de mal entendu entre le Roy & fa fœur, la Reyne
de Navarre. Car il la croyoit eitre la confidente de Mon-
fieur , la depofitaire de fesfecrets, &enpartiela fourcedc
(ts confeils: ce qui n'eftoit pas fans apparence. Il n' avoit pas
abfolument ignoré comme elle s'efl:oit gouvernée en la
li 3 confc-
2^4 La vie db François,^'
conférence deNerac5& qu'elle y avoit contrecarré les in-
trigues de fa mère au préjudice de Tes interefts. En un mot
il la haïflbit, & ce qu'il l'avoit envoyée à Ion mary, ce
n'eftoit pas tant afin qu'elle fuft avec ion mary, que par ce
qu'il ne la pouvoir foufFrir à la Cour, où il l'eperluadoit
qu'elle failbit toujours quelque menée. Pour doncques
luy faire dépit, il s'advifa d'une eftrangechofe. Stroilis'en
alloit à la Cour du Roy de Navarre, rechercher la vefue du
Conte de Tende , qui eftoit là avec Ton frère , le Viconte de
Turenne. En partant le Roy luy donna une lettre de fa part,
qu'il luy ordonna de mettre en main propre du Roy de
Navarre , à qui elle s'addreflbit , & par laquelle il luy don-
noit advis de quelques mauvais bruits qui couroient des
privautez de fa femme & de ce Viconte. Ce Prince géné-
reux, & qui voyoit bien que cela ne tendoit qu'à le mettre
en mauvais ménage avec tous les deux , leur montra la let- ■
tre, 8c leur témoigna qu'il ne foupçonnoit point leur fidéli-
té : mais ce procédé duRoy les irrita de telle façon , qu'ils
n'eurent point de repos qu'ils n'en eulîent témoigné leur
refîèntiment. La Reyne de Navarre principalement , qui
avoit le cœur grand, comme Reyne , & vindicatif, comme
femme, & à qui cela eftoit d'autant plus fenfible qu'il ve-
noit d'un frercquidevoiteftre protecteur de fon honneur,
& de laquelle au refte la réputation n'eftoit point fi pure,
qu'elle ne fe peuft bien imaginer que plufieurs croiroienc
cela , encore qu'il ne fuft pas , eftoit outrée de colère , & ne
cherchoit que les moyens de fe vanger. Elle foufHoit donc
continuellement aux oreilles de fon mary, que le Roy ne
tafchojt qu'à le ruyner, & que fon falut eftoit dans les armes;
Elle infpiroit les mefmes fentimens au Viconte deTurenne,'
&aux autres jeunes Seigneurs qui eftoient en cette Cour là.
Elle employoit à limitation de fa mère, les jeunes beautés
qui eftoient alentour d'elle , pour rendre fes infpirations
plus
Seigneur de la Noue. 25*^
plus efficaces , méfiant les penfées de Mars avec les galante-
ries de l'amour. Enfin, par toutes fortes d'artifices, elle
mit dans leurs efprits une telle dilpofition à la guerre , qu'il
ne leur faloit plus qu'une occalion. Le temps en prefentoit
allez de plaulibles. Le Roy redemandoit les places > & le
Roy de Navarre ne les pouvoit rendre qu'à grand regret.
Les Catholiques ligués Failbient toujours quelque mauvais
tour à ceux de la religion pour les irriter, & pour les obliger
à fe jetter d'eux meliiies dans les combuftions civiles. Mon-
fieur(^dela Cour, où il eltoit revenu,^ fouffloit le fi^utant
qu'il pouvoit, & incitoit le Roy de Navarre à prendre les
armesifoit qu'il le fift fimplement de hayne contre ion frère,
ou par quelque confideration d'interell. La Rcyne mère
ne îaiibit pas femblant de s'en nieller : mais on dilbit qu'el-
le vouloit toujours élire nccelTàire , & qu'elle aimoit les
broùilleries, pour avoir la gloire de les appaifer-Quand donc
on vint à preller la reddition des places , & que les habitans
de Figeac, qui elloient prelque tous Catholiques , le furent
rendus maiftres de leur ville en l'abiemc de la Meaulîè leur
gouverneur, lefeu, qui s'eftoitjufques alors tenu couvert,
éclatta, & le communiqua en divers lieux avec une rapidité
extrême. Néanmoins il s'en falut beaucoup qu'il embrafaft
univerlelement tous ceux de la Religion. Dans les Provin-
ces que l'on peut nommer derarmées,perronne ne fe remua,
excepté en Picardie, où le Prince de Condé s'ellant faify de
laFere, plufieurs Gentisliommes fe déclarèrent pour luy.
En Languedoc, ceux qui compolbient laChambre my-par-
tie, s'oppoferentaux deffeinsde Châtillon, qui avoit pris
les armes, & empefcherentlaplufpart des Eglifes & des vil-
les de fe déclarer. Et ce qui elloit de grande conlequence
en ces temps là,laRochelle attendit à prendre party jufques
à ce qu elle euft eu l'advis de la Noue. On luy efcrivit donc
aux Pays-bas, & luy reprefenta-t'on l'ellat des cJiofes au
vray.
2j6 LaviedeFrançois,
vray. Sa réponce fût qu'il ne croyoït pas cette guerre là
juftcj&qu'iln'cftoicpasd'advisquela Rochelle s'y eno-a-
gailj ce qu'il confirmoit par ces railbns) Que de quelques
interefts particuliers il ne taloit pas faire une caufe générale:
Qu'encore que l'Edict ne fuft exécuté ponftuellement en
tout, il l'eftoitpourtant en laplus grande partie, &que ce
qui y manquoit le pourroit obtenir avec le temps , & ne
meritoit pas qu'à cette occafion l'on fift la guerre. Que la
reddition des places eftoit une choie promiiè par la confé-
rence de Nerac,&: que partant on n'avoit point de droit de
les retenir. Qu'en les retenant on jullifieroit les actions de
ceuxdontons'eftoit filbuvent plaint qu'ils ne gardoient
point leur parole, & qu'il ny avoir point d'alîéurance aux
traittésque l'on faifoit avec eux: que la crainte que l'on
avoit qu'après qu'elles feroient renciuës, les Eglilcs iéroient
expofées à de nouvelles perfecutions , ne fuffilbit pas pour
rendre légitime un manquement de promeilé, & qu'il ne
faut point faire d'injuftice à l'occalion d'un mal qui n'eft
point encore arriué: Qu'il talloit prévoir cet inconvénient
avant que de donner là parole^ & qu'ayant eilé une fois don-
née, il la faloit tenir, & remettre lésé venemeiis à la Provi-
dence de Dieu: Enfin, que la guerre civile efboit un 11 grand
mal, & qui tiroit après loy de tels inconveniens , qu'il ne s'y
faloit porter que quand la caufe en eftoit abfolument jufte,
& qu'elle ne pouvoiteftre telle, fi elle n'eftoit d'une inévi-
table necelîité. Ces conliderations affermirent les Roche-
lois dans leur repos, &: n'ayant pas elle ignoré d'où ce bon
advis leur eftoit venu, tous lesprudens de ce temps là, tant
d'une que d'autre religion, parloient avec admiration de
la vertu &: delà fagelTe de la Noue. En ce mefme temps le
Roy d'Efpagne voulut mettre en train une étrange prati-
que dans ce Royaume. Don lean d'Autriche l'avoir
commencée avec Henry de Lorraine, Duc de Guife. Après
la mort
Seigne-itr de la Noue. 2^7
îa mort de Don louantes mémoires en ayans elles portés en
Eipagne avecquc Tes autres papiers , Philippes fécond en
voulue reprendre les erre mens, & employa le Duc de Guife
pour dillribuer Tes promeflès de tous les coftés, félon l'hu-
meur ôc l'inclination de chacun. Aux Catholiques Romains
il propofoit la reformation del'Eftat: &le gouvernement
du Roy Henri III. en fourniflbk la matière. A ceux de la
Religion il promcrtoit la liberté de leurs exercices, Se de
leur alièurcr leur condition, qui fembloit jufques alors avoir
dépendu de leurs ennemis. Au Roy de Navarre ilfaifoit
cfperer de grands avanrages, & luy en avoir fait efcrire par
Beauvoir la Nocle , gentilhomme de condition & de créan-
ce prés de luy , & entre ceux de la religion. Et dans la foi-
bleiiè en laquelle eftoit alors fon parti, ce Prince creut qu'il
ne f\loit pas méprifer une ouverture de telle im.portance.
Car il avoit l'Efpagneà dos, & en pouvoit tirer des hommes
& de l'argent pour relever fes atiaires. Néanmoins il n'y
voulut rien conclure fans Tadvis de la Noue & du PlelTis
Mornay , qui elloient tous deux aux Pays-bas , ce dernier y
eftant auffi allé , tant pour les affaires du Roy de Navarre,
quepourferviràlacaufedela religion, en une faifon en la-
quelle il fe voyoit peu utile à fa patrie. Leur advis que le
PleiTisMornay drefl'a, fût tel: Que l'amitié des grands Prin-
ces ne fe doit pas negliger,mais que s'ils vouloient qu'on les
creuft traitter fincerement, ils fe dévoient adrefîer direfte-
ment aux chefs du parti de ceux de la Religion,& non à des
particuliers : Que la caufe de ceux de la Religion elloit fi
bonne d'elle-mefme, qu'il ne la faloit ny joindre ny mefler
avec aucune autre : Enfin, que la plus mauvaife paix leur va-
loit toujours mieux que la plus avantageufe guerre. Ainfi
pour la France, la Noué confeilloit la Paix: mais quant aux
pays-bas il y faifoit la guerre à outrance. A l'emboucheure
de la grande eau de TEfcaul t, qui palîe devant Anvers, il y a
Kk un
258 La vie de François,
un village nommé Villebrouckjou les Allemans,qui eftoient
au fervicede rEfpagnol, commençoientà faireun fort qui
euft tenu en llijetion la rivière qui va d'Anvers à Bruflèlles.
Pour l'en deliurer , laNouë,par ordre duPrince d'Orange,
s'achemina de ce cofté là pour les attaquer. Mais eux en
ayans efté advertis, n'attendirent pas ia venue , & luy aban-
donnèrent le Fort, qu'il rnit incontinant en boneftatde
deffence à caulb de l'importance du lieu. De là il marcha
vers \Vervicke5Oi1 d' Alennes l'un des chefs des mal-contens
s'eftoit retiré, après avoir manqué une entreprife fur Cour-
trayj& perdu Menin. l'Eglife de Wervick,placedefenfable,
eftoit d'un cofté de la rivière du Lis 5 & le Château de l'au-
tre,& entre deux un pont de communication fort commode
&fortfeur. En chacune de fes deux places il y avoir deux
compagnies , bienrefolues de fedefténdre, & quifefioient
en l'avantage du lieu,& en l'efperance d'un prompt fecotirs.
La Noué donc eftant arrivé là le 1 2 . de Novembre au point
du jour, fit premièrement aftieger l'Eglife par fes François,
fur qui on tiroit furieufement, tant des ouvertures de l'Egli-
fe, que des feneftres des maifons qui eftoient autour. Mais
cela n'empefchapas que la Noue ayant fait prefenter l'efca-
lade n'emportaft de force la place le mefme jour à 4. heures
après midy. Quarante des ennemis y furent tuez en la furie
du combat,& i fo faits prifonniers , entre lefquels eftoit Ca-
rondelet, lieutenant du Conte d'Egmont. Ce que voyant
ceux qui eftoient dans le Château , ils en furent fi eftonnez
qu'après avoir mis le feu dans la place le mefme jour , ils fe
retirèrent à Com.ines. De là, pour fuivre fa victoire , la
Noue pallà les Lis avec 300 cheuaux , & 400 hommes de
pied François, & s'achemina vers Hallewin, où les mal-con-
tens avoient des forces, & fon intention eftoit feulement de
voir s*il ne fe prefenteroit point quelque occafion de les at-
tirer au combat;car il avoit refolu de les charger s'il les trou-
voit
Seigneur de la Noué*. ifp
voit en campagne. Mais comme il marçhoit il rencontra en
fon chemin deux compagnies de Cavalerie , qui eftoient au
Ducd'Arfcot, &auContede Lalain, & deux autres frai-
chement levées. Les ayant un peu reconneuës il les chargea
fans machander,&: les poufla avec tant de vigueur & de re»
folution,qu'il les tourna en fuite, après en avoir eftendu une
bonne quantité fur la place. Lanouvelle de ce combat ayant
eftéportéeàHallewinjlagarnifon quiyeftoit, mit le feu
dans fes logemens ,& fe retira en dihgence, comme firent
aufli celles qui eftoient à Waftenesj & en divers autres lieux
voyfins , tant le nom de la Noue donnoit de terreur aux en-
nemis, & de courage à fes gens, qui s'eftimoient en quelque
façon invincibles fous fa conduite. Et icy il ne faut pas ou-
blier une chofe que Phiftoire a remarquée à leur honneur,
& à fa gloire. Comme il eftoit en cette expédition, on luy
apporta nouvelles que l'argent deftiné à leur payement
eftoit arrivé à Menin. Il les aOembla donc pour le leur dire>
& leur offrit de les y mener , s'ils defiroient le recevoir: mais
ils luy firent la plus belle réponce qu'on puifîe ouïr de la
bouche de gens de guerre. OMonJieur , dirent-ils , ce nejipas
icy le temps de conter de l'argent ; mais de combatre , dr de faire
de belles actions , é^ dignes de ceux qui ont appris la vertu fous
votre difcipltne. En effe6t il leur avoit tellement infpiré l*a-
mour du vray honneur par fon exemple, & tellement eflevé
le courage par fes bons fuccés, que fans confideration ny de
butin ny de paye, & par le feulamourdela vertu militaire,ils
fe portoient hardimêt en toutes fortes de dangers,s'eftimans
bien heureux d'y eftre conduits par un fi excellent capitai-
ne: & c'eft avec très bonne raifon que ce grand Prefident de
Thou , en fon incomparable hiftoire , parle ainfi de luy à
cette occafi on. Certainement la France ejloit grandement ob-
ligée a ceperfbnnage, qui pendant que les autres grands du Royau-
mcy é" lis autres capitaines de fon temps , foit qnils fu/fent cor^
K k 2 rompus
2(jo La vie de François,
rompui par les vices dufiecle^ ou par ceux de U Cour ; diffamoient
ï honneur de leur nation, confervoit C' matntenoit fetd U gloire
du nom l^rançols,(^ enfonpays^ Cfparmy les étrangers , par l'in-
nocence de fa vie, par U valeur de fa perfonne , par l ohfcrvation
exacte de la difcipltne militaire j ^ par U prudence > toutes les-
quelles vert m efî oient en luy incomparables cî'fans fard. Quel-
que temps après les mal-contcns furprircnt Courrray -, mais
la Noue 3 devenu General des trouppes des Eftacs par la
mort du Conte de BofÎLi3& par Telnme en laquelle eftoit
là vertu , en eut bien toft conlolation. Il apprit que Philip-
pes. Conte d'Egmont, eftoit àNienovenaveclàfemme,
èc là bellc-mere, Se Ion frère Charles, Icigneur de Noy elles,
èc quelques autres leigneurs du pays , & qu'ils ny failbient
pas fort bonne garde. Il prit donc la refolution de tenter
quelque entrepriie fur cette ville là, &s'cfiant, pour l'exé-
cuter, fortifHé de quelques trouppes Françoiies nouvelle-
ment arrivées à Dunkerk, il envoya devant de Tourfy &
Mortagne avec quelques compagnies de gens de pied , fon-
der de nuict les lieux du fofl'é qui fe pouvoient panera gué,
pour aller appliquer les échelles contre les murailles 3 & luy
îuivit de prés avec fa cavallerie & le refte dc^çis trouppes.
Ses ordres furent fi bien fuivis, & il les preflà de telle façon,
que fes foldats entrèrent dans la ville par efcalade , & ayant
taillé en pièces les premiers qui fe voulurent mettre en def-
fence 5 ils fefaifirent d'une porte par où luy &fa cavallerie
entrèrent, & fe rendirent maiftres de la place , nonobstant
la refiftance de quelques uns. Tout cela fe iit fi prontement
que leConte d'Egmont,qui eftoit en fonlid, n'en eut point
denouvellefinon quand on alla pour l'y prendre, & qu'au
bruit qui fe faifoit à la porte de fa maifon , il fe leva en che-
xnife,&fe vint prefenter fur le haut defon efcalier. Quand
il Vit la Noué qui montoit il demanda , Comment , Monfieur^
mes gens nom ils point combattu? fi ont ^Monfieur y àiith. Noue,
mais
Seigneur de la Noue. 261
mali que voulés VÛU4 ? Ce font des traits de la guerre. Alors le
Conte demanda qu'on fauvaft l'honneur des femmes &des
filles qui eiloienten famaifon. Ce que la Noue luy promit,
& ne leur fut fait aucun mal , fmon que quelques foldats
cftans entrez dans leurs chambres 5 où elles eftoient au lia:,
ils prirent leurs colliers de perles,leurs chaifncs , & leurs bra-
celets, qui eftoient fur leurs toillettes. Le Conte & fon frère
furent menés prifonniersà Ganddes femmes, parla courtoi-
fiede la Noue, furent mifes en liberté. De là il alla ailicger
Ingelmonfler, Château bâty fur la Mandere , que les o;ens
du Roy d'Efpagne tenoient. Ayant fait fcs tranchées, dref-
fé fa batterie , & commencé à battre le mur, il creut qu'il y
pourroit avoir quelque chofe à exécutera Mile s'y on alloit
en diligence. Et de fait IcPlellisMornay luy avoir communi-
qué une entrcprife qu'il y avoit conduite , & luy en avoit
laiflc l'exécution. Il laiile donc au fieo;e fon lieutenant
nommé JSiarquet, &;avec une bonne trouppe de gens de
pied & de cheval, il fit une courfe vers l'Ifle , &: pour cela il
pafia le Lis. Cependant Philippes de Melun, Viconte de
Gand, qu'on appelloitle Marquis de RJsbourg, & qui avoit
changé de parti depuis que la Noue eftoit au pays- bas , foit
qu'il euft eii ad vis de cette entreprife, ou, comme il y a plus
d'apparence, qu'il vint au fecours d'Ingelmonfter, elloit
venu à l'Ifle avec if cornettes d'Albanois, & quelques
compagnies de gens de pied. De quoy la Noue eflant ad-
verty, il voulut retourner en dihgence à fon fiege. Pour
repader le Lis il luy faloit faire un grand tour , d'autant que
Courtray n'edoit pas à fa dévotion , & parce que fon infan-
terie eftoit fatiguée, il falut qu'il la laiflaft en un village pro-
che du lieu où la Mandere fe décharge dans le Lis. Arrivé
qu'il fut en fon camp , il donna ordre à fon Lieutenant Mar-
quer, qu'il fift rompre le pont qu'il avoit fur la Mandere,
afin que fi le Marquis le fuivoit, il euft de la peine à la paifer:
Kk 3 . c&
262 La vie de François,
ce que Marquetne fit pas , & lecontenta d'y faire une bar-
ricade telle qu'elle, dont il commit la deffence à quelques
uns de les gens. Cependant le Marquis marchoit , & ayant
pafle le Lis à Courtray, qui eft de beaucoup le plus court , il
fit telle diligence qu' il arriua à ce pont peu de temps après,
& l'ayant trouvé tout entier, il charge ceux que Marquer
avoir lailîes à la gardc&les ayant mis en routeil pafTe.Et c'ell
ainfi que l'Hilloire le raconte. Mais la vérité eft que ce fut
Ville-neuveCorment leMeftre deCamp d'infanterie, qui fut
commandé avec Ion régiment pour rompre le pont & pour
garder ce paiîage. Au lieu d'exécuter cette ordre, il lé logea
à l'autre bout du pont ducofté des ennemis ou il y avoit
quelques mailbns qui luy fervoient contre l'injure du temps
qui eftoit fort mauvais, & fe côtenta de mettre une garde fur
le pont, eiperant avoir allez de loi fi r pour le rompre lorfque
les ennemis paroiftroient. Mais il fut furpris fans le pouvoir
faire 5 &fes geans taillez en pièces. Noue voyant que fes
ordres avoient eftés fi mal fuiuis , 6c qu'il avoit le Marquis
fur les bras , ramalîe autour de luy 6oo hommes de pied , &
deux compagnies de Cavalerie, avec lefquels il le foûtint
vaillamment au commencement , en attendant le reftede
fbninfanterie qu'il avoit laiffée en ce Village, & pour luy
donner plus de loyfir de venir,& entretenir le combat long-
tempsjil avoit donné ordre àl'arquebuferieEfcolîbife,de ne
faire pas fa décharge tout à une fois, mais de tirer les uns
après les autres , afin que les premiers qui auroient tiré euf-
fent moyen de recharger. Mais encoi-e en cela il ne fut pas
obéi: les Efcolïbis ayant tiré chacun leur coup le plus vifte
qu'il leur fût poflible, & fe voyans inégaux en nombre, &
l'ennemi poullèr vivement , lafcherent le pied & fe retirè-
rent. Il ne demeura donc avec la Noué fur le champ que fa
cavalerie commandée par Odet de la Nouë-Teligny , fon
fils,jeunefeigneur digne d'une fi belle & fi glorieufe nail-
fance.
Seigneur de la Noue. 26^
fance, &: quelques compagnies de Tes vieilles trouppes Fran-
çoiles 5 réduites à 1 2 ou 1 5 Ibldats pour chaque compagnie,
parce que les autres n'eftoient pas encore revenues ^ & ces
gens là tirent un merveilleux devoir autour de leur General,
qui de fa part faifoit des allions admirables de valeur. En-
fin pourtant, ils furent aufly contraindls de ployer , de forte
que la Noue voyant les afîan*es defefperées , ordonna à ion
fils de fe fauver avec fa cavallerie , & luy en combattant
toujours vaillamment fe retira au Canon- parce que lî fou
infanterie venoit tandis qu'il foûtiendroit là le dernier ef-
fort des ennemis, il pourroit rétablir le combat: & s'il faloit
périr, c'eft oit là le lieu où un vray homme d'honneur doit
laiiler fa vie après fa défaite, d'autant que c'eft le dernier re-
tranchement, & que la perte de l'artillerie eff la plus certai-
ne marque de l'entière vi£boire de l'ennemi. Il fit donc en-
core là divers aâ:es d'une valeur extraordinaire, &: enfin,
enveloppé de touttes parts, & avec luy Marquet , & quel-
ques Gentishommes de fa fuite, il fiitcontraint de le rendre
prifonnier. Là le Marquis de Risbourg fouilla l'honneur
de fa vi£Voire, & la louange qu'il avoit aquife d'avoir , com^
me dit le Cardinal Bentivoglio , privé les ennemis du plm
grand chef de guerre quils eti(fent , par la façon de laquelle il
traitta fon prifonnier. Car au lieu que fa vertu luy devoit
eri"re en vénération , & que d'ailleurs la parenté qui effoit
entr'eux luy devoit donner quelque tendrefîè pour luy, &:
qu'il fe devoit fouvenir qu'il avoit effé l'un de ceux qui
l'avoientfolicité de s'en aller au pays-bas, il eut la cruauté
de faire comme de fang froid , tuer devant {ç:s yeux, & par
maniere de dire entre fes bras , plufieurs de fes gentishom^
mes, &:deleliurer quant à luy entre les mains du Duc de
Parme , fçachant bien que quand il feroit prifonnier du Roy
d'Efpagne, il ne fortiroit pas ayfement de captivité. On
donna donc à l'imprudence de Marquet & de Ville-neuve
Cor-
2^4 La vie de François,
Cormcnt tout le blâme de cette défaite > mais on imputa à
l'envie que le Marquis portoit à la réputation de ce grand
homme, la dureté de ce traitement. Car il ne pouvoit fup-
portcr qu'on ne parlafl: que de la Noue , & celuy qu'il avoit
autresi'ois aimé & ellimé à l'heure qu'il eftoit ablènt, luy
devint, quand ils feurentprés l'un de l'autre, unobiet de
haine &d'averfion, par l'éclat extraordinaire de iés gran-
des qualitez. C'ell pourtant un vice lâche que l'envie, &
encore pour le moins aufly imprudent. Car quelque chofe
qui arrive à un homme véritablement vertueux , il fe main-
tient toujours lëmblable à luy meime , & donne en l' une &
en l'autre fortune, matière de chagrin à Tes envieux: Et bien
que dans les bons fuccés , & dans l'autorité du commande-
ment , la Noué euft toujours paru un très-grand homme de
guerre , je croy pourtant qu'ilne luy arriva jamais rien dont
il tiraft tant de gloire, que de la difgrace de cet accident:
non feulement parce qu'il le fupporta con Raniment &c
chreftiennement, & avec une exemplaire modération d'ef-
prit, mais encore , parce que la longueur de fa prifon , & les
conditions qu'on luy impofa pour en for tir, montrèrent que
ià vertu eftoit formidable à la puiflànce d'Efpagne.
Le Marquis de Risbourg avant obtenu cette viftoire , il
en ût la plus grande parade qu'il piit,&: mena fon prifonnier
comme en une eipece de triom.phe , ù Mons, où efboit le
Duc de Parme. Ce Prince qui avoit Tame genereufe, & qui
fçavoit edimer la vertu par tout oii elle fe rencontroit , ré-
cent d'abord la Noué avec beaucoup de civiUté, Se le traitta
honorablement, & avec demonilration d'cilime & de bien-
veillance. Et fi en cette occurrence il n'euft eu à dépendre
que de fes propres inclinations , la Noue euft toujours fans
douteeûàfeloùerdefa courtoifie. Mais il avoit à rendre
conte de fa conduite au Roy Philippcs , & à fuivre fcs mou-
vemens, Il luy écrivit donc une lettre qui eft ainfi rappor-
tée
Seigneur de la Noue. i6f
tée par Famianus Strada. Sire^ aujfy to/fqtte U Noué fut tombé du
entre mes mams\ d'autant que ceft un homme qui a 'violé le fer- 26
mentfou6 lafoy duquel il eji oit ^ avec plujîeurs autres ^forti de U de
ville de CMons , quand le Duc dAlbe la prit , de ne porter jamais Juin
les armes contre le Roy d'Ejpagne'y que par tout il a ejié chef i^%o
^ de thercfie (sr des hérétique s\ (jr que nommément il s' ejl fait le
portc-enfeigne é' leprofeéleur des rebelles des Pays-bas; confde^
tant en moy mefmc qucfoit qu on ait égard a fa clairvoyance ^
fagacité naturelle ^ ou qu on regarde a l'expérience quil a aquife
pour avoir eflé perpétuellement employé dans les diffen fions civiles y
il a en luy tous les moyens qui peuvent ejire en un homme , d'en-
tretenir cr du confeilé' de la main une longue guerre contreDieu^
^ contre votre Majejîé ; je me refoUts , en luy fatfant foujfrir le
fupplice qu il a mérité y d'apprendre à toutes fortes d'étrangers , a
ne fe donner point a l' advenir a loage, pour porter ^ pour épandre
dansies provinces des autres , les flambeaux du trouble S" de U
fedition : O' mon intention efioit d exécuter cela prontement ,
avant que votre Majeflé eufl eu le loyfir de donner fes ordres ,
ûfin que tout le monde fçeuft que c aurait efépar une refolutionpri-
fe aux Tays bas^ (jr non par votre commandement . Car je fuis
de cette opinion^ que fefi le devoir d'unf délie ferviteur, d'attirer
fur foy la hayne qui peut naitre des peines , des chktimens , ^ des
rebuts , ^ garent ir a'infifon T rince du blkm^ qu'il en pour r oit
encourir: mais de luy laiffer toute entière à recuillir la loiiange des
bienfaits o' de la diftribution des grac£S. CMais après avoir
pen féaux fuit tes de cette affaire, & prévoyant certainement ce
qui en arriverait au Conte d'Egmont , c^ au Seigneur de Selles j
Noir car mes , ^ à quelques autres perfonnages tres-f délies (^
tres-affeéliotineTa votre fer vice, aufquels il efl arrivé par mal-
heur dejlre faits prifonniers par les ennemis ^ à* deflre maint e-»
nant entre les mains du Prince d Or ange , & dont lesparens , per-
fonnes de condition , mèneraient indubitablement beaucoup de
hriéitjsils ejl oient traitez rigonreufement ; tay creu plm a propos
Ll de
î66 La vie dï François,
de ne prendre f^otnt derefolution en cette occafion ,Jînon celle qttf
'votre OMâjefiémefera la faveur de me fugeerer. Cependant ^
ayant a me tranfporter dans peu de temps k Namur , t'y meneray
ce prifonmer avec moy^poiéY le faire traduire deùau château de
Lirn bourg, é' le donner en garde à Gafpar de Robles^ Seigneur de
Billy 5 à la jidclité duquel nom pouvons entre tous autres com-
mettre le ofutl plaira a vofîre A-faiefté d'en ordonner. Le fille de
cette lettre cftoit accommodé à l'humeur de laCour d'Efpa-
gne : mais le deifein de celuy qui l'efcrivoit, eftoit de fauver
la vie à Ton priibnnier -, & le fuccés y répondit : car le Roy
Philippe fe trouvant en peine en cette deUberationjfit com-
me il avoit accoutumé de faire en toutes choies douteufes,
où en ne déterminant rien du tout, il aimoit mieux lailler à
ceux qui gouvernoient fes afrairesjle hazard du blâme ou dé
la louange quipouvoitrefulterde l'événement. Il fe con-
tenta donc d'elcrirc au Prince de Parme , que de fa part , &
en Ton nom, il félicitait leMarquis de Risbourgde fa vidboi-
rc5&: qu'il luy promift qu*cn temps & lieu,iire.{buviendroit
de fa vertu. Mais quant à ce qui concernoit la Noue , il n'y
repondit pas un feulmot. Le prifonnier fût donc mené à
i'Imbourg, &: mis entre les mains du gouverneur du Châ-
teau, avec recommandation d'en faire une eftroite & feure
garde. Et j ufques là il n' avoit point de fu jet de fe plaindre..
Car outre qu'il efl permis de veiller fur fes prifonniers , de
peur que l'amour de la liberté ne leur face cntreprédre quel-
que chofe, & que d'ailleurs il y va de l' honneur de ceux à qui
on les a baillez en garde, d'en rendre bon conte à celuy qui
les leur acommis,ce prifonnier icy eftoit merveilleufement
redouté 5 à caufe de fa valeur & de fon expérience extraor-
dinaire au fait de la guerre. Mais véritablement le traite-
ment qu'ils luy firent, montre qu'outre la crainte qu'on
avoit de luy, il y avoit une haine extrême contre fa perfon-
nej foit que l'ordre en fuft fecretement venu d'Efpagne, ou
que
Seigneur de la Noue. î6j
que cela fe fifl par le commandement de laCour d' ArtoisjOit
eftoit le Cardmal Granvelle , & divers autres Mmiftres du
Royd'Efpagne aux Pays bas. La Noue fût mis dans une
tour qui reflembloit plùtofl une baflè fofle deftinée à garder
des criminels pour le jour du dernier fupplice, qu'un lieu
propre à loger des gens de condition & d'honneur, à qui
l'on ne peut rien reprocher fmon que le fort des armes ne
leur apasefté favorable. Elle eftoit profonde & non carre-
iée, & ouverte par le haut au milieu de la couverture: &
comme elle ne nroit jour que de là, auily reçevoit elle parle
mefme endroit la pluye , qui detrempoit la terre dans le
fond : de forte qu'il n'y avoit rien de icc, ny qui fuft à cou-
vert de celte injure de l'air, finon vers les coftez de la tour,
où on luy dreilà fon li6t , & celuy de fon vallet de chambre.
Là on luy portoit tous les jours aux heures accoutumées , ce
qui eftoit neceftàire pour ià nourriture, qu'on luy vcndoit
bien chèrement ; & ne luy permettoit-on point de fortir
pour prendre l'air-, de forte que celuy qu'il refpiroit conti-
nuellement , eftoit reclus , humide , & mal fain , comme s'il
cuftefté dans une cloaque. Bien qu'il fuft homme conftant
& véritablement magnanime , il eft néanmoins certain que
d'abord ce traitement luy fut fenfible , &: i'ay veu diverfes
lettres de luy à fa femme , où il s'en plaignoit , difoit qu'on
agiftbit envers luy , non pas comme envers un gentil'hom-
me d'honneur, pris les armes à la main , & qui mérite quel-
que courtoifie de la part du viftorieux-, non pas comme de
Chreftienà Chreftien, qui doit expérimenter, mefmes de la
part de fes ennemis la bonté & la charité à laquelle le Chri-
ftianifme nous forme-,non pas mefme comme les Chreftiens
en ufent envers les Turcs, par ce queDom Jouan d'Autri-
che avoit traité beaucoup plus humainement ceux qu'il
avoit pris à Lepante^ mais comme des juges rigoureux en-
vers d'infomes criminels, ou comme les barbares 6c les bru-
Ll 2 taux
26S La vie de François,
taux traitrcnt & gourmandent les pauvres beftes. Néan-
moins Tes plaintes ne vont jamais plus avant. Toujours il les
fait lans chi^grinj lans depit, iàns imprécations contre Tes en-
nemisj comme r nii patience & la colère y emportent quel-
ques fois-, & ce qu'il dit, il le dit avec une merveilleufc mo-
dération d'eljprit, &c des paroles de pieté, & des confolations
à ia femme pour adoucir l'ennuy qu'elle pouvoit prendre
de ce malheureux ellat; & melle tout cela de prières à Dieu,
à ce qu'il luy pleuil: de pardonner à ceux qui le malmenoient
delaibrte: IVîaislifon ei'prit eftoit invulnérable à cette ca--
lamité, fon corps enfin n'en fût pas de mefme. Il eftoit af-
fez robufte de Ion naturel , & d'un tempérament militairc>
de forte qu'il refifta quelque temps à toutes ces incommo-
dités. Laforcedefonefprit ayda à le foûtenir allez long-,
temps •,& les premières & légères indifpofitions dont il fut
accueilli, furent fupportées par luy fi doucement , qu'à pei-
ne en donna-t'il connoiflance ; mais cnfia elles s'accreurent
à tel point qu'elles devinrent comme infupportables. Outre
les lïeures donCil fut attaqué diverfes fois, & qui revenoient
de temps en temps,il avoit une continuelle douleur de tefte,.
une Euxion fur l'efpine du dos, qui le travailloit incellàm-
ment en quelque pofture qu'il fepeuft mettre, une grande
foiblcfléàlaveuëàcaufe de l'humidité de fon cerveau qui
luy diftiloit fur les yeux , & une telle foibleflë , qu'il fût plu-
fieurs mois en cette miferable demeure qu'à peine pouvoir
il marcher. La douceur de fçs mœurs, la patience invincible
qu'il faifoit paroiftre en une fi lamentable occafion, &fa>
converfation charmante , dans laquelle on apprenoit une
infinité de belles chofes qu'il avoit ou faites ou veuè's ou
remarquées dans l'hiftoire, qu'il lifoic avec autantd'aflîdui-.
té qu'aucun homme de fa profeflion, adoucirent inconti-
nanrceluy qui commandoit dans Limbourg, die forte que
horslçlieii, oùilluy eftoit exprelTément ordonné de le re-
tenir,,
Seigneur de la Noue. 269
tenir 5 il luy fit, quelques mois pafles, un traittement plus
fauorable. Car il luy permit d'avoir des remèdes pour les
indirpofitions, & lailla entrer dans fa tour unChirurgien qui
luy appliqua un fetonàlanucqueducoliil ii'empelcha pas
qu'on ne luy portaft des eaux de Spa, dont les Médecins di-
loient que l'ulagcluy pouvoit eflre falutaire, & fouffrit qu'il
Ibrtill quelques fois, comme de quinze jours en quinze
jours, pour prendre l'air dans les jardins , & fur les elplana-
des de la forterefic. Et poui le lieu mefme,il y apporta,quoy
que ce fût long temps après, quelque petit amendements
Car il fit boucher l'ouverture d'enhaut , pour empefcher la
pluyed'y entrer, & fit faire une petite feneftrc dans la. mu-
raille, pour tirer du jour par là, & dans la rigueur extrême
qu'illuytenoit par commandement, il niella tout ce qu'il
peut de bonscrlets de la civilité & humanité naturelle. Vray
eft qu'outre les qualités perfonnellesdclaNoué, qui obli-
goient ce gentirhommeàen ufer de la tùçon , fon prifon-
nier avoir le foin d'entretenir la bonne volonté par toutes
fortes d'artifices. Il luy faifoit efcrire par des gens de condit
tion,qui luy temoignoient qu'ils Luy auroient cie l'obligation
fi,, ibn honneur fauf, il fe comportoit gracieufement enuers
la Noue: & ayant remarqué qu'il ay moit la chafié , il luy fair
foit venir des chiens du fonds mefme de la Bretagne,,^: em*
ployoit des amis pour luy en faire avoir de la race de ceux,
du Roy. Il luy donnoit tantofi:deux mulets pour fon baga-
ge, tantoli une hacquenée blanche pour fa femme , & tan-
toftquelqu' autre prefent: & donnoit ordre que tous les ans
on luy envoyait quelque pièce de bon viil nouveau du Plef-
fis les Tournelles,mailbn où fa femme demcuroit ordinaii'e-
ment auprès de Paris, tant pour la table du gouverneur, que
pour celle d'un nommé de Monceaux, qui avoir quelque
commandement dans la place, & avec lequel il avoitfaic
quelque liaifon d'amitié. Et tout cela luy avoit tellement-
Ll 3 acquisi
î/o La vie de François,
acquis leurs aftedions, qu'en foixante &dix ou 80. lettres
que i'ay veuës efcrites de (a main dans fa prifon, il y en a 30.
ou 40. où il le loue de leur bonté, & proteile qu'il en aura
Ibuvcnance. Et de fait , ce gouverneur fit tant envers le
Prince de Parme & laCour d'Artois, qu'il obtint lapermil^
fiondc faire manger la Noue à fa table, & de le prendre
pour cet effeft en penfion luy & Ces gens à douze cens efcus
par an. Mais il faloit qu'après le repas il retournafl: inconti-
nant en fa tour, & qu'il y paflàft la plus part du jour & toute
lanuift, nonobftant l'incommodité de fa fanté, qui, s'il
n'eftoit malade tout à fait , edoit toiijours fort languifîànte.
Encore arrivoit-il à toute heure quelque chofe qui le faifoit
reiîèrrerpluseftroitement, &qui obligoit mefme le gou-
verneur, quelque bonne volonté qu'il euftpour luy, à luy
tenir un peu plus de rigueur ,& à luy redoubler fes gardes.
Tantoft fes ennemis faifoient courir le bruit qu'il avoit ef-
fayédes'évader, en corrompant ceux qui eftoicnt autour
de luy: ce qui faifoit murmurer les Efpagnols, & nommé-
ment en la Cour d'Artois, d'où il venoit incontinent des
ordres flcheux, que néanmoins le gouverneur eftoit obli-
gé de fuiure. Ettoutesfoisileftoit fi éloigné de ces prati-
ques là, que dans quelcune des lettres qu'il écrit à fa fem-
me, il dit que s'il avoit trouvé la porte de la prifon ouverte,
iln'envoudroitpas fortir s'il en demeuroit quelque tache
fur fa réputation, ou fur l'honneur de ceux de qui il avoit rc-
çeudela courtoifie. Tantoft on difoit que fa femme avoit
formé une entreprife de faire par fes amis enlever celle de ce
gouverneur,en un voyage qu'elle fe propofoit de faire àSpa^
& c'eftoit au pauvre prifonnier à détromper ceux que ces
bruits avoient irritez , & à regagner leurs bonnes grâces. Ce
qu'il faifoit enfin à la vérité, mais ce n'eftoit pas fans peine
pourtant, ny fans expérimenter en fon traitement, que ces
impoftures avoient fait quelque impreflion fur leurs efprits.
. . C^eft
Seigneur, de xa Noue. 271
C*e(l: pourquoy il exliortoit avec un foin merveilleux ùl
femme & fon fils, non feulement de ne rien attenter de tel,
parce qu'indubitablement ce feroit le ruyner > & le mettre
dans un péril inévitable de perdre fa tefte iur un échaftaut,
mais d'en éviter j ulques aux moindres apparences. Tantoft
il venoit au Prince de Parme quelque nouvelle que le Con-
te d'Egmont , ôc les autres pnfonniers qui elloient avec luy
cntreles mains des Eftats, elloient ferrez en des cases , ou
tenus entre quatre meurailles à découvert, expofés à toutes
les injures de l'air, ou mal traittés par leurs gardes , & qu'on
leur faifoit endurer mille mifcres ôcfouffrir mille indignités.
Et parce qu'encore que cela ne fiit pas vray , fi eft- ce qu'il
n'elloit pas abfolument fans quelque efpece de fondement,
les ennemis de la Noue fe le pcrfuadoient volontiers, afin
d'avoir fujet d'en exercer les repreiailles en fa perfonne»
C'ell pourquoy il écrivoit fms celle à fa femme, à fon fils, à
fes amis , pour les foliciter de procurer qu'on fift toute forte
de faveur à ces prifonniers, tant pour l'intercft qu'il y avoir
en fon particulier , que parce que l'honneur & la confcience
le vouloientainfi,&que ce feroit autrement un deshonneur
à la profeilion Reformée. Car comme il eftoit vivement
perfuadé de la vérité de fa religion, aufli avoit-il un zcle
inviolable pour elle. Mais ce qui luy nuifoit autant ou plus
qu'aucune autre chofc , c'eftoit que fon fils , qui s'eftoit fau-
ve de la défaite d'Ingelmonfter, continuoit à faire la guer-
re aux Pays bas contre l'Efpagnol , &: par tout où l'occafion
s'en prefcntoit , ilmontroitnon pas lèulement une valeur
digne de fa naiflance , mais encore, outre l'ardeur qui eft
naturelle à la jeuneiTe, un courage irrité delà calamité de
fon pere,& defireux de faire paroiftrc du refîèntiment de ce
qu'on le traittoit inhumainement. Son père efloitbien ay-
fe de ce qu'en cette grande jeunefîc on voyoit des-ja en luy
de fi éclattantes vertus. Mais il eufl pourtant bien voulu
2/2 La vie de François,
qu'il les eufl: employées ailleurs qu'en un lieu où elles irri-
toicnt fes ennemis contre luy, ou que s'il ne s'en prefentoit
point d'autre occafion, il prift plùtoft le loin des affaires de
famailbn, qui par les dcpences qu'il avoit faites dans les
guerres , par les obligations dans lefquelles il eftoit entré
pour les artàires publiques, &parles pourfuites qui à cette
occaiionluy eftoient laites par les créanciers, eftoit pour
tomber bien toft dans une piteufe décadence. Car il avoit
des-jaefté contraint de vendre une mailon de deux mille
liures de rente pour fatisfaire aux créanciers qui preflbient
le plus, il eftoit pourfuiuy pour douze mille eicus defquels
il s'eftoit obligé pour le payement des AUemans que Cafi-
mir avoit amenez, & une partie de Ton bien eftoit iaifi pour
d'autres affaires femblables. C'eft pourquoy il elcrivoit
fans cefte à fa femme & à Ion fils ,pour le divertir de porter
les armes en ces lieux là, & pour l'exhorter à s'en revenir en
France voir fes terres & y donner ordre, accommoder ou
faire vuider les procès qu'il pouvoir avoir, obtenir main
levée des faifies, & mefme rechercher quelque party advan-
rageux. Card'uncofté il craignoit qu'en l'âge où il eftoit,
ilnefe laiftàft prendreàl'amourenquelquefujetquineluy
fuftpas du tout fortablej & de l'autre il confideroit que s'il
€uft trouvé quelque parti pecunieux , il eut pu libérer Ta
maifon des incommodités dans lefquelles elle fc trouvoit.
Cependant il employoit toutes fortes d'amis pourefoire
pour luy au Prince de Parme & à laCour d'Efpagne mefme,
afin d'obtenir quelque plus favorable traitement , & mefme
pour négocier fa liberté par le moyen d'un efchange avec le
Conte d'Egmont , & le Seigneur de Selles , & quelques au-
tres. Et parce qu'il eftoit homme non feulement conneu,
mais aymé partout, excepté dans les Eftats du Roy d'Efpa-
gne, & qu'il avoit obligé une infinité de gens de toutes con-
ditions, il n'y eut aucun Prince ny grand Seigneur de ce
temps
Seigneur de la Noue. 273
temps là 5 qui ne luy donnaft en cela quelque témoignage
de là bonne volonté. Le Duc deSauoye s'enmefla, & le
Duc de Lorraine, &: le Duc de Guiiè. Le Roy de Navarre>
le Prince deCondé, la Reyne Elizabet, y employèrent
leurs folicitationspar l'entremife de leurs Amballàdeurs &c
de leurs Agens. Le Prince d'Orange & les Eflats des Pays-
bas offrirent diverfcs fois Scdcs échanges avantageux, &c
mefmes des rançons exceflîucs pour là liberté. Mais tout ce-
la eftoit inutille^tant eftoit grande, ou la crainte qu'on avoit
de luy, ou l'animollté qu'on luy portoit, ou toutes les deux-
enfemble-, de forte qu'il paroiObit manifeftement que fes
ennemis n'attendoient que l'occafion de fe défaire de luy.
Néanmoins, tandis que l'on tenoit des gens de haute con-
dition prilbnniers de l'autre cofté,ilne fembloit pas qu'il
y eull eu rien à craindre pour là vie. Et de fait ç'avoit elle
cette feule confideration qui avoit empefché leRoy d'Elpa-
gne de répondre au Duc de Parme fur la propofition qu'il
luy avoit faite de le faire décapiter, & laContelîè d'Egmont^
avec fes amis , eftoit continuellement après la Cour d'Ar-
tois & celle d'Efpagne, par lettres & par Iblicitations , pour
empefcher qu'il ne s'y prift quelque facheufe refolution
contre la Noue , parce que le contre-coup en fuft indubita-
blement tombé fur la tefte de fon mary. Mais il arriva un
an après la défaite d'Ingelmonfter, une chofequi mit la vie
de la Noue en un merveilleux péril, & qui luy donna beau-
coup d'inquiétude. François, Monfieur, Duc d'Anjou,
avoit de telles inteUigenccs dans Cambray, qu'il luy fem-
bloit qu'il ne luy pouvoit efchapper s'il s'en approchoit avec
une armée. Il en forma donc le deHein , & comme il s'y
acheminoit, ilenuoya devant le Viconte de Turenne & le
Seigneur de Vantadour,avec quelques trouppes,pour fe fai-
fir de la place s'ils en trouvoient l'occafion, ou,quoy qu'il
en foit, pour luy rendre cette conquefte plus certaine , &
M m plus
174 ^^ ^^^ ^^ FRANÇOIS)
plus aifée Toit par quelque combat avantageux Ci l'ennemi
le prefcntoit, Ibit en le laifilTant des polies qui la luy pou-
voient faciliter. Le luccez n'ayant pas répondu à ion at-
tente, & ces deux jeunes feigneurs ayans eftés défaits & pris
prilbnniers, Vantadour trouva le moyen de s'échapper,
mais le viconte deTurenne demeura entre les mains duDuc
de Parme. Ce Viconte eftoit un homme de haute naiflance,
& qui avoit en la perfonne de fort grandes qualités. Il eftoit
aymé de Moniteur , & une infinité de perfonnes de condi-
tion s'intereflbient en fa fortune. C'eft pourquoy Tes amis,
pour procurer fa deliurance, mirent en avant l'échange de fa
perfonne avec celle du Conte d'Egmont , & les Efpagnols
y eufient tres-volontiers entendu, pour n'avoir plus rien qui
les empefchaft d'exécuter les effets de leur mauvaife volon-
té contre laNouè.Luy en eftantadverty, vit bien la confe-
quencede cette négociation, & efcrivit diverfes lettres à la
femme & à fon fils pour faire toutes choies pofîibles & ima-
ginables afin de la rompre. Ilneportoit point d'envie à la
bonne fortune du Viconte , qu'il honoroit , &: avec qui il
avoit amitié de longue main5& dans une autre conjonâure
il euft aydé de tout Ion pouvoir à fa liberté : mais en cette
occafion il ne pouvoit digérer qu'on la luy procurait par un
moyen qui le mettoit dans un danger inévitable de perdre
la vie. Joint que les Efpagnols n' ayans point d'averfion par-
ticulière contre ce jeune Seigneur, & le Duc deParmeayant
ufé de beaucoup de ciuilité enuers luy à l'abord, il n' avoit
point à craindre de rigoureux traittement en faprifon, &
pouvoit efperer bien tofb fa deliurance par quelqu' autre
voye. C'eft pourquoy il ne croyoit pas rien faire contre
l'honneur ny contre l'amitié, s' il traverfoit ce delïèin , dont
l'exécution ne pouvoit eftre que pernicieufe à fa perfonne
èc calamiteufe à fa maifon. Enfin , après plufieurs allées &
venues (Iqs amis de ces deux prifonniersj le Viconte mefme
par
Seigneur de la Noue. 27^
par fa generofité tira la Noue de cette inquiétude , en com-
pofant de fa rançon à foixante mille florins -, à quoy il fut
d'autant plus porté qu'il voyoit bien la difficulté qu'il y
avoità gagner lur le Prince d'Orange, & fur les Eftats qu'ils
relâchallent leurs prifonniers au préjudice de la Noue. Cet-
te affaire là vuidée, on fît , je ne fçay pourquoy , tranfporter
la Noué de Limbourg à Charlemont , ou il vit le Prince de
Parme avec lequel il eut diverfes conuerfations. Et comme
cePrinceeffoit d'un excellent entendement, & le plus grand
Capitaine de fon fiecle, il prit goufl aux entretiens de ce pri-
fonnier, qui avoit touttes les belles connoifîànces qu'on
peut requérir en un homme parfaitement entendu aux af-
faires de la paix & de la guerre. Cela produifit quelque fa-
miliarité entr'eux,dont l'hiftorienStrada nous rapporte une
preuve aflez notable. Pendant que la Noué avoit la con-
duit des armes des Provinces unies des Pays-basjil avoit pris
plaifiràfortiffier une place nommée Audenarde, & l'avoit
mife en tel eftat, qu'à caufe de la bonté de Ces fortiffications,
il l'appelloit ordinairement la petitte Rochelle : Car dés ce
temps là la Rochelle eftoit en réputation d'eftre en quelque
forte imprenable. Le Duc de Parme ayant pris la refolution
de l'aiTiegerjôc ayant envoyé le Marquis de Roubais ou de
Risbourgpourl'inveflirjlaNouëen ouit parler en fa pri-
fon, & efcrivit à ce Prince pour le diifuader de ce deflèin,en
ces termes. Frênes garde ^ UMonfeigneur j que la réputation de
tres-vaillant à" tres-fage generald' armée, que'votu avez acjuife
far tant de belles avions , (jr confervce jufques h y , n aille faire
naufrage contre une place qui e fi capable de fotitenir unjîege de
plufieurs années. Strada met en doute fi c'eftoit la bonne vo-
lonté qu'il avoit pour lePrince, dont il admiroit la vertu, ou
la crainte de la perte d' Audenarde, qui le failbit parler ainfî.
D'où que cela vint, c'eft un témoignage de leur familiarité,
&: à juger de la chofeparle naturel de celuy qui la faifoit,
Mm 2 c'elloic
i-jS La vie de François,
c'eftoit plùtofl: le foin de la réputation de ce Duc qui l'y in-
duilbit, que la crainte de la perte de la ville. Car la Noue
cfloitfouverainement généreux, &: trcs-ardent amateur , &
trcs-iufteeflimateurdela vertu en quelque fujet qu'elle fc
trouvaft. Joint qu'il avoit très-bonne opinion de la force de
la Place, & que s'il ne l'eufi: pas eue telle, il euft eu mauvaife
grâce, & eufteflé mal fondé à efîayer de détourner de cette
entreprifeuntel Chef, qui pouvoit connoiftre cette ville
auflî bien que luy, & qui le fuft moqué de fon artifice. L*hi-
ftoireadioùtequ'Audenarde ayant efté pris beaucoup pld-
tofl: que la Noue ne s'attendoit, il fût tellement furpris de la
vigilance & du bonheur de ce capitaine, qu'il el'crivit au
Prince d' Orange,comme par forme d'advertilîement , que
le Duc de Parme avoit pris Audenardcde la façon, défor-
mais , quelque forterefîe qu'il attaquaft avec fon armée , on
devoit commandera la garnifon de luy ouvrir les portes,
fans attendre qu'il femift en devoir de la forcer; parce qu'il
n'y avoit ny murailles ny remparts qui peufTent tenir contre
la fortune de cet Alexandre, puisqu'il avoit emporté une
telle place avec tant de célérité. On raconte aufli pour té-
moignage deleurfamiUarité, qu'après laprife d'Anvers le
Duc de Parme voulut voir la Noue, & luy demanda fon (en-
timentfur cette adlrion: & qu'il y remporta pourrefponfe
qu'elle couronnoit toutes celles qu'il avoit faites, & qu'il
luy confeilloit de pendre fon efpée au croc. AquoyleDuc
repartit qu'il difoitvray, & que tous fes amis luy confeil-
loient la mefmechofe,& qu'il le feroit fans doute, file fer-
vice du Roy fon maiftre le luy permettoit. Cependant ,
quelque bonne volonté que le Duc de Parme euft pour luy,
comme il y a quelques unes de fes lettres où il fe loue de la
courtoifie j & quelques folicitations qui fe fifïènt decofté
& d'autre par les parens des prifonniers pour mo}enner
l'échange du Conte d'Egmont & de luy , il ne fût pas pol^
fible
SEIGNEURDELANoUë. 2/7
fiblc de l'obtenir. H fut melme remené à Limbourg , & mis
dans ibn ancienne tour , parmy les incommoditez qui y
eftoient telles , qu'il fe plaint en quelque lieu qu'il avoit une
melme habitation avec la vermine & les crapaux , ce qui
eiloit encore d'autant plus horrible & plus affreux j qu'il
eftoit dans une épouvantable fbhtude. Si le Duc de Parme
eufl: cfté ablblument maillre de cette affaire, il féroit impoi^
fible de nettoyer fa mémoire de la tache d'une telle cruauté*
Mais on avoit donné à la Cour d'Eipagne d'extrêmement
mauvaifes impreffions de ce priibnnier. De forte qu'il en
venoit des ordres tres-rigoureux que le Duc ne pouvoit
changer -, & bien que peut-eff re y euft-il peu apporter quel-
que adouciflèmcnt s'il eufl: voulu y employer tout fon cré-
dit 5 fi efl-ce qu'ayant affaire à Philippcs fécond, le Prince le
plus foupçonneux, & d'ailleurs le plus jaloux de fon autori-
té, qui full fur la terre, fa politique ne luy permettoit pas de
le choquer , ny de luy donner occafion de penfer qu'il favo-
rifafl: un prifonnier contre lequel il fçavoit qu'il avoit une
averfion extrême. Néanmoins il ne laiflbit pas quelque
fois de luy faire quelque faveur, bien que c'eftoit avec peine.
Car la Noue ne pouvant plus porter l'ennuy d'une fi pro-
fonde &fi longue folitude, y ayant des-ia plus de deux ans
qu'à peine luy avoit-il efté permis d'avoir la compagnie
d'un valet, fmon que comme i'ay dit cy defîiis,le Capitame
qui l'avoit en fa garde , l' avoit admis quelque temps à fa ta-
ble, il fe refolut de faire toutes fortes d'inftances à ce
qu'on permifl: à fa femme de fe venir rendre prifonniere
avec luy , ce que cette genereufe Dame fouhaitoit paffion-
nément. lien fit donc parler au Duc, qui tira l'affaire en
longueur foit qu'il craignift de faire quelque chofe dont le
Roy Philippe fiift mécontent , ou qu'il vouluft avoir le
tempsdeluyenefcrire & àfonconfeil, pour en fçavoir fa
volonté. Et enfin après quelques mois de prières & de fo-
Mm 3 lici-
2y% La vie de François,
licitations fort véhémentes, il fut permis à cette Dame , non
de demeurer toujours avecqueluy, mais feulement de le
voir par l'efpace de vingt jours, pour lefquels,& pour l'aller
6c le retour en feureté , on luy donneroit & paflèport &
efcorte. Cela fiit exécuté en partie i mais le temps qui luy
avoir efté donné fût tellement raccourci 5 qu'au lieu de 20.
jours elle n'eut la liberté de le voir que trois feulement, &
puis il falut qu'elle retournaft furfes pas en France. De là
elle luyenvoyoit toutes les confolations qu'elle pouvoit,&
n'oublioitriende ce qu'elle jugeoit capable de luy donner
dclajove. Et parce qu'encore qu'il luy fuft permis de luy
dcrire des affaires de fa maifon, & que les lettres qu'elle luy
€nvoyoit,aprés avoir efté ouvertes,luy étoient rendues fidè-
lement il elles ne contenoient rien que des chofes de cette
nature^ fieft-ceque parce qu'on ne fouffioit pas qu'elle euft
aucun autre cômerce avecque luy,elle avoit trouvé le moyen
de luy donner quelques advertifïèmensfecrets touchant ce
qui fe ménageoit pour fa deliurance. Il aimoit finguHere-
mentlale£ture,&toutes fortes deliuresluy étoient bons. Sur
tout il prenoit plaifîr dans les hifloires & dans les efcrits de
Théologie , parce que les uns l'entretenoient en la connoif-
fance qu'il avoit desja de toutes fortes d'affaires politic-
ques & militaires, & les autres luy fournifîbient de la con-
folation pour foname,& des enfeignemens pour l'efperan-
ce de fon falut. Sa femme luy enuoyoit donc tout ce qu'il
luy demandoitj &: pour ce qui eft des livres de politique &
d'hiftoire,onles laiflbit pafîer fans difficulté j mais quant
aux autres, elle en arrachoit la première feuille , afin qu'on
ne vift pas le nom de l'auteur. Par ce moyen, foit qu'on ne
s'en apperceuft pas, ou que pour le gratiffier on le diffimu-
laft, il a leu dans fa prifon divers efcrits de la Religion dont
il faifoit profeffion , &: nommément des commentaires de
Calvin fur l'Efcriturefainte. Pour ce qui eft des chofes fe-
crettcsj
Seigneur de la Noue. 179
crettes 5 outre les encres artificielles ^c imperceptibles dont
on le fervoit quelques foi.^: pour les luy mander, en efcrivanc
en interligne dans les depclches qu'on luy faiibit , ia femme
mettoit dans les livres un mot icy &: l'autre là , en commen-
çant à la fo ou dopage, & continuant ainfi félon l'ordre
qu'ils avoientpris , &:luy ramafToitpiiis après ces efcritures
efparfes, &:encompofoit undifcourslié. Parce moyen il
fçeut beaucoup de chofes qui le concernoient , Se donna de
mefmc divers advis à fa femme & àfcsamis, touchant les
moyens de folicitcr fa délivrance. Et qui verroit feulement
l'inllance avec laquelle il la pourfuivoit , fans fçavoir les rai-
fonsqui l'y obligeoienr,jugeroità voir fa façon d'écrire, qu'il
y avoir quelque fois quelque mouvement d'impatience. Car
il n'y a lettre oîi il n'en parle, &:prefque tous fcs propos enfin
aboutillèntlà. Mais qui confiderera la chofe comme il faut
ne le trouvera nullement efl:range.Premierement,quand fa
prifon euftefté douce, elle euft eilé tres-importune pour-
tant, ellant longue comme elle fut. Car quoy qu'il en foit,
nous aimons la liberté, & ne la pouvons perdre fi long-
temps fans quelque chagrin de la nature. Puis après, la ri-
gueur qu'on luy tenoit, les incommodités extraordinaires
qu'il y fouffroitjles indifpofitions continuelles dont il cfboit
travaillé , l'empirement de fes affaires que fon abfence rui-
noit, efioitpour outrer un efprit moins confiant que n'e-
iloitlefien,& moins refigné à la volonté divine. Mais ce
n'eftoitpaslàle pis. A toute heure il recevoir advis de la
part de fes amis , que le moins que fcs ennemis luy machi-
noient , c'eftoit une prifon perpétuelle- Plufieurs difoient
qu'on en feroit un exemple pour intimider les eflrangers
d'aller porter les armes contre le Roy Catholique dans les
Pays-bas, & luy me] rue dit en quelcune de fcs lettres, que
l'on avoir confulté fi pour tirer de luy la révélation de quel-
ques fecrcts 3 on le mettroit à la torture. D'autres faifoicnt
courir
28o La vie de François,
courir des bruits que l'on fe défcroit de luy par le poifbn,
en un mot la plus part du monde luyprediloit,&luy mel-
mc Temblcit en quelque façon prévoir , que fi l'on ne ren-
muoit toutes fortes de moyens , il nepouvoit cuiter de périr
par une fin tragique & funefte. C'cit pourquoy il fe tour-
noit en tous fens pour fe tirer de ce malheur, pourveu que
cela fe fift uns interefler fon honneur & fans blefîèr la con-
fcience. II faiibit donc renouveller de temps en temps la
tentative de l'efchange , pourvoir fi ce qui n'avoitpas reuf-
û à une fois, fuccederoit à l'autre j & la femme & les amis du
Conte d'Egmont fecondoient cette propofition de tout
leur pouvoir. Mais ons'obftinoittoùjours àl'encontre. Bien
qu'à confiderer la naiiîànce &: la condition , le Conte elloit
pour le contrepeferj fiefl-ce qu'outre l'échange fes amis
promettoient une confiderable rançon^ mais on n'y voulut
point entendre, ou fi on en faifoitfemblant, on l'obligeoic
àdesfommes fi defraifonnables que cela engloutifibit ab-
folument tout le bien de fa maifon. Il offrit d'aller en Hon-
grie avec fes amis faire quatre ans la guerre à fcs dépens con-
tre le Turc: mais cette oifre fut reiettée, fous prétexte qu'on
ne pouvoit prendre confiance que quand il feroit hors de
prifon, il ne demeureroit point en Flandres , ou n'y revien-
droit point incontinent après en eftreforty, faire la guerre
contre rEfpagnol. Enfin on en vintjufques à ce degré de
barbarie, que de luy faire fuggerer fous main, que pour don-
ner une fufiifante caution de ne porter jamais les armes con-
tre leRoyCatholique,il faloit qu'il fe laifiàft crever les yeux,
l'ay eu horreur quand i'ay veu des enfeignemens certains
qu'un des plus célèbres capitaines & des plus hommes de
bien de fon fiecle, avoit efl:é réduit à de fi grandes extrémi-
tés, & à peine l'eufîè-je creufi jene l'avois fçeu que par la
ledlure des hifloires & par le rapport d'un tiers. Mais 7. ou 8
lettres qu'il en a faites de fa propre main à fa femme, m'ont
rendu
Seigneur de la Notre. iSï
rendu la chofe fi indubitable, que fur fa foyje la donne icy
pour telle , & y adioûterois volontiers cet advertiflement
qu'il addreflè luy-meime à la Nobîelle de France,de fe don-
ner bien garde de tomber entre les mains des Efpagnols,
n'elloit qu'ils font à cette heure la guerre d'une autre forte,
&qu'onyufe départe d'autre de beaucoup plus d'huma-
nité. C'cR-oit une trcs-fachcufc délibération à prendre,quc
derachetter fa vie, ou fe tirer d'une prifon perpétuelle, en
laquelle il efloit détenu dans une horrible fpelonque , par
la perte de ics yeux. Mais il s'y refolut pourtant, & témoigna
diverfesfois que c'edoit avec une grande tranquilité d'el'prit
qu'il le faifoit, fe confolant 8c confolant fa femme &fes
amis par ces conf derations: c'ell quecette calamité,d' avoir
clléprivédelaveuëîfoit par quelque accident de maladie,
ou par la main de leurs ennemis, eiloit arriuée à beaucoup
d'autres honnefles gens & mefmes à des Empereurs j & que
d'ailleurs , trois jours de vie avec les fiens, & dans la compa-
gnie de ics bons amis, luy eftoient plus à fouhaiter,que
plufieurs années dans une condition fi lamentable. Sur tout,
en de fi triftes penfées il fe resjouifibit dans l'efperance de fc
trouver avec fes frères dans les faintes afiemblées, pour y
entendre encore la prédication de l'Evangile, & y chanter
les louanges de fon Dieu. Car tout ce qu'il efcrivoit fur ce
fujet cftoit méfié de difcours de pieté, qui montrent une en-
tière refignation à la volonté de nôtre Seigneur , & un mé-
pris extraordinaire des chofesvifibles & corporelles. le ne
fçay quelles confiderations empefcherent l'exécution de
cette propofition -, mais je voy parles lettres de ce grand
homme , que fa femme luy mandoit , que tous les gens
d'honneur quien avoient la connoifiancejcrioient à rencon-
tre avec quelque cfpece d'exécration, & faifoient tout ce
qu'ilspouvoientpourledifiliaderdeconfentirà des condi-
tions Il cruelles , relevant fes efperances par les promefi^s
N 11 qu'il
282 La vie de François,
qu'il luy faifoient, d'employer toutes fortes de moyens, de
recommandations & de puiflànces, pour luy en faire avoir
de meilleures, & qui ne rendifleut pas le relie de fa vie mile-
rabie, & entièrement inutileàl'Eglife &àrEftat.Peut-eftre
qu'enlinfes ennemis eurent honte de prefler une chofe de
cette nature , & que quant à luy il ne perfifla pas dans fcs
offres afin de complaire à fes amis. Mais tant y a que fes pro-
pofitions s'évanouirent, & qu'il fe refolut quant à luy à at-
tendre patiemment ce qu'il plairoit à Dieu ordonner de fa
liberté. Cependant il pafîoit le temps à quelques récréa-
tions. Car quand ceux à la garde de qui ilavoit eilé com-
mis, eftoientunpeu de meilleure humeur enuersluy, ou
que les ordres qu' ils receuoient d'ailleurs leur permettoient
de luy donner quelques moyens de fe recréer , il fe prome-
noit fur les remparts du Château, & mefme ioùoit quelques
fois avec ceux qui v commandoientjcomme c'eft l'ordinaire
des gens de guerre. Mais il eftoit extrêmement modéré en
cet exercice, & ne s'y adonnoit que pour faire comme les
autres, ^pour n'eflrepas eftiméde mauvaife humeur. Il
trouva mei'me que le gouverneur deLimbourg,& leSieur de
Monceaux dont i'ay parlé cy delTus, ayans voulu faire quel-
ques expériences touchant le grand œuvre des Alchimiftes,
éc retiré dans leur forterelîe quelcun de ces gens quife van-
tent d'y fçavoir de grands fecrets , la Noue contribua cent
efcus pour avoir fa part de ce divertiiiement. Dequoy fa
femme eftantadvertie, elle eut peur quel'ennuy delà pri-
fon, & l'exemple, & la compagnie , ne l'emportaiTentà faire
à ce meftier là quelque notable dépcnfe , dont fa maifon
fuft incommodée, & de laquelle puis après il euft fujet de
fe repentir. Car il eft arrivé à beaucoup de gens de fe rui-
ner à chercher la pierre philofophale , & de tourner mifera-
blement plufieurs mille livres de rente en fumée , fous eipe-
ranced'aquerir d'immenfes trcfors. Mais il luy manda in-
con-
Seigneur de la Noue. 283
continent qu'elle ne fe mift point en peine , & qu'il ne s'en-
gageroit point fi avant dans cette affaire , que les Tiens en
reçeufîent la moindre incommodité. Qu'il n'avoit efté
porté à cela que par une limple curiofité de voir quelques
unes des opérations de ces gens, qui promettent de 11 gran-
des chofes, Scpour en connoiftre la vanité. Que fes trelbrs
efloient au ciel, & qu'il tenoit comme pour rien toutes les
richellès de la terre, en comparaifon de la connoiflance de
Dieu & des progrés que par ià grâce il faifoit tous les jours
en la pieté. Enfin, qu'il avoit bien d'autres penlees, & d'au-
tres occupations que de s'amuièr autour des fourneaux , &
que par ce peu qu'il en avoit veu,il recognoifloit des-ja que
la pierre philorophaleeftoit une pure folie, & que ceux qui
la cherchoicntny trouveroicntque du vent. Et je croy que
c'eft cela qui luy donna l'occafion de compofer depuis ce
beau chapitre où il traitte de cette matière dans Ton livre in-
titulé DîJ cour s politiques ér militaires. Les occupations dont
il parloir eftoient la ledure & l'efcriture , à quoy il vacquoit
incefïïunment , noiiobftantla foiblefTe de fa veuë , lesindif-
pofitions de fa perfonne, ôcles advis des médecins. Mais
il difoit qu'il aymoit mieux mourir qu'eftre priué d'une
chofe en laquelle feule il mettoit fa confolation & fa ioye.
Eneffe£b, il leut une infinité de livres en ce malheureux
feiour, & y fit quantité d'ouvrages, dont les unsneparoif-
fent point, & les autres font venus dans les mains des hom-
mes. Ceux qui ne paroifîènt point font entr'autres des An-
notations fur toutes les vies de Plutarque,avec un abrégé de
cet incomparable ouvrage, où fans doute nous enflions ap-
pris beaucoup de belles & de bonnes chofes -, les penfées
d'un fi^rand homme ne pouvant eflre que très excellentes
fur un fi merveilleux fujet. Celles qui paroifl^nt encore font
les obfervations fur toute l'hifloire de Guicciardin, dans lef-
quelles ceux qui manient les affaires d'Eflat, ou qui s'adon-
Nn 2 nent
284 La vie DEf François,
nent à la giicrre,pcuvent également s'avancer en la connoit-
fance de leur melHer:&: de plus ce volume de Difcoursjdont
le Cardinal Bentivoglio parle en ces termes. Ce fut , dit-il,
€j^ cctieprjfon ou ilfùtplujieurs années yqu il cor/7pûfa une grande
partie de fes Difeonrs Politiques é' CMtlitai?:es^ qui font en fi
grande efUme en ¥rance\fa nation donnant à fauteur cette louan-
ge, quilaanffi bien fçcu manier la plume quelefpée , (^ quilne.
njalûit pas moins en paix, qu'en guerre. Et de fait les railbnne-
xnensy font 11 juftes , les penfées fi claires & fi profondes , le
ftilc fi pur pour le temps, les matières fi bien choifies , les in-
ftrudlions îi belles, & les digrellions mefmes quelques fois,
fi divertiiîantes, qu'il falloit qu'il fe poiîèdaft merveilleufe-
ment bien, pour eilre capable de fi excellentes produirions,
en un lieu ainfi refierré , & dans un eftat auquel de quelque
cofté qu'il letournafl:, il ne voyoit que des apparences de
mort, ou, ce qui égale en quelque forte la mort, une perpé-
tuelle captivité dans une efpece de caverne. Et ce qu'il y a
déplus recommandablc, c'eft qu'outre l'extrême aû^dion
qu'il y témoigne à fa nation, il y montre une merveillcufc
equanimité envers fes ennemis mefmes. Car pour ce qui:
cfr de la France, le principal butde cette belle compofition
cft de trouver les moyens de la rcflablir en fon ancienne
fplendeurj & quant aux Eipagnols, bien qu'il euft beaucoup
de fujet de fe plaindre de leur cruauté, il ne lailTè pourtant
pas de reconnoiftre en eux de belles vertus, & partout oii
l'occafion le requiert, il en fait une mention très honorable.
Mais pour retourner à mon propos , fa principale occupa-
tion, & le divertiffement ordinaire & prcfque continuel de:
laNouëence triftelieu, eftoit lalcârure des liures de Théo-
logie, & la méditation des matières du falut , par où il fit de
ji grands avancemens^^n la pieté, qu'il ny a aucune de fes
lettres qui n'emporte âe fort vifs & comme incomparables,
çaraderes. Tantoft il y dit qu'il ne voudroit pas pour cent.
mille
Seigneur de la Noue. 285
mille efciis n'avoir efté ainfi affligé de la main de Dieu , eu
égard aux douces confolarions qu'il luy a fait fentirenles
ennuis, &c à l'alîeurance de Ion amour dont il arroule fa con-
fcience. Tantofl faiiant comparaifon des vanités de la vie
du monde avec la méditation de l'elperance du ciel, à la-
quelle il s'cftoit attentivement appliqué depuis la prifon , il
dit que l'horreur des ténèbres dans lefquelles il eit détenu,
luy ell plus agréable que n'ont efté autres fois les Coui's des
Princes, &: l'efclat où il y avoit vxfcu. Tantoft il raconte le-
plaifir qu'il prenoit àlirc dans la Parole deDieu les exemples
de la patience des Saints, &: particulièrement l'hiftoire de
l'afllkliondejob, ôcdcsperfccutions endurées par David,
de la comparaifon defquels avec luy il tire beaucoup de ri-
ches enfeignemens à toutes fortes de vertus , mais particu-
lièrement à l'humilité. Car il dit que leur eftant de beaucoup-
inférieur en tout, Dieu ne laiflé pas de luy faire goûter les
mel'mcs côfolations qu'à eux, & de le former fi bien àaquie-
fcer à fa volonté, qu'il efpere que quelque jour l'exemple de
fà tribulation, & de la manière dont le Seigneur luy a donné
de la foiitenir , fera utile aux gens de bien & à la fantification
des fidelles.Il meile quelques fois dans ces propos des confia
derations fur les prophéties. Se des fpecuîations fUr les nom-
bres qui s'y rencontrent , & femble n'eftre pas tout à fait ef^
loignédel'efperance que des ce temps là plufieurs, ôcnom-
memcntBrocard,avoient conceuës,de quelque grande & (1-
gnaléc délivrance queDieu devoir enuoyer dâs peu de temps"
à fonEglife,&de quelque notable profperité. Mais tout aufîî-
toft il adioiite que cela eft fort incertain,exhorte fa femme à
ne s'y arrefter pas trop, & à chercher avec luy fa principale
confolation dans l'elperance de la félicité duCieljdont nous
avons le fondement dans les promeffes deTEuangile. Er
pour donner un échantillon de laconfiitution defon efprit,
je raettray icy premièrement une lettre de fa femme, & puis-
Nn 3, aprésr^
28<5 La vie de François,
après une autre de luy. Voicy donc comment elle en efcri-
voit au Seigneur de la Muce. Monfieur tje ne pur roi s jamais
douter de Ia vraye (^fuicere amitié que vou-s avés toûiours mon-
trée envers Aionjieur de la T^u'é (^ tout ce qui luy appar-
tient , par tous les bons effets que les occajions ont requis ,
dont luy cr noM vom en demeurons oblige'!^ ^^u^and il plaira a
Dieule retirer delà calamité en laquelle tlejl^ (^ luy faire quel-
que ouverture pour en fortir ilvoU'Sen remercira le plii-s digne-
ment qu* il luy fera pofjtble. lereçeus hier de fes nouvelles. Les
adverfaires nont encore rien relafché de la rigueur quils luy
tiennent. CAÎatspar la grâce de Dieu il ne perd pourtant pat ien -
ce^ à" moins auffï lefperance qu'il aconçeue de promeffes divines^
^ le bien quilfent (^ expérimente en icelles^ luy fait facilement
oublier £" affliction é^ le mal qu il endure. A voir fes lettres je le
trouve comme tout transformé^ ^femble qu'il naitplu^ rien de
commun avec le monde : mais qu'ejfant de cœur (^ d affection
tranfporté au ciel^il ne goûte plm que ce qui eft divin c^ celefle.^w-
tre les papiers qui fe font trouvés en fa maifon de Montreuil
Bonninjil y en avoit un au dos duquel eiloit efcrif.Lettre de
Monfieur de la Noue comme il eftoit prifonnier , en datte
du 2 de Juin 1 583 que je tranfcriray icy tout du long, afin
que l'on fçache tant la façon de laquelle les Efpagnols le
traittoient , que celle de laquelle il l'a fupportoit , & fes oc-
cupations en une fl longue fouffirance. le ne fçay , dit-il com-
ment les affaires du monde peuvent aller : cependant gouvernez,
*vom y prudemment . Et fur tout avant que rien entreprendre qui
importe-ipriés touioursDieu de bon cœur\car vos pas feront dirige":^
Je fçay bien que les tempcfies qui font fur venue s font grande s -.mais
ne doutés point que Dieu ne les demefle. le vous veux parler de
ma difpofition: Elle s'améliore: mais ce ne font pas vos médecins
qui en font caufe : cefl une continuelle ^ ardente prière que je fais
à Dieu , qui a eu pitié de moy^felonfon ancienne mifericoràe. Car
tay au moins cette commodité que je puis toujours lire & efcrire,
qui
Seigneur de la Noue. 287
qui font mes confoUtions. Ma. principale ejiude ejî es efcrttu-
res , aufquellesteftime toujours frofiter deplm enfl^ : é'oefl
le précieux trefor que lay trouné^qui me donne un contente-
ment incomparable. Toutes chofes au prix ne font que vanité.
Mapatience croift , é' ^^ confolation attend l'accomplijfement
des promcjfes de Dieu , qu il fait a ceux qui font en extrême af
ficlion. Vom les verres é" '^oy aujf effectuées , quand le temps
déterminé fera venu-, qui noiisefi encore caché. Toutes fois je vous
puis affeurer qtiilneferapas long d' autant que par expérience &
fentimens intérieurs^ t en juge aucunement. Parquoy travailles:
car p. ir aventure Dieu bénira vos labeurs -^ (^ ceux de toiis nos
amis. Ce nefî a nous a luy prefcrire les moyens de nous aider: feule-
ment il le faut requérir qutl beniffe ceux qu'il luy plaira. ïfant en
Flandres vous verre^ce quifepa/fe. On dit par deçà quon traite
tantoji avec les uns , (j tantoji avec les autres, ^uoy qu'il foit^
faites avec nos amis que je ne fols pas oublié-) car il m'en pr en droit
mal. il mefemble que quoy quon ait déterminé contre moy , vous
devés procurer que tom lesprifonniers de delà foient bien trait-
tés. Car quelque jour les cruautés cr inhumanités feront con-
neuès, é' on verra que nom nauons voulu ufer de revanche. V ay-
me mieux endurer que non pas qu'on fifl endurer autruy a înonoc-
cafon, encore qu il n'y ait jamais eu barbare traité comme -moy:
mais ce Seigneur ta ainf permis pour mon injlruclion , 0' il fera
un jour reluire les fruits de mon affliâ:ion. Vous leur pourre?
t oui ours remontrer qu en deux ans e^ demy qu'il y a que je fuis
icy , ien'ay pas eu ce privilège de me pouvoir promener une feule
fois dans une cour ou fardm, pour prendre tair ^ n ayant bouve
d'une horrible fpelonque otijefuis. fay eu de grandes ér extrêmes
angoiffes par cy devant , que voy^ avez. pu voir par mes mouve-
mens., ayantfenti toutes les pefanteurs d'une mortelle afficîion^
Cr n'ayant point fait conte de ma vie. Cependant je fuis prcjl de
la laiffer quand il plaira a Dieu ; mais ilr/t'a un peu releité de mes
douleurs par les confiât ion s de Cefprit. le me doute bien quon
machin
2S8 La vie de François,
machine fouvent mx mort. Toutes fois fans ordonnAnce celefïe je
fçay c^ti aucun ne la peut avancer, le vous prie , & tom nos amis
Auffî, de confidcrer la longueur de maprifon, qui efl merveilleufe-
ment dure , cflant feul comme je fuis. Mats les c on f cils de Lieu
font admirables. le fçay quilm'injlruit^maisje ne fçay pas pour-
quoy. "Triés mes amis qu'ils prient pour ?noy: car cela profite.
Efcrivés auffy au Roy de I{avarre , (^ a Monfeigneur le Prince^ér
■leur faites entendre le. mifere de 'ma condition CT lapri/on perpé-
tuelle quon niafigniffièe.le m'a{feure qu'ils en auront pitié: Car je
fitis de leurs anciens ferviteur s. MeJJîeurs de Montmorancy (^ de
Chktillon me font amis.Entretenés-les touiours en leur bonne vo-
lonté, afin qu'ils ne perdent les occafions de m'ayder. fay beaucoup
de bons amis en ces quartiers Li,entr' autres je m'ajfeure que Meff.
de Segur^du Bar tas., du F le (fi s, de la Marfillere dr du Pin , veille-
ront touiours pour moy. Priés les en de ma PArt, d^ me recûmman-
dés toujours à eux, afin qu ils fefouvicnnent de moy , car il en e(i
temps ou jamais^ maintenant qu'on m' a figniffie cette perpétuelle
prifon, ou plufloft cette mort. Certes le Seigneur a compajfion de
£eux a, qui on dénie mifericorde . îefpere que ieferay deliuré de-
vant que la dernière perfecution de France arriue^ laquelle ne fera,
pAs petit te, ^ y a encore de la befongne taillée. Cependant quicon-
que invoquera le nom du Seigneur fer a fauve . le vouô avois efcrit
il y a quelque temps quunjeufne public ettjî eflé neceffaire. Pefii-
me qu'en ces grandes affliSiions on fe convertira aDieu.^uant
a moy ,je ne m'attens pas tant aux moyens humains, que je décli-
ne de l'ejperance que ïay en 'Dieu , lequel comme il m'a envoyé une
affliclion extraordinaire , ni aidera auffy extraordinairement s'il
luypUifl. lefeme en pleurs dj* ^^ larmes.^ mais i'ejpere que le Sei-
gneur me fera moiffonner en joye. Voiis avés veti la deliurance
merveilleufe d^ K^nvers . Croyés quefes miracles ne font atta-
chés en un lieu. ï attendray le terme de mon ajfliclion félon la
tvohnté de Dieu. S'' il efl polJîble faites que faye quelque commodi-
té de me promener quelques fois. Car je fuis icy comme dans le
tourtaH
Seigneur de la Noue. 289
taureau de Thalaris, plus maltraité qu'un parricide. Dieu vueille
que je pardonne a mes ennemis 3 comme David (^ îoh ont fait aux
leurs, fay eftèejprouvéjufqucs au dernier degré , mais lay appris
beaucoup. Il y a encore du mal apafferpour le corps dont nom fom^
mes membres. Mais le refuge efl certain. Et ne faut pas penfer
au e fiant hors dicyje fols hors de toutes mifcres : car il faut para-
chever la courfe enfouffrant : mais il y a des relâches. le puis dire
avec David-, encore que je ne fois qu'un vcrmiffcan: Dieu m'a juf-
ques au fond plongé , des foffes noires C^ terribles : mais lajïnfera.
heureufe. Dieu prépare un bel œuvre. Nom ne devons point nom
enquérir que ce fer a., mais le fupplter de parfaire ce quil a com-
mencé. 2{om dirons a vant quilfoit long- temps, ^dvis nom
ejloit proprement ., que nom fongions tant feulement. Le Seigneur
lefus Chnjiquim'a donné janté corporellc,me la donne Jfirituelle
stl luyplaift. c^ aisje vompuis dire que ma maladie a eflé h or ri'
ble en douleur ^ continuation. le ne perdray cependant rien en
mon martyre»puis que tay trouvé le trefor caché. Car tay des ta-
Icns que je mettray quelque jour aproffit. Recommandés moy bien
a tom mes bons amis., ^ qu'ilsfe fouviennent de moy. Car je les
*verray de mes yeux corporels. Ecrit le 2 de luin l fS^ Le ftile
de cette lettre, dont les coppies que l'en ay veuès ne portent
point la furcription , femble montrer que la Noue l'avoir
efcrite à ion fils pour eftre envoyée en France & communi-
quée à tous ceux de fa maifon. De forte qu'il s'en eft trouvé
des extraits entre fes autres papiers-, mais l'original en efl
demeuré aux Pays-bas oii le fils demeura plufieurs années
après le père, par un accident qui adjoùta beaucoup à l'ennuy
de fa prifon. Ce jeune Seigneur marchant glorieufement
fur fès traces,acqueroit une grande réputation en ce pays-là.
Il y fit plufieurs belles adions militaires, dont une entre les
autresaefté jugée digne des monumens del'hifl:oirepar les
cfcrivains du temps. LeDuc deParme tenantAnvers afiiegé,
aflîegoit en mefmc temps leFort deLillojbafti dans TEfcaut
O o entre
290 La vie de François,
entre la ville d'An vers, & l'emboucheure par où cette rivière
fc décharge dans la mer. On faifoit tout ce que l'on pouvoit
pour défendre cette place àcaufcdefon importance, & I4
Nouë-TcUigny avoit donné l'advis de faire certaines tran^
chéesjqui nicommodoient extrêmement lePrince de Par-
me, &: qui depuis furent nommées les tranchées deTelligny.
Mais voyans que ceux qui eftoient dedans ne s'y deSèn-
doientpasaflèzbienàfongré, ils'yjetta luy mefme, avec
une bonne trouppe de François, & le principal commande-
ment luy ayant efté déféré, il eftabht premièrement un très-
bel ordre dans la place, ôcpuisilpourveut à la defence des
dehoi-Sjô^ obligea l'ennemi à fe reculer plus loin qu'il n'e-
iloit, & à laifTer davantage de terrain aux afliegez : puis au
lieu qu'il ny avoit auparauant de gardes eftablies que fur le$
remparts, il en mit aux dehors jufques prés des logemens Se
des tranchées de l^ennemy , & ainfi il le tenoit elloigné de
la contrefcarpe. Plufieurs jours fe paflèrent en cet e{l:at,qu'il
fe faifoit fouvent quelque combat dans les dehors -, mais
quand Balfour EfcofTois , avec 4. compagnies de foldats
de fa nation, fût venu de Zelande,& fe fût jette dans la place
avec Telligny, alors Telligny fît tant de forties , & harcela
tellement les aflîegeans, qu'après trois femaines ou un mois
defiege, le Duc de Parme fit retirer doucement fon artille-
rie, & puis leva tout à fait le fiege de devant Lillo. Mais plus
la Noue avoit de joye des belles allions de fon fils , plus fût
grand le rengregement de fon afflidlion, quand il en enten-
dit la prife. Il s'eftoit retiré dans Anvers , pour avoir fa part
de ce fiege, &:S. Aldegonde & luy faifoient tout ce qu'ils
pouvoient pour rendre inutiles les efforts del'ennemy.Mais
il y avoit une grande confufion dans laviUe, & le peuple ny
obeifîbitpasayfementaux gens de commandement. S. Al-
degonde donnoit fouvent advis de l'eftat des affaires enZe-
lande, où les Eftats eftoient ordinairement , ôcfur tout l'hi-
ver
Seigneur de la Noue. 291
ver eftant venu,!! les prioit de fe fervir des commodités, qu'il
prefentoit pour leur faire avoir du (ecours & des rafraichifîè-
inens,parce que les nuits alloient eftre longues & obfcures &
propres à tromper Tennemy , & que la violence des vents
leur aideroit à attaquer fes vaiffèaux, qui ne pourroient foû-
tenir leur effort & celuy de la tempefte tout eniemble.
Quoy qu'il dit, il ne le leur pouvoit faire goûter, & on luy
répondoit que ce qu'il mettoiten avant, n'eftoit pas ap-
prouvé par les gens entendus en la Marine. Il prit doncques
enfin la refolution d'y envoyer Telligny mefnie , pour leur
reprefenter l'eftat des chofès , & les faire confentir à ce qui
eftoit expédient. Telligny, quoy que jeune, avoit des-ja une
trefgrande expérience au fait de la guerre,&: une prévoyance
bien loin au delà de ce que fon âge portoit. Il avoit tou-
jours efté de cette opinion , que fi on ne ruïnoit de bonne
heure une digue faite par le Duc de Parme auprès de la ville,
qu*on appelloit la digue de Coefteyn , elle feroit enfin caufe
de la perte des afiîegez. C'eft pourquoy il avoit fouvent fait
inftance que les Eftats enuoyaflent là quelques trouppes
pourl'attaquer& pour la percer, ou que s'ils ny vouloient
pas bazarder leurs gens de guerre , au moins ils fiflent fem-
blant d'attaquer la garnifon qui eftoit à Ordamme, & qui
defendoitladigue, afin que pendant ce temps là, ceux qui
eftoient dans le fort de Lillo la peufîènt attaquer. Ayant
donc cette affaire fort à cœur à caufe de fon importance , il
drefîà quelques mémoires de la façon dont il s'y faudroit
gouverner, & les ayant mis dans fà pochette,il partit de nuit
dans une galère d'Anuers, & femit en chemin pour aller
trouver les Eftats. Mais foit que l'ennemi euft eu ad vis de
fon partement ou non , tant y a qu'il tomba entre les navi-
res du Prince de Parme, commandés par Gafpar de Robles
Sieur de Billy, Gouverneur de Limbourg oii fon père eftoit
prifonnicr. Quoy que la partie fuft extremementinégale, il
Oo 2 fe
292 Î^A VIE DE François,
fe défendit pourtant vaillamment. Enfin , ayant perdu
trois de ics gens, tk le voyant bleilé d'une harquebulade au
haut du bras, prés l'épaule 5 de Ibrte que le coup luy fracaf^
foit les deux clavicules , il vit bien qu'il le faloit rendre , Se
tira Tes papiers de fa pochette pour les jetter en l'eau. Mais
ilsfurcntapperceusparl'ennemy,qui lespefcha, 8c quire-
conneut par là l'entreprile, & quant à luy il ftït , fans élire
penfé 5 mené dans une charrette prifonnier à Gand , diftant
de dix grandes lieues 5 & delà au château de Tournay , où
les Eipagnols luy firent un fort fâcheux & fort rigoureux
traitement. Cet accident efloit capable d'accabler tout au-
tre homme quelaNouë5& il luy eftoit d'autant plus fenfible,
qu'il croyoit qu'il eftoit arrivé par quelque imprudence , &z
quel'ardeurdelajeunefteavoit emporté fon lilsàfaire une
adion où il y avoit quelque témérité. Néanmoins, après les
premiers mouvemens de fadouleur, voicy comment il en
efcrivitàlàfemme. Après ajuetayfçeu que mon fils avoit efié
pris à' mené kTournay.je me fuis imagine que vom aiiyiez, de fen^
miy-> non feulement pour Luy y mais aujfy pour moy, d'autant par ^
aventure que cet horrible coup nachevafè de me porter par terre.
Tour cela ay-je bien voulu de bonne heure prévenir tota inconve*
mens , qui ne fervent qua alonger les tùfieffes , en vom adver»
ti/Jant par la permijfon de Monf de Cherehourg, comme après
avoir luitté avec les miennes , à" non fans grands efforts , je leur
tiens maintenant le pied fur la gorge ^afin que vom vous difpofe:!^
de future le mefme exemple. Ce redoublement d'affiiBion qui m*ejt
furvenu au tem.ps que je devois plutoft efperer quelque foulage'
mentj m'a eftè grief, z^iais quand je confidere queceluyqml^A
envoyé trouvera toujours matière tres-abondante en nom de nom
traitter dix fois pis fe ferme la bouche a îom murmures , é'puis
touvrepour dire avec Daniel^ Seigneur -i a nom efl confufion de
face., é- à toyjufiice é' louange. Venant après a confidererfa fou-
'veraine bonté & mifericorde , dors hfpoir me rdcHç,&je m'af-
feure
Seigneur, de la Noue. 2pz
fetire que cette affliction ne fera, autre que tres-profitahle ^ tant k
cchiyqnïfoujfre ducorps.quanousqmfoujfrons en l'efprit. Con-
foies "uoii-s donc vom qui ejics U moins hlcffee , %;eu que moy qui
dois tcjlre beaucoup , rne confie : (^ vous foavenés de ce qui ejl
efcrit des beaux fruits qui procèdent des tribulations quand on
s en fait bien prévaloir: Car puifque par icelles la foy fi purifie, U
patience s" accroift^Qj- 1 humilité fe forme ^ ne font ce pas des eau-
fl's fuffifntes défi resjûuïr après avoir Urncnté , (jrde rire après
avoir pleuré? le defirerois que par cette-cy monfils fccufl fi bien
profiter , quil en devint pUt^ f âge: é' fils certain que s'ileufi
voulu croire votre conjeil^ H fi fuflplus cftudièaayder afin père
qua le mettre en nouvelle peine. Ne laiJfespourta7it de lefiecourir
en ce que voii-s pourrez^ en luy donnant les confiât ions neceffaires
entrernefees de reprebenfions douces , afin qu en luy montrant
fin erreur j il nef oit pas trop contrifié. k^Iu reftc je vous prie
qu'en travaillant pour luy &pour moy vous ayés votre unique re-
cours a prier ce luy qui peut bénir toute vos peines. 7(e failles de
m'eficrirecequeT'oiuaurezapprlsdefafanté, à'fur ce je priraj
Vieu vois avoir en fa garde. De Limbourg le 4 de Décembre i yS^.
Telle eftoit en tous ces fâcheux accidens , la difpofition de
fon ame. Mais néanmoins cette lageiTe, cette douceur :ôc
modération d'efprit que tout le monde admiroit en luy,
n'empelchoit pas les Eipagnols de croire qu'ils tenoient un
lion enfermé , & que s'ils venoient jamais à le laiflcr aller , il
leurferoit de terribles ravages. C'eft pourquoy ils efloient
refolus ou de le retenir perpétuellement , ou au moins , s'ils
luy donnoient faliberté,dc luy arracher auparavant les dents
&les ongles. Dans toutes les proportions qui s'efloienc
faites par l'efpace def.ans pour le tirer deprifonjilsy avoient
toujours voulu mettre des conditions, ou barbares, comme
celle qui concernoit fes yeux , ou telles que fon honneur &
ia geiierofité ne luy pouvoientpermcttre d'y confentir. Car
outre qu'ils le vouloient obliger à ne porter jamais les armes
Oo 3 con-
îp^ La vie de François,
contre l'Efpagnolaux Pays-bas & dans fes autres Eftats j ce
qu'il accordoit avec répugnance, ils le vouloient encore
contraindre à renoncer en quelque façon à fa confcience, au
fervice de fon Roy, & à l'amour de fa patrie , en promettant
qu'en quelque occafion que ce fuft il ne feroit jamais la
guerre que contre les ennemis du nom Chreftien. Ce qu'il
ne voulut jamais faire, quelque rigueur qu'on luy tient en
fa prifon , parce qu'eftant autant qu*homme du monde re-
ligieux obfervateur de fa parole & de fon ferment, il fe vo- •
yoit par ce moyen les mains liées, pour n'ofer jamais rien
entreprendre pour la defence de fa religion , ny pour le fer-
vice du Roy de France fon Prince naturel, & pour celuy de
fon Eftat. Enfin pourtant à force de foUiciter, les Efpa-
gnols relâchèrent quelque chofe de leur cofléj & du fien,
diverfes grandes & importantes confîderations le reduifi-
rent à confentir à des conditions tout à fait extraordinaires.
Son filsjcomme i'ay dit,eftoit aufîy prifonnier,& ils ne pou-
voient ny fe fecourir ny fe confoler l'un l'autre. Sa femme
affligée au dernier point, le prefîbit fans ceiïè de prendre
fa liberté à quelque condition que ce fuft, pourveu qu'il
confervaft fes yeux , parce qu' aufîy bien, en l' eftat où il fe
trouvoit , il eftoit abfolument inutile à ceux de la Religion,
à fa Patrie, & à fà famille. D'ailleurs , Noircarmes , dit de
Selles, Seigneur des Paysbas,prifonnier entre les mains du
Prince d'Orange & des Eftats, qu'ils avoient donné à la
Noue pour feureté de fa vie, eftoit mort en fà prifon. Le
Conte d'Egmont, l'autre garent de fa confervation , eftoit
en tel eftat, qu'il y avoit danger que fa mort , ou quelqu' au-
tre calamité , n'empefchaft qu'il ne fuft plus envers les
Efpagnols en la mefme confîderation en laquelle il eftoit
auparavant^ & qu'ils ne l'abandonnafîènt entièrement pour
contenter la paillon qu'ils avoient contre la Noue. Car
l'ennuy que ce C onte avoit de fà prifon ^ les incommoditez
quil
Seigneur de la Noue. 2pf
qu'il y fouffiroit, & le chagrin qu'il avoit de voir que le Roy-
ci' Efpagne faifoit fi peu de cas de la perfonne , qu'il aimoit
mieux le laifTer ainli périr mirerablement , que de confentir
qu'on relchangeall, avoient premièrement altéré, & com-
me démonté Ton efprit,& depuis tellemét aftbibli Ton corps,
qu'il s'en alloit , ce iembloir , mourantjce qui eufl: indubita-
blement efléfunefle à celuy qu'on luy oppofoit en l'échan-
ge. Au refte 5 l'air reclus de cet horrible feiour où on gardoit
la Noue , & {es continuelles indiipofitions , bien qu'elles
n'eufîènt rien diminué de latranquihtédelbnefprit ny de
la grandeur de Ion courage , avoient débilité fon corps. La
Ligue 5 qui mettoit alors en France les chofes en eflat de
fe renverlèr fans deiTus dcifous, luy faifoit prévoir qu'à l'ad-
venir le traité de fa délivrance le trouvcroit encore plus
difficile. Enfin, Princes, Seigneurs, amis de toutes parts , le
folicitoientàfetirer delà à quelque prix que ce full, deuft-
il palîèr le relie de fes jours en perfonne purement privée.
Tellement que vaincu de tant de confiderations , il s'accor-
da à ce qu'on defira de luy, & dontjerapporteray icyles
articles tout du long , afin qu'on fçache bien particulière-
ment, combien un léul Gentil'homme François a fait de
peuràl'Efpagne. Lesvoicy ; Pû/zj^s a- Articles ay ans ejié re-
fpe6iivement conditionnes , promis , jurés , (^ arrejîe7 , entre
CMonfeigneur le Prince de Parme & de Plaifance, Lieutenânt\
Gouverneur^ (jr Capitaine generalpour le RoyCathoUque es Pays-
bas , pour & au nom de fa Majejlè , cCnne part : Et le Sieur delà.
Noué fur fa deliurance, d^ autre, ils ont efté rédigés en la forme a*
manière qui s' en fuit. En premier lieu Je Sieur de la Noue, pour
parvenir à fa deltur ance, a folemnellement promis & juré, promet
é'jure par cette, entre les mains de fon ^^Itcffe^ de jamais ne
porteries armes, fer vir, ou faire acîe dljoftiltté contre fa Majcfé
Catholique oufesfuccejfeursifcavoir efi, en Efpagne, Italie^ Boar-
gûngne,efdits Pays-bas on autres pais appartenans afadite CMa-
m.
25)5 La vie de François,
jefté.foîis quelque prétexte , ou pour quelque occajlon que ce foi t, ny
mefmepar comafidcment de Roy-, Pr me, ou autre, qui luy pour r oit
efircfait. Comme fembUbkment tl a. pire CT promis dorefnavant
ne Je trouver éfdits Pays-bus eri quelque forte ô'foif^s quelque cou-
leur que ce puijfe eftrefi ce n'eft a vec préalable congr> oupajfeport de
fadite Altijfc , ou d'autre gouverneur gênerai y commandant aie
nom de fadite ^Aaieflé Catholique.Pour feuretè ^ corroboratioft
de laquelle prornejfe fenne .,il mettra incontinant après fa fort ie
de f dit s Pays-bas fo?}^ls,quiluy refte^en oflageés mains de Mon fei^
gneur leDuc de Lorraine, pour y demeurer lefpace dun an.Et outre
seft obligé en cas de contravention.de payer auprofft de fadite Ma-
je/léjafomme de cent mille efcm d'or. Pour laquelle Monfeigneur
' leP rince de Bearnfe confiituera répondant. Et a cet effeÛ obligera
les terres CT biens quilpoJfedeéfditsPays-ba-s, avant que procéder
a telargijfement dudit Sieur de laNou'é.Et comme le dit Sieur de U
'2{ou'éavoit auffi promis de bai lier Monfeigneur leDuc de Lorraine
j>our répondant delà mefme fommefuivant lapromeffe quilavoit
dudit Seigneurie' q»*^ caufe desprefentes altérations dcFranceJl
femble qu'il en e/i un peu refroidy^il promet néanmoins quand il
Âuraparlé a luy, de le faire condefcendre a ce points tant au moyen
despkiges quilluy baillera en fan propre pays, que pour hfperance
^uilluy donnera qu'il ne porter a les armes contre Monfieur deGui-
fe ; (^ dontilafupplié qu'il pleuft a fadite Uï'îajefléjè contenter
■pour cette heure de la refponfion de Monfeigneur le Prince de Bearn
de cent mille efcus:^ davatage de la vie du Sieur deTelligny-, que le
dit Sieur de la Noué oblige encore.jufquesa ce quilait mis ce que dtf
fm a exécution. Ce que acceptant jadite Altejp^ icelle luy accorde a
cet ejfe£i le temps^ terme de quatre ou ^. mois au plus tard. Mais fi
d aventureycomme les chofes les plus feures font incertaines-iilad-
*venoit que Monfeigneur leDuc de Lorraine le refufafije dit Sieur de
la Noué promet défaire obliger un grandie rince d'Alemagne-,pour
ladite fomrne de cent mille efcus d or pour les payer audit Sieur Duc
AH prof t de fadite Aiaiefté en cas de contravention a U promeffe
fufdi-
Seigneur de la Noue. r^j
fufdite.Etau défaut d'un Prince Alemand, il promet défaire ohli-
ger une caution enSuiJfe aMonfeigneur leDuc deSavoye.pour la mé~
mefomme.qui tournera an profit defaditeMajefiéCatholique, ave-
71 at que ledit Sieur de laNoue contrevienne k fi parole. Promettant
encore en outre ledit S. de laNou'é.de tant faire que IcfditsSeigneurs
Vues de Lorraine CT de Guife donneront leur parole par efcrit, ^
fom leurs feings manuels ^ é'fcls accoutumez^ quilnenfraindra.
ce quila promis. Ce quilne doute point d'obtenir quand il aura
parlé a eux mefmes.é'fi mettraplutoft engage entre leurs mainsy
jufques à ce quil aura accompli cet article. Et advenant que ledit
Steur de laNou'é ne puft effe^uer l'une de ces trois obligations dar-
gent dans le temps fuf dit , il promet fur fon honneur é'fayde
gentil-homme defe venir rendre en ofiage es mains de CMonfei-
gneur le Duc de Lorraine, pour y eftre tant qu'il y aura donne une
autre obligation valable^ le tout fans aucune exception , en payant
feulement fes dépens. Et Jïnalement outre l'accompli(]ement des
chofcs fufdites , ledit S. de la Noue promet défaire ejfecluellement
eflargir ér mettre en liberté Monfcigneur le Conte d' Egmont
fans rançon, en payant feulement fes dépens. Comme aujji refpe-
Ûivement ledits, delà lS[ou'é fera cflargi, è' mis en liberté^ o*
conduicl la part que Aionfeigneur le Bue de Lorraine fer a^ou bien
es mains de Monfieur de Guife, accompagné feulement de deux ou
trois gentishommes^ tels que fadite Altejfe choifira, pour tafpfler
en chemin, moyennant la foy, parole é'p^omefe que ledit S. de la
Nûuë a promis j qu'avant tout œuure il ira trouver lefdits Sei-
gneurs la part ou ils feront ^ pour y accomplir ce que defiis aefîè
promis \ pour delà fe retirer en fa maifon y après avoir donné fa-
ti s faction aufdits Seigneurs Ducs de Lorraine é* de Guife , ^ ce
nujji fans rançon, enpayantfes dejpens: Vefquels points é" ^^ vi-
cies ont efté faits ^ dre(fe7 trois divers efcrit s tous trois fignés de
la main de faditte Alteffe, ^ dudit S. de la lS(ouè-ipour ejlre les
deux gardés par fadite Alteffe au nom de fadite Majefté, a" ^^
troftefrne par ledit S. de la Noue y en témoignage de quoy-, &
F p pour
25)S La vie de FrançoiSj
tour la vérification de ce que dejfu^s eft dit. Fait a Beure , cei%»
luin I fS ^-figriè Alexandre, dr , la Ajouté. Quelques hiftoriens
parlans de la deliurancc delà Noué, fe contentent de dire
qu'il fût efchangé avec le Conte d'Egmont. Et quand il n'y
auroit eu autre choie qu'un fimple elchange, il luy auroïc
efté honnorable, parce qu'eftant en quelque choie infé-
rieur au Conte en biens de fortune & en dignité , il eufl: fallu
neceflàirement que la compenfation fe fuft faite par le
moyen de la vertu. Et puis, les hommes de grande nailîànce
ne IbufFrant pas volontiers d'eftre efchangez fmon avec
leurs égaux, la réputation de la vertu de la Noué dévoie
eftre bien illuftre &c bien reconneué , puis que les pa-
ïens & les amis du Conte & le Conte mefme , demandè-
rent & pourfuivirent cette permutation avec une chaleur
ôcune perfeverance extraordinaire-, & fans cela il y a toute
apparence que les Efpagnols n'euflent pas encore laiffé aller
ce redoutable prifonnier. Mais les conditions qu'ils luy im-
poferent&qui m'ont fait fouvenir de celles qu'on exigea
du grand Roy François à Madrid, montrent bien en quelle
confideration ils l'avoient ,& combien ils eftimoient qu'il
leur eftoit important d'eftre deliurés d'un tel ennemy. Le
Duc de Lorraine avoit bien de la bonne volonté pour la
Noue & faifoit grand cas de fa vertu. Le Duc de Guife ne
le haïiïbit pas , & témoignoit qu'il ne luy imputoit du tout
point la mort de Befme , le tenant trop homme de bien &c
trop généreux pour eftre capable d'un artifice femblable à
celuy par lequel on difoit que Bertoville l'avoit fait périr.
Mais ce ne furent pas les (Impies mouvemens de generofité
&: de bonne volonté envers luy qui les firent intervenir pour
cautions defapromeftè. Ils avoient peur que toft ou tard il
nefutmisenhberté-, &fçachans bien qu'il n'eftoit ny dc'
fentimenten matière de religion, ny d'humeur & d'inchna-
tionà favorifer les deftèins qu'ils tramoient pour leur gran-
deur.
Seigneur de la Noue. 2pp
ideur, ils le vouloient rendre inutille au Roy de Navarre , ou
mefmes aliéner en quelque façon ce Prince de luy. Néan-
moins, il ne fut pas plûtoft hors de prifon , que le Roy de
Navarre fournit l'acte de fa ratification avec joye, & obligea
pour luy tout le bien qu'il avoit en Flandres, &c dans laCon-
tédeS. Paul. Et quant aux autres, la Noue ayant parlé à eux,
ils fournirent auiîy les leurs fans aucune difficulté : Mais le
temps fit naiftre peu après de fi extraordinaires occurrences,
qu'il peut, comme il fit prendre les armes contre l'un&
contre l'autre, fans prejudicier à fa parole, &: fans faire tort à
fon honneur. Ayant paffé en Lorraine, & fourni fcs cau-
tions-, il s'en vint au Pleflis les Tournellcs maifon qu'il avoit
en rifle de France, où fa femme faifoit ordinairement fa
demeure depuis qu'il fùtprifonnier, pour avoir plus aife-
ment de fes nouvelles. Son fécond fils, nommé Théophile
de la Noué, qui à peine eftoit forti de fon enfanccefloit au-
près du Roy de Navarre , & il le faloit tirer delà, pour le
donner en ofl:age, comme fon traittéle portoit. Il efcrivit
donc de là au Roy de Navarre pour cet eflx^61:, & par le mef-
me porteur il envoya une lettre auPlellis-Moniay ,qui eftoit
retourné vers cePrince,pour le prier de luy ayder à obtenir
ce qu'il defiroit. Les termes en eftoient tels: Monfieur^ ï en-
voyé monfecretaire que bien connoiffes , vers le Roy de Navarre,
afin de lefupplier qu'il meprefle mon fil s Théophile , que je luy ay
dédié , pour un an/èulement^pour le mettre en oflage fiiivant ce
que ïay promis. Cela, m'cft bien dur , d'avoir achepté une liberté
fi captive : car je me voy encore prifonnicr en mes enfans. Mais
ils nefe déplairont a mon advls d^ ayder a leur père. Vopis vcrre7
parmontraitté de deliurance comme i'ay efté mené. Cependant
quelque rndejfe quon tn ait faite ,fimefemhle-t'il advis que je ne
dois altérer mapromejfe-, veu mefmement que ces gens la nom ac~
cufent que nom n avons ny loy nyfoy. Adon fecretaire vous dira
^Im amplement comme toutes chofies fefont pajfees» le fuis infi-
Pp z niment
200 La vie de Fnraçois,
n'tment marry de ce que je n'aypâ njoir le Roy de Navarre, ny mes
bons ar/iis de par deLhdefqtiels je croy que vom tcnés le premier
rano. Ce fera quand il plaira a Dieu, le 'voti^s prier ay doncymiofi"
fieur, d'aider a ce que mon fils me [oit renvoyé. Car par aventure
quand on le verra en Lorraine y on fera plus dijpofc a me rendre
Cautre^ lequel je defirerois fort ejire auprès de moy , pour par a-
chever a luy donner une bonne forme.de laquelle ileji aucunement
capable, le ne puis vou4 dire davantage. Ce qui meferarecom^
mander humblement a votre bonne grâce y fuppliant le créateur ^
Monfieur, vom tenir en fa fainte garde, du Pleffis aux Tour n elle s
cei^ Octobre. Au bas tly avoit efcrit. Votre ancien é' t r es f délie
amy^prejl a vous faire fervicey La Noué. Et au defliis AMon^
fieur,Monfieurdu V le f[i s fuper intendant de la maifon du Roy de
Navarre. Ce qu'il demandoit fût fait: on luy envoya fon
fils, & il le mit entre les mains du Duc de Lorraine , ou il fût
unan entier à Nency. Après avoir paflé quelque temps au
PlefTis, il obtint un pafleport du Prince de Parme, qui le luy
donna fort civilement , pour aller voir fon fils , & de fait il
alla à Tournay , où il le vid, & luy donna les confolations &
les confeils qu'un tel fils pouvoit recevoir d'un tel père.
Tout cela fe pafîà juftement au temps que laLigue commen-
ça à fe rendre formidable à toute laFrance & au Roy, & qu'à
ion infbigation , ou pour mieux dire , par fa contrainte, il fit
contre ceux de la Religion ce fanglant Edid que l'on nom-
ma l'Edid de Juillet. La Noue le voyant inutile à ceux de
fa profeffion dans le Royaume, & hors des termes de pou-
voir rendre aucun fervice à l'Eftat mefme , & d'ailleurs bien
qu'il fuft aimé du Roy, ny ayant point de feureté pour luy
ny pour fa famille fous la rigueur d'un tel Edi6t, ny de con-
tentement à demeurer en France, quand pour fon particu-
lier il y euft eu quelque feureté, il prit la refolution de s'en
aller à Geneue , où il mena fa femme avec luy. Avant que de
rapporter les chofes qui luy arrivèrent là , je veux icy repre-
fenter
SeIGNITUR DE LA NôUë. ^01
fènter une lettre double que ion fils luy fit tenir, afin de faire
voir la gayeté , la generofité , la pieté èc la profondeur
du fens de cejeune Seigneur,en un âge fi peu advançé, & en
une condition fi racheufe. La première qui fe prefentoit
aux yeux, eftoitefcrite d'une encre ordinaire, & addreiïëe
à ra'niere,en ces propres termes icy.cJlU /lIcre:Fû/u nc/çaur/cs
croire combien t' ay receu de contentement quAnd on m x rendît
"VOS lettres , ^ celles de mon Pere^ d.tttées du 17^. dAuril^ enten-
dant par îcelles le bon ejiat oit vous ejles tom deux^dontje n'avois
rien entendu il y afort lon'J^temps^ûjueily a environ deux mois
que Monfieur Boyer m'efcrtvtt de Cambray que vous vous port ie7
bien. Mats ne me mandant point plits particulièrement de vos
nouvelles ny le lieu oit vous ejiie^^quoy que ^e l Cneuffe tres-in--
J} animent priè^ cela me fat foi t douter du reftc. le loue Dieu que
vous vous portez, bien y (^ le fupplte voits vouloir longuement
maintenir en cet eflat. le fuis marri puis qu tlfaut que je fois ab-
fent Ue vous, qu'au moins t en fois éloigné , ou en pays (i différent
du votre , que je ne puis quenftx mois avoir réponce d" une lettre^
^ encore efî elle deux mois par les chemins. Voila de quoy fe fuis
fâché : mais d'autant que la fâcherie me ferviroit peu , //
vaut mieux la quitter toute a cet te heure ^ S" mer es jouir de ce
que ce nef point encore pis. il en ira autrement quand il plaira à
Dieu. En quelque façon que tout foi t , il le faut trouver bon
fuis quil luy plaifi. Or voyant les longueurs fufdites , t' ay
penfe que ce fer oit le plus court d'envoyer un homme exprés vous
trouver quelque part que vous feuffiez,^ afin den avo^r réponce
une fois, O' d autant que je fuis en doute du lieu ou vous eftes, i ad^
drejfe ce porteur a Nancy à mon frère, lequel le luy pourra dire à la
vérité. Si vous avezreçeu ^ ou 6 lettres que je vous ay e [cri tes
depuis ftxmois^ vous aureTj^ntendu bien a plein de mon efîat icvj
^ fpecialement du fait de ma dépence ^qui efl toujours mon princi-
pal fujet. Par la dernière que je vous ay efcrite il y a environ deux
mois par Uvoye dç ^lonfieur Boyer j je vous tnandois ce mefcm-
Pp 3 bky
^02 La vie de François,
ble , quefejicls quitte jufques à cette heure la, avec t urgent qu*il
rne v en oit d' envoyer ^mats qui c ont e fans fon hojie^conte deux fou y
ce dit-on. le vom diray donc , qu envoyant ce porteur ^fay fait
conte four jufques au dernier jour de ce mois qui fera environ le
temps que ces lettres arriveront vers votis , nyieu aydant , ^
trouve qu'en ce temps la je fer ay redevahle de cent cinquante efcm:
(^pûur le vous faire entendre-, ilvomfouviendra s'ilvompUi/l^
que je vous ay mandé par cy devant , que pour la depenfe de moy
à' de mon laquais f avois accordé a quarante efcm par mois , lef
quels eftant dix ^ derny depuis que mon père pajfa par icy^^queje
changeaydelogls,jufquesàlafinde cet tuy cy ^ font la fomme de
quatre cens à" 'vingt efcus, à' puis a un qui mefournift de Itcis (•r
linceux , c^ méfait blanchir mon linge deux efcm par mois , qui
font vingt cjr un. Puis j' avois pris trois efcm par mois pour certai-
nes petites chofes necejfaires , comme fouli ers, aiguillettes, (^ teU
les chofes» qui font trente é* f^^ ^fi^ & ^^^J '• ( qf*^^^ tl ny au-
voit que mon luth ér mon ejpineite ils en mangent plm de la moi-
tié i) Outre cela ï ay perdu fur les monnayes de V argent que ï ay re-
ceu aveccequilm'a coufté en meffagers pour l'aller quérir ^i^.
efcm. Et quand mon père fût pa[fe je fis faire un habillement pour
voir le monde avec un manteaupour 2 2 efcm (^ demy.Toutes lef-
que lie s fomme s enfemble font 520 efcm: fur lefquelles tay receu a
trois dtverfesfois 3 f o c^ 20 que f avois encore lors, qui font 3 70.
è' I fo que je dois., font f 20. Voila mon conte bien tojl fait des efcm
ne feront pas fi tojl trouvés. Toutes fols s'il s' en recouvre, je vom
fupplie den envoyer icy , félon que votre commodité le permettra ,
(3- le hefoin que vom voyés que t'en ay. le vom ay défia mandé plu-
fleur s fols, que sUleft befotn de dépendre moinsyjeleferay. Vom na-
vés qua me mander ce a quoy vom voulés que je me règle. CMais
jufques icy je nay eu aucune réponce fur cela. Ceft pour quoy jevom
envoyé cet homme exprés afin quil rétourne prompt ement , ^
m^infi'orme aplein de la volonté de mon père & de la votre .il vom
plaira aufil advifer pour ce que je vom ay mandé avoir accordé de
mes
Seigneur be la Noue. ^05
mcsg/trdespar UpAjféy a celle fn d'y fatis faire s'il vota pU^/l le
pltUoJl qutl vours fera pûffîble. Tay une autre dehte qui ejl tout
mon extraordinaire , a/çavoir trente efcm à un libraire^ oui m a
jufqucs icy toujours fourni à crédit ; mais h cette heure il me fo li-
cite fort de le payer. Ce que fcfpere faire fivom ?ne mandés dequoy,
dont je voiisfupplte. ^lant an rejîe je ?ne porte fort bien grâces à
Dieu^ dr continué toâiours de receuoir le bon traitement que te
*vou^ ay tûuiours mandé avoir du feigneur Caflellan C^iattia
Coriuniy & du feigneur Loren!^ Gnottyjon Alfier , au/quels tay
beaucoup d'ohligationpour les courtoifics que fen ay receués. le
paffe le temps^ouplùtofile temps mepaffe en efludiant, qui eft mon
feul, mais fuffifant plaifir. Oiionpere me mande que i apprenne U
langue Italtenne.Cefl pourquoy pour luy faire par oiflre ce que ïen
fçay, te luy efcris en ce langage, rnajfcurant que leferayplutofl ex*
cuje-, ou pre fumant de le devoir cflre.fije t efcris mal pour avoir
efféenfimalplaifante efcole quuneprifon^ queft i'avoisefié ait
pays d'où il vient. C eJI pourquoy je n'ay pas fait doute de l'expo-
fer au jour pour eflre cenfuré. fauraypeut-e/ire encore affeT, voire
trop de temps de l'apprendre icy plus parfaitement, le vous re*
mercie des nouvelles que vous m* avez, mandées de ma fœur , ^
'vousfupplie luy faire fç avoir des miennes ^ é'à ma tante de Ce-
tiiffac-i é'ft 'votts avez moyen de leur faire tenir des lettres , me
faire ce bien de m'en advenir , a^n que je leur efrive. Ce por-
teur a de t argent pour aller -^vous luy en donnerez s il vous plaifi
pour fon retour, levou^fupplieray derechef par luy envoyer ad-
dreffe de recevoir argent en quelque ville de ce pays , (jr s'il efîpof-
fihle, faire tant que d avancer deux mois. 7S(jus en attendrions
bien trois ou 4 après , é" ne vous donnerais plui de fâcherie de
long-temps. le vous fupplie dy donner ordre ^ é* en attendant
que Dieu me face la grâce de vom aller trouver ,yV vous haiferay
treshumblemcnt les mains , é' prier ay Dieu , ma OHere, vous
avoir enfafaintegarde. Du Château de Tournay ^ceiy de luin,
ifS^. Votre treshimble & tres-obeiffant fils , odet de la Noue.
Telle
5o4i La vie de François,
Telle eftoit la modeflie , la tempérance, & la frugalité d'un
jeuneSeigneur de 2 f a 26 ans,aifné d'une maifon de plus de
4ooooîb.de renteimais que les dépences faites pour le fervice
du Public, les rcfponfions faites pour les troupes Aleman-
des, Se les autres chofes de cette nature commençoient des-
ja à incommoder. L'autre lettre eftoit en interligne & dans
les marges, efcrite d'une autre forte d'encre qui ne pouvoit
paroiftre, que par quelque eau artificielle , mais qui non ob-
îlant quelques lacunes fe lit encore ainfî. d^i:ûf2 Père, Tay 'vcu
ce que "vom m écrivez, en U lettre de ma, OMere ^dui'^. d* ^S^'uril.
L'^^lfier d'ky rnavoit bien dit il y a f lits de deux mois que vom
efiiez k Genève four l amour dufiege , O" quon difoit a U Cour de
fonAltejfe^ que ce nefloit point fans la permijjîon^ voire le com-
mandement du Roy de France,^ qu'en cela vom ne faifiez rien
contre vospromefjes. le loué Dieu qu*au moins vom avés trouvé
fibon lieu a vom employer ,puis que vom ejliés inutile par force à
•votre patrie. le me do ut ois bien qu on me retiendroit encore
pour vom penfer retenir de pis faire. Mais puijjè-je demeurer
toûiours icy , pourueu que vom puifftésfervir a la caufe que vom
entreprenés. le penfe qu al' occafion d^ un feul (^ de moy , vom ne
voudriez, jamais laiffer defervir a tant de gens de bien , comme
aujjtje vom fnpplie que jamais je ne vom fols fi dommageable. Le
Capitaine Mattio eft allé aSpa le premier de ce mois: au partir de la
il va trouver fon Alteffe. le l'ay prié de s'employer pour moy-, luy
remontrant le peu de fujet qu'on a de me retenir icy à caufe du
pays auquel il void bien que i'aypeu d'obligationid'peu de fujet de
m' employer four luy-, veu l'ingratitude dont ceux d'envers ont
ufé en mon endroit. C'eft que par la capitulation d' Anvers,
on ftipula la liberté de tous les prifonniers qui avoient elle
faits au fiege, hors mis de luy , que les Efpagnols ayans vou-
lu excepter, ceux d'Anvers n'inii fièrent pas afTés pour fa de-
liurance. ) AuJJl que je n*y ay jamais fait la guerre par haine du
^oy d'Efpagne^ mais pour votre occafion. il m'a promis de s'em-
ployer
Seigneur de la Noue. ^of
ployer ^ajfe^îion^ é" croy qu il y peut beaucoup , car le Trime l'ai-
me, lima dit quill'eufl fait plut o[i sileujl receu -vos Icttres^mais
on ne les luy apasrendues^ dont tla certes ejle\extremement mar-
ry. Mais comme il m'a dit-, il ne luy euft pas eji'e feant daller im~
portunerfon Altejfe pour un fien prifonnier fans avoir quelque
couleur de le faire ., comme d'en eftreprié de vous. A cette heure
quilla VA trouver^ilrn apromis d y faire comme il fer oit pour utt
fils. Si de luy efcrire à Spa devant qu'il en par te., ou bien par
ce porteur mefme.^é' dicy on luy fer abien tenir vos lettres ., cela,
meferviroit beaucoup, tant pour le prier défaire quelque chofepour
moy, que pour le remercier de mon traitement , (^ lévrier de con-
tinuer. Si vous trouviés bon d' efcrire au/Jt feulement deux mot si
tAlfier , quife nomme le Seigneur Loranz^o Gnotty, le remerciant
des courtoifies qu' H me fait-, cela ne mepourroit que beaucoup fer-
vir. ^ant a mon traitement df la part du Caprtaine é" de PAl-
fier, ie ne penfe point qu'ils le vueillent faire autre que tr es-bon,
^uand ils n'ont point eu les mains liées ils m'ont fait paroiftre
leur bonne volonté. Vn mois entier après que vous feu/les paffé-, il
ny eut jour que je ne me pourmenaffe trois ou 4 heures. Mais corn-
me je vous ay mandé-, il y eut des langues médifantes qui luy en
firent faire un reproche par fon o^. qui luy commanda lors eX'
prejfément de me tenir enfermé. Ce qutlfit. Tout es fois ce n'eftoit
pas fans for tir encore quelques fols ,é' Aller en fon logis, auprès
d'un fien neueu .^fort honnefte homme, qui efloit malade , ou notu
pa/fions le temps quafi tout le jour a dtverfes chofes. Mais cela,
cftant encore rapporté a S. A. depuis je ri ay plus bouré de la cham-
bre, ^uele Conte d'Egmont en foit caufe autrement , je ne le
penfe p ils. Seulement quand il vint icy tl s'esbahit bien de la li-
berté que t' avois , é" dit au Capitaine qu'il avoit efiétres-mal,
& que i'en eflois caufe. Tout cela ne me nuifit de rien pour lors à
tendroit du Capitaine , comme je croy. s'il y a fait quelque chofe
depuis je nefçay. Il peut efire. Le Capitaine m'a bien dit une fois
qu' il ne me port oit guère s de bonne volonté, ^oy que c'en foit
^o6 La vie de François^
Un efi point befoin et en parler ^puts que je ne rn en pUtns point.
Comme de fait je n'en Ay point defuiety ejiant bien voulu de ceux
qui me tiennent , (^ âu refie ayant cette grâce de Dieu que depren'
dre k plaijir Veftat on ieftds , que les autres efiiment miferable.
Fûu^sfçauez trop mieux que moy que c' efî d' ejlre prifonnier. Mais
quant a moy , la prifon ne me fiche nullement , plutoji la liberté
me donne peine quand i^yfonge. Mais i'ay mon recours a prier
Dieu ^puis a Cetudeik quoy depuis que ie me veux appliquer -^ie ne
changeroispas mon contentement avec celuy d*un Roy. ^uant à
f argent , faites efiat que ie fuis entre les mains d un homme de
guerre qui n'aquefapaye ; encore peu fouvent eft- on payé, il n'y a
pas un pat art icy il y a long temps, ^uant âmes garde s\ie croy
V0U6 avoir fait entendre comme tWcn eftpajfe icy. Le Capitaine
me dit l autre tour devant partir qu Une prétendait que iefeuffe
contraint en rien en cela. £lue fit avois accordé de quelque chofe,
bien: mais cy aprés^quc cela ne fer oit remis qua ma court oifie. Si en
ay-ie ejlé folie i té cent é" cent fois devant que de le faire & nie di-
foit-on que c' ejioit de lapart du Capitaine, £luoy quec'en foit je
luy promis ; je lepaierayfijepuis. Pour cette heure d autant que
jevoy bien que vous nauez argent à cet effeât , faites s' il vous
plaijl réponce, & excufez, vous fur le peu de moyen que vous avez,
a cette heure ^ a caufe de la guerre de France. Si vous me pouvés
enuoyer iufques aïoo efcuSj C^^lfer nia dit quil attendra après
qu il fer ont dépendus ^ou ^ mois fort aifement,mais qu'a cette heu-
re il eft befoin de faire provifion pour thiuer.Ce porteur n eft point
homme avec qui ï aye quelque correfpondance'^ afin que vous ne le
cr oy es point ffi d'aventure il le vous difoit. Cefl unfoldat de cet-
te compagnie. CAion bras ne s'ejipoint amendé il y a plus de fix
mois. Auffînyay-jerienfait. (Mais i^ efpere en guérir dans 3
mois ou jamais. Car il arrive icy un prifonnier qui eft oit au
Prince d Orange , nommé lofephus. Depuis qu'il eft pris il a fait
des cures qui font des tiercelets de miracles. Entr' autres a-t' il
guery un neveu du Capitaine Mattio qui eft oit abandonné de tout
le
Seigneur de la Noue. 307
te monde. Il vint icy a vec luy pour le parachever, é* croy qn^ajon
$ccafion il a obtenu liberté. S'ils'enreua^ i^efcriray a mes amis
C'a Hollande ft je puis .S^ ilmefait cebon tour que de me faire ayder
du bras, dont je defejperequaji, il méritera bien un bon prejent.
Ce qui me donne opinion que le Co ne s'empefche gueres de
moy, cefi que cette efcrituren'efl point découverte^ dont Hfcait
bienquufentlesprifonniers. Carilcnufoitau/Jt. le vous baife
les mains à'^^^ mère. Dans la marge il y avoit: Dorefnavant
quandtefcriray ainfi^jene feray autre marque que d'efirire le
nombre de t année tout du long comme i'ay fait icy. Faites en de
mefme s' il vout plaifl ,fi vom v ou lé s ainfi efcr ire , de peur au un
chiffre comme il y avoit en votre dernière , donne quelque chofe
kjoupçonner. Tay creu que le lefteur curieux ncfèroitpas
marry d'avoir la communication de cette lettre , & qu'elle
ne vaut pas moins que quelques unes de celles qu'on impri-
me maintenant. Si les paroles n'en font pas fi délicates , ny
les périodes fi bien arrondies, il n'y a pas moins de bon lens,
& y a fans doute beaucoup plus de beaux fentimens de pieté
& de vertu. Le fiege de Genève dont '\\ eft parlé en cette let-
tre, ne fût rien fmon un bruit que le Duc de Savoye la vou-
loitafîieger. En effe£t, bien qu'il n'entrepriftpoint de fiege
formé 5 fi eft-ce que depuis que la guerre de la Ligue fût ou-
verte en France contre ceux de la Religion, ce Prince com-
mença à harceler les Genevois d'une façon extraordinaire,
par diverfes courfes qu'il faifoit faire fur leur territoire , &
dont ils fe vangeoient le mieux qu'ils pouvoient eux en fai-
fantaufly fur Ion pays. Et la Noué , qui ne fortit jamais en
campagne pour cela , ne laifToic pas de leur ayder par fes
confcils, &mefmcs de les drclîèr de plus en plus à ce métier,
fe trouvant en leur place d'exercice, qu'ils appellent leplain
/>^/4/^, pour leur apprendre à febien fcrvirde leurs armes,
à former leurs bataillons & leurs efcadrons, 5c à faire leurs
falves &: leurs attaques de bonne grâce, faifant comme un
Q^q 2 mai lire
^oS La vie de François,
maiftred'cfcrime qui prépare fes difciples à de vrais com-
bats. Etleshiftoriensdileiitque Cefar avoit accoutumé de
fe trouver ainfi aux exercices de fes foldats , & de leur mon-
trer comment il faloit porter un pied en avant & retirer l'au-
tre en arrière , lancer le javelot, ou fe fervirde la picque,
mettre la main à l'efpée,& frapper de pointe ou de taille, fé-
lon qu'ils avoient à combattre contre des gens de pied , ou
des gens de cheval , des hommes ou des elephans. La répu-
tation de la Noue luy avoit bien de longue main acquis la
vénération de ceux de Genève, mais cette affeârion qu'il
montroit à les inftruire , la douceur de fa converfation en
toutes chofesjla conduite reiglée &exemplaire de fa vie & de
celle de fa maifon, & ce qui luy eftoit en quelque façon pro-
pre &fingulier, cette fimplicité merveilleufe de mœurs &
de façons de faire, conjointe avec une prudence fi profon-
de , une fi vafte capacité de toutes chofes , une valeur in-
comparable, & une fcience extraordinaire en tous ces exer-
cices du corps , les ravirent en admiration. L'une des plus
agréables compagnies qu'il y eufl,efloit celle de Théodore
de Beze , qui de Ion cofté eftoit grand homme, & qui ou-
tre la connoiftànce qu'il avoit des chofes de fon métier ,
eftoit tres-entendu dans les affaires d'Eftat, & particuhere-
ment dans celles de celuy de la France, & poffedoit les belles
lettres en un aufly haut degré qu'aucun homme de fon
temps. Et comme il eftoit excellent en la poëfie, principale-
ment en laLatine,dont il avoit autresfois remporté en Fran-
ce de glorieux prix, il voulut donner à la Noue une preuve
de fon eftime dans un bel Epitaphe qu'il luy fit après fa
mort. On le peut trouver dans fes pôëmes , & il mérite d'e-
ftreleu. Jacques Ledius en fit aufly un, dont voicy les fix
derniers vers.
^/^ Uudes^ U ?{oe , fuas, tua dkerefa^a^
Certammi o, Fatum chori ?
Car-
Seigneur de la Noue. 509
Carmina quidfaciant? ^romittunt carminafamam,
JEternitatem carmina, :
Jpfa canit populos la Noum Fama per omms ,
Patentât îp fa JETER ISIJTAS.
De Frefnes auili , que les Edits de la Ligue avoient con-
traint de Ibrtir hors du Royaume, & qui s'eftoit retiré à
Lauzanne, fçachant que la Noue eftoit à Gcneuc, s'y alla
habituer , pour avoir l'avantage de communiquer fouvent
avec luy , & cette communication luy augmenta de telle
forte l'eftime que la commune renommée luy avoit fait
concevoir pour fes vertus , qu'il fe comparoit en cela avec
Chion, quand il eut fait connoifTance avec Xenophon à Bi-
fance. Car comme Chion difoit qu'il avoit à remercier les
vents contraires , & la difficulté qu'il avoit trouvée en la
navigation, parce que cela l'ayant retenu plus long temps à
Bifance qu'il ne s'eftoit propofé , il y avoit rencontré ce
grandCapitaine & grand philofophe toutenfemble, & avoit
eu le moyen & le loyfir d'y pratiquer de prés fes excellentes
qualités. Ainfi difoit de Frefnes qu'il avoit de l'obligation
aux miferes de la France de ce qu'en le banniffant aux pays
efl:ranges,elles luy avoient fourni l'occafion de pafîér 8 ou 9.
mois de temps en la compagnie de la Noue, & dans leplaifir
de fa converfation. En effe£t il me femble que c'eft avec
beaucoup de jugement qu'il faifoit comparaifon de ces
deux grands perfonnages. Car il y avoit en eux une mefme
douceur de mœurs, mefme inclination à la connoiflance des
belles chofes, mefme capacité d'efprit à quoy qu'ils fe
voulufïent appliquer, mefme génie à la politique & à l'hiiloi-
re , mefme pureté & innocence d'actions , mefme fuffifance
en l'art militaire, mefme grandeur de courage & mefme va-
leur. A quoy vous pouvez encore adioiiter , en y remar-
quant néanmoins les ad vantages qu'ils y peuvent avoir eus
l'un fur l'autre 3 mefme pente naturelle aux contemplations
Qq 3 Pl^i-
510 La VIE DE François,
philofophiques & à l'éloquence, &: mcfmes mouvemens à
la pieté. Car il eft vray que Xcnophon ayant eu ce bonheur
de naître à Athènes, au temps que les lettres y fieurifîbicnt
& que l'éloquence y regnoit ; & d'avoir efté nourry dans
l'Ecole de Socrate, avec Platon & quelques autres, qui
reveilloient la belle ame par une noble émulation, il avoit
aquis dans l'art de bien dire & dans la philofophie , un haut
degré de perfection , auquel l'autre n' avoit peu monter fau-
te d' une éducation lemblable. Mais aufly avoit il eu ce mal-
heur de le rencontrer en un temps, où tout eftoit plein
d'idolâtrie &:defuperfl:ition:auheuque Dieu avoit fait la
grâce à la Noué de naitre dans le Chriflianifme , & de rei-
gler (es inclinations à la pieté par les bonnes & pures inflru-
£tions de la vraye religion. C'efb ce mefme de Frefnes là qui
qui s'eftant trouvé pris de la Noué àLambale, lors qu'il y
futblefTé à mort, comme nous verrons cy deiïbus, & qui
ayant mis les mains fur fes papiers qu'il ne voulut jamais
rendre, publia fesdifcours Politiques & Militaires quelque
temps après. Car il eft bien vray que tandis qu'il eftoit en
prifon,veillant &: dormant , il avoit toujours en l'efprit l'ob-
jet des miferes de la France, & le defir d'y pouvoir remé-
dier, & de contribuer quelque choie à rétablir ce miferable
Royaume dans le fleuriffant eftat auquel il eftoit aupara-
vant. Et c' eftoit ce foin qui l'avoitporté à mettre la main à
laplume pour coucher fur le papier les belles &:judicieulés
confiderations qu'il faifoit furcefujet. Mais néanmoins il
avoit eu plus de defïèin de s'y fatisfaire en particulier , que
de les communiquer au public •,& s'il n'empcfchoit pas fes
familiers amis d'en prendre la lecture, & d'en tirer de l'uti-
lité, au moins fa modeftie, & le peu d'eftime qu'il faifoit de
fes propres productions, l' enflent elles fans doute empefché
de confentir qu'elles ne vinfent en lumière par le moyen de
rimpreflion, fi de Frefnes nel'euft ainfi procuré en quelque
forte
Seigneur de la Noue. 311
forte à la dérobée. Mais celuy dont la conuerfation liiy
apporta tout enfemble plus de plaifir & plus de douleur , ce
fut Guillaume Robert de la Marck Duc de Bouillon, Sou-
verain de Sedan & de Raucourt. Ce Prince , comme ellant
extrêmement affectionné à la Religion Reformée , s'eftoit
intereflé bien avant dans la confervation des Eglifes de ce
Royaume,& avoit beaucoup contribué à cette grande leuée
d'AUemansdontle Prince Cafimir donna la conduitteau
Baron de Donaw. Parce que cette armée venoit au fecours
du Roy de Navarre, &z qu'elle avoit efté faite pour luy , c'e-
ftoit à luy à y donner un Chef gênerai, pour y commander
en qualité de fon lieutenant, s'il n'y pouvoit élire en perfon-
nej & il avoit nommé pour cela le Duc de Buillon. Les Al-
lemans d'abord ne dérogèrent pas à cette nomination. Se
reconneurentce Duc pour lieutenant du Roy de Navarre,
mais ils déférèrent i\ peu à fes ordres, que Donaw avoit
toujours entre les mains la principale partie de l'autorité du
commandement. Cela donna beaucoup de fâcherie à ce
jeunePrince> qui avoit le courage grand , &:le dcplaiiïr en
eftoit d'autant plus fenfible, que Donaw n'avoit pas plus
d'âge ny plus d'expérience que luy. Néanmoins ilcuft di'
géré ce mécontentement particulier, fi les affaires publiques
îcufîent bien allées. Mais s'eftant engendré quantité de pi-
ques & de partialités en cette armée , qui firent auorter tous
les bons confeils,6<: s'eftant l'armée mefme enfin ruynée par
les mutineries,les débandades &les combats delavantageux,
le Duc de Buillon en conçeut une triftelTe tout à fait extrê-
me. Il fe retira donc à Genève incontinant après cette dé-
route, en l'an 1 587. comme la Noue y ciloit encore , & dés
qu'il y arriva il commençoit à fe fcntir de quelque indifpo-
fition. Les uns ont dit qu'elle proccdoit de l'ennuy de ion
elprit ; les autres l'ont imputée à quelques artifices delà Li-
gue, par ce qu'il mourut quantité de gens de condition &
de
3IZ La vie de François,
de mérite en ce mefme temps. D'où qu'elle vint, elle s'opi-
niaftra de telle façon & le rendit 11 facheufe , que fur le mi-
lieu du mois dejanvier en fuivant, il rendit fon ame à Dieu.
Deux jours avant que de mourir, il avoit fait fon teftament,
par lequel il avoit inftitué fon héritière univerfelle en tous (es
biens & feigneuries, Charlote de la Marck, fa fœur, à la
charge, qu'elle ne changeroit rien en l'Ellat de la religion
dans les terres qu'il polîèdoit en fouveraineté , &: en cas
qu'elle vint à décéder fans enfans , il luy fubilituoit François
de Bourbon, Duc de Montpenfier fon oncle , & Henry fon
fils , Prince de Dombes , à la mefme condition , qu'ils ne
changeroient rien en la religion quieftoit eftablie en fes ter-
res , félon la confefllon des Eglifes reformées de France.
Que s'ils le faifoient , il fubilituoit à fa fœur le Roy de Na-
varre &: fes héritiers , & derechef au Roy de Navarre & à
fes héritiers , Henry de Bourbon Prince de Condé, lefquels
il prioit de vouloir prendre le foin de procurer à fa fœur le
mariage de quelcun qui fuft d'une dignité convenable à la
nailîànce, ôrquiconfervall la religion reformée à Sedan, à
lamets , à Raucourt , & autres principautés qu'il pouvoic
avoir. Puis cela fait, par le mefme teftament il recomman-
doit d'une façon tres-particuliere fa fœur à la Noue fon
amy: luy donnoit la tutelle & le gouvernement abfolu de
toutes fes feigneuries , avec mille efcus de penfion annuelle
pour honoraire, & le prioit de vouloir ellablir fademeure à
Sedan pour cet efFe£b, luy attribuant une fpeciale intendan-
ce fur cette place là, &lailîant le gouvernement particulier
dejamets à Robert Thin, dit Schelandre, perfonnage dont
il avoit expérimenté la fidélité & la vertu. Ce témoignage
que le Duc de Buillon luy donnoit de fon amitié, & cette
confiance qu'il avoit en luy en une chofe de fi extraordinai-
re importance-, joint que ce luy eftoit une occafion de fervir
en quelque forte au public > luy firent prendre refolution
d'ac-
Seigneur de la Noue. 515
d'accepter la charge qui luy avoir efté donnée , quoy que
cette afïàire ne fuft pas làns de très-grandes difficultés.
Mais avant que de s*acheminer pour s'en aller à Sedan, il ar-
riva une choie remarquable, dont jeprendray icy Tocca-
flon de rapporter le commencement & le progrés, par ce
qu'elle fert àfaire connoillre le naturel de ce grand homme,
&favrayegenerolité. Il avoit eu une fœur nommée Mar-
guerite de laNouë,qui fût mariée avec leSeigneur deVezins,
gentil-homme de haute condition & d'cxtra6tion illuftre
dans le pays d'Anjou. De ce mariage eftoient ifRis trois en-
fans, deux filles premièrement, &: puis un fils, qui furent
nourris quelques années dans la maifon de leur pere.La mè-
re eftoit encore vivante, lors que fon mary deftournant fcs
affections d'elle, les avoir infenfiblement portées , & puis
fortement attachées fur un autre fujetjcar il devint éperduë-
ment amoureux de la dcmoifelle fuivante de fa femme. Ce
qui ayant donné beaucoup de déplaifir à cette genereufe
dame, enfin par quelque accident que ce peut eflre, elle
mourut. Quand elle fût morte , Vezins voulut par de fé-
condes nopces rendre légitime un amour qui ne l'eftoit pas
auparavant, ôcefpoufa celle qui luy avoit gaigné le cœur.
On dit que c'eft l'inclination des belles-meres de chaflcr hors
de la maifon de leurs maris les enfans d'un premier lift^&cel-
les qui n'ont point d' autre raifon de le faire, finon qu'elles
veulent eftre maiftreflès abfoluës d'un gouvernement où
elle prefument que ces enfans traverferoient leur autorité,
fe contentent de les éloigner par des voyages, par des ma-
riages, & par d'autres tels eftablilîemens. Celle-cy, qui por-
toit fes penfées plus loin,& qui vouloit que fes enfans,quand
elle en auroit, fuflent feuls héritiers de cette riche &: fleurif-
fante maifon, fuivit des voyes plus extrêmes. Elle fit mener
en cachette ces trois petits enfans à Pardic en bafle Bre-
tagne, maifon fituée furie bord de la mer, &qui appartenoit
Rr au
^ï^ La vie de François,
ai\Seigneur de Vernis, &làon les mit entre les mains d'un
Pilote Anglois , avec qui elle avoit fait convenir de les faire
périr > mais luy touché de compaflion fe contenta de les
mettre chés quelque payfan fur la code d'Angleterre, pour
y eflre nourris en enfans de bafîè naiflànce , & fans qu'on
leur donnai!: aucune cognoifîance de leur extraction. Car
ils eftoient encore tous trois fi petits qu'on ne croyoitpas
qu'ils s'en peullènt fouvenir. Ils furent donc menés en l'Ifle
de Garnefay, & fans dire qui ils eftoient , après les avoir ha-
billés en enfans de peu de confideration , on les donna à
nourrir à quelques perfonnes de l'Ifle, entre les mains de
qui l'on mit quelque peu d'argent pour cela &: de temps en
temps l'on faifoit courir des bruits que ces enfants fe mou-
roient l'un après l'autre en la maifon de leur père jufques à
feindre à diverfes fois des enterremens. Les filles ne perdi-
rent pas tout à fait la mémoire de leur origine , mais eftans
devenues plus grandes , & ayans oùy parler du Seigneur de
la Noue , elles fe reflbuvinrent qu'il eftoit leur oncle &
qu'elles l'avoient ainfi oùy appeller en leur maifon. Elles luy
firent donc efcrire, & fe firent reconnôitre à luy, & il fie
tout ce qu'il peut pour leur procurer le retour en France,
employant mefmes fes amis au confeil du Roy, pour avoir
des lettres par lefquelles elles fulîènt reconneués, & i'ay veu
quelques unes des réponces qu'on luy faifoit là deflus. Le
Pere,que l'on difoit n'avoir pas abfolument ignoré le com-
plot de la belle mère & de ceux qui la fervoient en cette oc-
cafion, fit au commencement de la refiftance àla reconnoif^
fance de ces filles : mais enfin il y donna les mains & par des
Lettres que i'ay leuës , il témoigna qu'il euft efté bien ayfe
qu'elles eufiènt efté nourries auprès de la Dame de la Noue,
femme d'excellente vertu. Mais il arriua diverfes chofes
quil'empefcherent,&ces filles demeurèrent en Angleter-
re, où elles moururent toutes deux. Quant au fils, incon-
tinent
Seigneur DE LA Noue. ^tf
tinent après qu'il eut efté expofé en fijle de Gamefay^iUixt
tranfportéà Londres, & parce qu'il cftoit plus ieune, &
qu'il n' avoir aucune communication avecques le fœurs, il
perdit prefque entièrement le fouvenir de Ton extradion , &
apprit le meftier de Cordonnier. Néanmoins , quand il fût
devenu grand luy eftant demeuré quelques idées confufes,
qu' il eftoit venu de France, &ifru de quelque bonne mai-
fon, & ayant oùy parler du foin que la Noue avoir pris de
ces deux jeunes Damoifelles, il foupçonna qu'il pouvoit
eftre leur frère, &: parce qu'il apprit que la Noue eftoit en
Flandres, il y pafla pour fe prefenter à luy. Il le fit; mais il
donna fi peu de marques & de connoifîànce de fon origine?
& laNouè vid fi peu de lumière en cette afl:aire,qu'il fe con-
tenta de donner advis à Vezins qu'un jeune homme s'eftoic
prefenté à luy qui fe difoit eftre fon fils: mais il ne fit pas
grande inftance là deflùs de peur de quelque fuppofition.
LaNouë ayant donc efl:é fait prifonnier il fe pafia fix ou/.ans
fans qu'il ouïft parler de cette aftàire, &: cependant ce jeune
homme battant, comme on dit, la femelle , s'en alla enfin à
Geneuc pour y travailler. II y avoir des-ja quelque temps
qu'il y eftoit quand la Noué yarriua, &fans qu'ils penfaf^
fentl'unà l'autre, la Noue envoya dans la boutique de fon
maiftre, pour demander quelquechaulFuredontil avoit be-
foin. On la donna à ce jeune homme à porter, &il recon-
neutbienla Nouéi car il eftoit affés reconnoifîàble , quand
il n'y euft eu en faperfonne d'autre marque qui le diftin-
guaft bien fenfiblement d'avec les autres , que fon bras de
fer. Mais il n'ofafemanifefter, parce qu'à la première fi^is
il n'en avoit pas eu grand contentement , & qu'il craignoit
del'offenfer. La Noue de fon cofté d'abord n'y prenoit
pas garde, &6ou /ans de temps apportant beaucoup de
changement, au vifage & à la ftature des jeunes hommes de
cétâge,ilnepenfoità rien moins qu'à fon neveu. Nean-
Rr 2 moins.
'516 La vie de François,
moins? ce garçon ayant efté long-temps à l'entour de fa per-
fonne pour le chaullèr , il luy vit faire quelques adions avec
grande liberté de corps 3 & tenir avec une afles belle aflèu-
rance quelques propos qui ne fentoientpas trop le compa-
gnon cordonnier. llTenvifaga donc un peu attentivement,
& s'imagina voir en luy quelque air non lèulement de celuy
qu'il avoit veu au Pays-bas, mais encore de fon beaufrere de
Vezinsjce qui l'obligeaàluy demander qui & d'oiiil eftoit.
A quoy ce jeune homme ayant répondu modeftement, qu'il
ne le fçavoit pas bien clairement, mais qu'il efloit celuy qui
avoit eu l'honneur de le voir lors qu'il eftoit en Flandres, &
qui luy avoit dit qu'il fe croyoit eftre fon neveu , fils du Sei-
gneur de Vezins , il tomba au cœur de la Noue qu'il eftoit
véritablement ce qu'il difoit. Il n'en fit pourtant pas grand
femblant d'abord, mais l'enquit de diverfes chofes, de fon
éducation à Londres , de quand il avoit efté tranfporté , du
lieu où il avoit efté premièrement expofé en Angleterre,
de la fouvenance qu'il pouvoit avoir du moien par lequel il
y avoit efté mené; & ce jeune homme, qui avoit aquis du
jugement, & fans doute quelques connoiflànces ou qu'il
n'avoitpas, ou qu'il n' avoit peu expliquer fi diftindement
auparavant , luy donna telle fatisfadion, qu'il demeura per-
fuadé que c' eftoit véritablement l'héritier de lamaifon de
Vezins. Il pouvoit le laifler là fans en faire conte , & par ce
moyen il fefuft ouvert l'entrée à la fucceflîon de fa fœur, &
cuft ramené dans fa maifon , quantité de biens qu'elle avoit
portés en mariage avec elle, & il ne luy falloit point d'an-
neau deGyges pour cacher le défaut de fon a£tion. Mais il
avoit l'ame trop belle &: trop noble pour mettre le bien en
confideration dans une telle occurrence.il prit donc ceieune
homme auprès de luy, le fit habiller & eflever d'une façon
convenable à fanaiflànce, enefcrivit à fon perequinele
voulut pQintadvoùerj commença de pourfuiureàla Cour
les
Seigneur de la Noxrë. ^17
les chofes neceflaires pour fa reconnoifîànce, & la difficulté
des temps ne permettant pas qu'il en peufl venir à bout
avant fa mort, il laifTa cette affaire à fon fils, qui la pour-
fuiuit &Pacheuaavec la mefme generofité qu'elle avoiteflé
commancée. Et il me fouvient d'avoir oùy dire autresfois,
que là Noue le père eftant mort , & le fils continuant fès
pourfuites pour la reconnoilîance de Ton coufm, ceux du
fécond li£t qui pretendoient à la fucceflion de la maifon de
Vezins , luy firent offrir beaucoup davantage s'il vouloit
abandonner. Car comme le procès eftoit fur le bureaujayant
eflé ordonné que le Seigneur de la Noue le fîls feroit oùy à
la chambre, pour fçavoir s'il perfiftoit à reconnoiftre cet hé-
ritier pour fon véritable parentj ils enuoyerent verslaDame
de la Noué qui eftoit lors à Paris pour luy faire de grandes
offres :& ne luy promettoient pas moins de vingt mille efcus
avec une terre de fix mille hures de rente. Sa femme donques
en quelque forte tentée par cette propofition,& le priant de
bien regarder à cette afiàire, parce que fi effectivement ce
ieune home n'cftoit pas ce qu'il fedifoit, ce feroit une haute
imprudence que de le priver foy-méme d'un grand bien qui
leur feroit légitimement acquisjil luy répondit en riant. Et
endoHtes-tu m^ amie ^qu* il ne fait ce qu'ilfe dit eJlrefNe 'vois tuf as
bien cju'ilreffemhktout a fait afin fer Cy à" qu'i^eji de mefme hu-
meur que luy^ Ainfi rien ne lespûtj amais détourner ny run5ny
l'autre , le père, dis-je, ny le fils , de ce généreux defîèin, de
manifefler & d'afîèurer l'eflat de leur proche parent , donc
la poflerité jouit encore de biens de la maifon de Vezins.
l'ay dit que c'eftoit une chofe qui avoit beaucoup de dif-
ficultezj que de recevoir la tutelle & le gouvernement des
fouverainetés de Sedan , de lamets , &: de Raucour , que le
Duc de Buillon avoit donnée à la Noue. Car il falloir pour
y aller, fe refoudre à pafîèr à travers quantité de trouppes
ennemies 6c fe hazarder au péril d'une nouvelle prifon. Il
Rr 3 ne
^18 La vie de François,
ne pouvoit éviter qu' il n'euft à demefler avec leDuc deLor-
raine, àquiil avoit l'obligation de ce qu'il l'avoit fort vo-
lontairement cautionné en vers le Duc de Parme. Et ce qui
lembloiteftre encore plus embaraflant que tout cela, il ne
pouvoit , ce femble , accepter cette charge avec bien-
feance fans en demander la permillion au Roy , qui non
feulement ne le luypermettoit pas 5 mais qui mefmes le luy
defendoit. Laraifoneneftoitqueles Ducs de Lorraine &
de Guife qui avoient quelque temps auparavant commencé
la guerre contre les Eftats du Duc de Buillon , prenans Toc-
calion de fa mort, & de la féblefîc d'unejeuncPrincefîe
deftituée de tout confeil &: de tout appuy, la pourfuivoient
chaudement alors, &tafchoient à fe rendre maiftresde Se-
dan ôcdejamets, conqueftes qui en efFeâ: leureuflentefté
comme ineftimables. Le Roy doncques eftant alors extrê-
mement empefché à parer aux defleins qu'ils avoient faits
contre fa perfonne & fur fa couronne , & à répondre aux in-
folens articles qu'ils luy avoient fait prefenter pour l'accom-
modement des afïaires, ne les vouloit pas offencer. C'eft
pourquoylaNouëretardoitunpeufon partement, &: ten-
toit les voyes de douceur, eflàyant de terminer le différent
d'entre ces Princes & les Eftats de Sedan, par des traittés
amiables, & fans qu'il feuftneceflaire d'en venir aux armes.
Et ils faifoient femblant de prefter l'oreille aux proportions
d'unadjuftement, afin d'amufer la Noue, & cependant
prévenir les traverfes que leur pourroient donner en cette
conquefte , ou les menées ou les forces de plufieurs autres
pretendans. Car Robert de la Marck Mauleurier, oncle du
feu Duc, difoit que dans la maifon de la Marck , il y avoit
une tacite & ordinaire fubftitution des malles , pour ce qui
regardoit les fouverainetés, & qu'ainfi elles luy apparte-
noient , parce que la ligne mafculine de l'aifné avoit défailli,
&qu' eftant le plus proche, il eftoit le plus habile àfucceder
en
Seigneur de la Noue. pc^
en vertu de la fubftitution. Le Duc de Lorraine fembloit
au commencement n'avoir entrepris cette guerre, que pour
fe vanger de quelques injures qu'il pretendoit avoir receuës^
du feu Duc: Mais quand cette caufefùt efteinte par fa mort,
il tâcha de faire reviure quelques vieux tiltres auparavant
incogneus , fur les quels il vouloit fonder fçs prétentions fur
ces terres. Touttcs les places qui font à cette heure furies
frontières de la France, ont pailepar tant de mains depuis
l'étabhffement de la Monarchie, qu'il n'efl: pas mal-aifé à
nos Rois de trouver des prétextes ou fpecieux ou véritables
pour entreprendre fur leurs voifins. Et quand cette forte
de droits auroit alors manqué auRoy,celuy de la bien-fean-
ce fuffit bien fouvent aux grands Potentats , pour s'accom-
moder de ce qui fe trouve en leurs voyfinage. Le Roy de
Navarre s'eftant chargé delà protedlion des Eglifes refor-
mées, & ayant tellement meilé {es interefts avec les leurs,
qu'ils ne fe pouvoient feparer, penfoit àfaire tomber ces pe-
tits Elbts entre les mains d'un Seigneur de la Religion, &
dés lors avoir propofé le mariage de quelqu'un d'eux avec
l'heritiere. Le Duc de Montpenfier n'avoit point de droit
ancien fur ces fouverainetés , bien qu'il fuft oncle de Char-
lote, car il ne l'eftoit que du collé maternel. Mais néan-
moins , en vertu de la fubflitution cette fucceilion pouvoit
venirjufquesàluy. Etquoy qu'il enfoit, il euft beaucoup
mieux aymé s'en faifir, fur quelque droit que ce fuft, que
non pas de la voir tomber entre des mains eftrangeres. Le
DucdeGuife, dont la vafte ambition embraflbit tout, fai-
foit fous main, &àrinfçeu du Duc de Lorraine, oifrir le
mariage de fon fils à cette héritière. En un mot cette Hé-
lène eîloit le fouhait de quantité de Héros. Mais les uns y
alloicnt à la découverte , comme le Duc de Lorraine, qui te-
nait lamets aiTicgé ^ les autres y venoient par furprife , Se
s'en vouloient emparer en faifant femblant de la fecourir.
Le
520 La vie de François,
Le Roy eut la plus belle occafion de tous de s'en rendre
maiftrejs'lyeull employé des gens qui euflènt eûaflesde
vigilance & de vigueur pour s'y lervir de Ton autorité. Mais
enHn toutes ces finefîes furent inutiles, & l'afiàirc en de-
meura dans les termes de la force ouverte que le Duc de
Lorraine employoit. La Noue donques voyant que tous
ces pourparlers d'acconimodement n'aboutilîbient à rien
qu'à faire perdre du temps 5 eftima qu'il ne falloit plus dif-
férer j & après avoir fait en grande diligence un voyage à
Heidelberg, pour conférer avec le Prince Calimir, & puis
eftre retourné en pareille diligence à Genève , pour mettre
ordre à fes affaires & à fon partement, il traverfa le plus cou-
vertement qu'il pût tout le pays qui efl: entre deux, &: arriua
àSedanheureufement ; bienque ce ne fuft pas fans courir
quelques uns des dangers qu'il avoit preveus. Quand il y
fût arriué, il trouva que les affaires eftoient en ces termes.
D'un cofté on avoit mis en avant le mariage de l'heritiere de
Sedan avec le Prince de Vaudemont , & on fe fervoit pour
cela de l'entremife de la Conteflê d' Aremberg , parente de
Charlotte , comme eftant de la maifon de la Marck: & pour
mieux faire reullir ceprojet, la Contefîe mefme eftoit venue
deLiegeà Sedan, & avoit fait tout ce qu'elle avoit peu pour
y difpofer & les efprits & les chofes. La propofition en eftoit
plauilble: car par ce moyen on fe dé veloppoit de toutes les
difficultés de la guerre i on s'afîèuroit l'amitié du Duc de
Lorraine^ Sconfemettoiteneftat de ne point craindre les
efforts des autres pretendans. Et quant à ce qui eftoit de la
Religion, le Duc de Lorraine faifoit promettre tout ce que
l'onpouvoit defîrerpourl'afteurer qu'elle demeureroit en
l'eftat auquel le deffund Duc Tavoit mife. On ne conclud
rien en cette affaire tandis que laConteftè fût là.Mais quand
elle s'en fût retournée , la chofe ayant efté mife en delibera-
<ion au confeil de l'heritiere 3 on trouva que cette propofi-
tion
Seigneur, de la Noue. ^lï
tionn'eftoit pas conforme à Tin tendon du Teftateur, que
laconfciencene permettoit pas à cette damoifelle , d'épou-
fer un homme de religion contraire, & que les promefîès
qu'onfaifoiten la recherchant, feroient en grand danger
de n'eftre pas exécutées quand on l'auroit époufée. On en
efcrivit donc à laContefîè aux termes les plus doux dont on
le peut advifer: mais ce qui vint bien à propos pour s'excufcr
fût , qu'elle mefme ayant envoyé un gentilhomme nommé
Rafoir à la Cour, pour induire le Roy & le Duc de Mont-
penlieràconfentiràcemariage, il n'en remporta point de
contentement. D'autre codé , pendant les allécs-&:-venuës
qui fefaifoient pour l'amour, le Duc de Lorraine mainte-
noit toujours le llege dejamets, Se bien que Schelandre,qui
eftoit dedans , y fift tout le devoir qu'on pouvoir attendre
d'un homme plein de vertu, 11 cft-ce que ny ayant point
d'efperance de fecours ny d'hommes ny de munitions, il fa-
lut enfin venir à quelque compofition. Del'advis donques
de la Noué la ville fût rendue à certaines conditions ho-
norables, & Schelandre fe retira dans le Château j & trefues
furent fignées de part & d'autre pour fix femaincs , pendant
lefquelles on rechercheroit réciproquement les moyens de
paix. Si on ne s'en pouvoit accorder , on retourneroit à la
guerre comme auparavant. La Noué donc fe voyant en
eftat d'eftre obligé de reprendre les armes, qu'il n'avoit
point encore reprifes pour quelque occafion que ce fuft de-
puis les articles qu'il a voit fignés avec le Duc de Parme>
craignit qu'ayant à les lever contre le Duc de Lorraine, l'on
ne donnaft une mauvaife interprétation à fon aârion au
préjudice de fon honneur. Car de tous ceux de fon fiecle,
il ny a eu aucun homme de quelque qualité qu'il fuft, plus
jaloux & plus foigneux de la confervation de fa réputation,
principalement en ce qui regardoit l'innocence & la ron-
deur d'une bonne confcience. Il publia donc un Manifeftc
S f pour
g22 La vie de François*
pour expliquer les railbns de fa refolution , Se y mit ces
chofes entre les autres. Premièrement il y failbit, comme
par forme de préface, une haute proteflation de l'intégrité
de fa confcience 5 & du foin qu'il avoit toujours eu de ne
rien faire qui peuft déroger à l'honneur &à la vertu d'un
gentil-hommej&prioitleledeur d'en demeurer perfuadé.
Puis après il fe plaignoit doucement de la dureté des condi-
tions qui luy avoient efté impofées par les Efpagnols , qu'il
difoit eftre telles qu'il fembloit que la fortune d'un fi grand
Potentat qu'eft le Roy d'Elpagne, dependift delaUberté
d'un fniiple foldat: Que néanmoins il avoit jufques-là
gardéfa parole fort religieufement , en forte qu'on nefe
pouvoit plaindre de luyiQue ç'avoit efté la caufe pourquoy
ime armée d' Allemans devant l'année dernière devoitpafîèr
enFrance, éprendre fa route par la Lorraine, bien qu'il euft
efté puiflàmment folicité parles prières de fcs amis , & mel-
mes de quelques Princes d' Allemagne,d'en prendre la con-
duite, il ne l'avoir pas voulu faire de peur de donner au Duc
de Lorraine &:au Roy quelque jufte fujet de mécontente-
ment contre luy: Que la defllis eftoit furvenuë la mort du
DucdcBuillon, quiparfon teftament avoit, comme c'eft
la coutume, recommandé fes Eftats à la protection du Roy,
déféré la tutelle de fa fœur Charlotte au Duc de Montpen-
fier fon oncle , & commis la garde de fes châteaux & forte-
reflesà la Noue, pour les défendre contre quiconque les
attaqueroit : Que beaucoup de gens avoient creu que la
mort de ce Prince auroit efteint avec fa vicies inimitiez que
les guerres paiïees avoient caufées entre le Duc de Lorraine
& luy : mais qu'il en eftoit autrement arriué , & qu'il avoit
bien paru en cette occurrence, que ce n'eft pas la feule haine
& le defir de fe vanger , qui caufe les guerres entre les Prin-
ces, comme les querelles entre les particuliers -, mais que le
plus fouvent il ny a que l'ambition 6c le defir d'enuahir l'au-
truy.
Seigneur de la Noue. 51^
truyjqui donne naiflance aux demeflez qu'ils ont avec leurs
voifins : Qu'on en avoit une preuve en ce que le Duc de
Buillon eftant mort, les Lorrains s'eftoient incontinent] et-
tés en armes dans les Eflats de Ton héritière, fille, pupille , &
deftituée de fupport: Que pour luy,il euft bien pu en bonne
confcience, & ians faire tort à la foy , repoulfer la force par
la force, comme y eftant obligé par la charge que le feu Duc
de Buillon luy en avoit donnée, quand ill'avoit eftabli dans
le gouvernement de fes fouverainetés -, & néanmoins ,
qu'avant que d'en venir aux armes 5 il avoit enuoyé un des
Gentis-hommcs de la maifon de cette héritière au Roy,
pourfupplierfaMajefté qu'il luypleuft n'abandonner pas
une Princeiïè qui eftoit en la protection de fon royaume , &c
quiimploroitfonfecours:QueleRoy avoit répondu qu'il
enefcriroitauDucde Lorrame fon beau frère, & qu'il le
prieroit qu'il fe deportaft de tous a£tes d'hoftiUté : qu'au
refte le Duc de Montpenficr, oncle & tuteur de la Princef-
fe, viendroitbien toft à Sedan, qui verroit de plus prés
l'eftat des chofes , & pourvoiroit félon fa prudence au repos
& à la feureté de ce petit Eftat : Qu'ayant reçeu ces lettres,
il s'eftoit tenu quelque temps en repos, &c qu'ayant efté à
Heidelberg pour conférer de ces affaires avec le Prince Ca-
iîmir, il s'en eftoit retourné de là à Genève, ce qui l'avoit
empefché de fe rendre fi toft àSedan.Qu'y eftant arriué,bien
qu'il euft trouvé tout le pays refonnant du bruit de la guer-
re &infefté descourfes de l'ennemy, &que fans aucun re-
fpedà la Maiefté duRoy, on ferroit tous les jours Jamets de
plus présj neantmoins avant que de reprendre les armes , il
avoit fouvent eu des pourparlers avec les ferviteurs du Duc
de Lorraine, & principalement avec la Contefle d'Arem-
berg, confine de la Princefi^, pour voir s'il y auroit moyen
d'en venir à quelque bon accommodement , & que mefrae
il s'eftoit accordé à une trefuc de fix femaines j afin qu'on
Sf2 euft
324 La vie de François,
cuftplusdeloyfir de délibérer fur les propofitions qui fc
mcttoicnt en avant : Que tout cela n'avoit de rien profité:
Que derechef il avoit tait ce qu'il avoitpû envers le Sieur
delaFerté,pourdétournerleDac de Lorraine d'une en-
treprife qui ne luy peut eftre finon honteufe & dommagea-
ble j car ce ne luy peut eflre chofe honorable, ny qui luy
tourne à profit, que d'attaquer injuftement une jeune fille
telle qu'eitoit cette Princellèjians qu'elle luy euft fait aucun
tort : & que ce mauvais confeil luy ayant des-ja tant coufté,
il luy eftoit ayfé de conje£turcr quels en pourroient eftre 6c
les progrés & riffuë.Qu'il avoir & fait&: dittoutes ces cho-
fes là avant que d'en venir à des refolutions extrêmes, afin
que l'on trouvaft moins ellrangefi ayant tant de juftes cau-
fes de faire la guerre, & s'eftant chargé de la defenfe de cet-
te pupille, & des places qui avoient efté recommandées à la
protedionduRoy, il prenoit les armes contre le Duc de
Lorraine, auquel d'ailleurs il recognoiflbit qu' il avoit beau-
coup d'obhgation de ce qu'il avoit voulu intervenir pleige
pour fahberté : qu'il devoit plus à fa patrie & àfon Prince
qu'atout autre, &que leur nom le doit emporter à la balan-
ce par defliis les bien faits de qui que ce foit : Que les enfans
mefmesfontexcufés quand ils font quelque chofe contre
leurs pères pour le fervice de leur Patrie, & qu'il n'avoit en-
gagé fafoy au Duc de Lorraine , finon à la condition qu'il
ne fift point la guerre contre le royaume de France , ou que
le Roy mefme ne luy donnaft point quelqu' autre comman-
demant: Qu'il eftoit clair qu'en faifantla guerre à l' héritière
de Buillon , on la faifoit contre le Roy & le royaume , en
laprote£tion duquel elle eftoit: parce que la condition de
l'Éftat & de fes alUez eftoit femblable, &: qu'il avoit efté
fort fagemcnt dit par l'ambafladeur que lefenat de Rome
envoyoitàHannibal, que les Carthaginois, en attaquant
Sagonte^battoient les murailles de Rome;Q^e donques en
pre-
Seigneur de la Noue. ' 525*
prenant les armes pour la PrincefleCharlotte,& pour la de-
tenfe de fes Eftats, il ne violoit point la foy qu'il avoit don-
née au Duc de Lorraine: Qu'outre l'aft-edlion qu'il devoir à
fa Patrie, il y eftoit encore obligé par la conlideration de la
tutelle de laquelle il elloit chargé , veii melrnes qu'il les pre-
noit, non pour commencer l'nijure , mais pour la repouf^
fer 5 & que le Duc de Lorraine ne faifoit paroiftre aucune
juftecaufe de les avoir le premier leuécs. Car le taifoit-il
pour quelque droit que fes devanciers enflent prétendu fur
î'EllatdeSedanj Ilnedifoitriendefemblable. Ou pour fe
recompenfer du dommage qu'il avoir reçeu de l'armée Al-
lemande qui l'année dernière avoir pafle en Lorraine ? Il le
devoir vangerjou contre le Duc de Buillon, quand il vivoit,
ou contre les AUemans , les Suifles , & les François , & non
contre une pauvre pupille qui n'avoir rien contribué à ce
dontilfeplaignoit. Mais que c'efloit vne chofe déformais
claire à tout le monde, qu'en cette guerre ceux de la ligue ne
vifoient pas, ou à obtenir quelques juftes prétentions, où à
pourfuiure par les armes la fatisfadion des torts qu'ils
avoient reçeus, & que c'efloit & au Roy & à la France qu'ils
en vouloient. Car à quoy pouvoir tendre la guerre que
l'on faifoit à Charlotte fnion la mcfme où avoit tendu l'en-
treprife n'agueres faite fur Bolongne par lesLisjueurs, & les
troubles inteftins qu'ils avoient fufcités en l'Eftat, & hors
de l'Efl:aten Pied-mont, où on avoit employé & la fînefle
& la force pour s'emparer du Marquifat de Saluées ?
Que doncques neceflité luy eftoit impofée de repoul-
fer la violence par la violence. Que le Roy eftoitou obligé
de diflimuler pour quelque temps cette offenfe que le Duc
de Lorraine luy faifoit, ou fi occupé ailleurs qu'il ne pou-
voir pour le prefent donner ordre à cette affaire : l'autorité
defaMajefliés'avillifl^ant cependant entre fes fujets, &les
gens de bien eftans par tout le royaume expofés à meurtres,
Sf 3 àran-
32^ * La vie de François,
à rançonnemcns, &: à toutes fortes d'injures plus infuppor-
tablesquela mort, &: cela au moyen de ce qu'on fouloic
aux pied la révérence des loix & des Edicls faits en leur fa-
veur. Qu'il fçavoit que les fadieuxjquiaimoient mieux une
guerre perpétuelle que la paix de maintenant, nemanque-
roientpasd'obie£terqueceftoicntlà des difcours de gens
infectez de l'herefie^ Que quant à luy il faifoit une haute
déclaration qu'il vouloit vivre & mourir en la dodtrine que
l'apoflre S. Paul avoit autres fois enfeignée à l'Eglife de
Rome, alors membre confiderable de l'Eglife Catholique
qui eftoitefpanduë en l'univers: pourveu que cette doftri-
ne fuft telle qu'ellefe pou voit receuillir des efcrits que l'apo-
ftre mefme nous a lailîes. Mais qu'on en efloit réduit à de
tels termes en ces derniers temps, que l'on tient pour Ca-
tholique quiconque hait la paix &:la concorde: qui a dans
la bouche la pieté & l'équité , maisl'injuftice & la difïïmula-
tion au cœur : qui demande le renverfement de l'Eftat , qui
fait des ligues fecrettes avec Ces ennemis -, qui fouhaitte de
tout fon cœur la diflipation du Royaume ; & le démembre-
ment de fes parties pour en profiter, & pour fe mettre en
pofTefTion de quelques pièces de ce naufrage: Qu'ayant
quanta luy de tout autres fentimens , il avoit auifi pris une
refolution contraire, & qu'il avoit délibéré de s'oppofer
tant qu'il pourroit aux pernicieux delîèins de ces feditieuxj
6c d'employer libéralement fa vie pour fon pays, pour fon
Prince, pour l'Eftat & la liberté, & pour la defenfe de la pu-
pille qui luy avoit efté commife -, & de n'attendre pas que
par fa trop longue patience, ouparfafoibleflèoulafcheté,
les ennemis du royaume s'enflafTènt de courage, &: qu'ils
luy donnafTènt la mefme recompenfe que Sylla donna au-
tresfois à fon hofte de Prenefte. Enfin il conclut que c'eft
affés parlé, Se que déformais il en faloit venir à l'action , en
laquelle, pourveu qu'elle fuft jufte, comme elle feroit, on
ne
Seigneur, de i.a Noue. 327
ne trouveroit rien à redire. D'ordinaire ces déclarations
que Ton fait, que c'eft à regret que l'on en vient aux armes,
font des propos de bienfeance , parce que la guerre a tou-
jours quelque chofe d'odieux > mais quanta la Noue, ily
eftoitii circonfpeft & fi religieux en cette occafion, qu'il en
venoit jufques au fcrupule. Ce qui paroillra en ce que je
vais raconter. AuiÏÏ toft qu'il fut arrivé à Sedan,il efcrivit au
Roy dcNavarre pour luy en donner advis,&pour le fupplier
de contribuer, ce qu'il pourroità la confcrvation de ce petit
Eftat & de celle à qui il appartenoit. Le Roy de Navarre
luy répondit avec les demonftrations ordinaires de ia bon-
ne volonté, & luy envoya dés le mois d'Octobre unein-
ftrudtion dreflee par le Pleflis-Mornay, comme elle fe trou-
ve encore maintenant dans le fupplcment imprimé à la fin
du quatrième volume de Tes Mémoires. Là il luy témoi-
gnoit qu'il eftoit tres-aifc d'entendre Ton arrivée àSedanjOÙ
Dieu l'avoir conduit à travers beaucoup de difficultés , & le
prioit de n'en partir pas , fi ce n'cftoit qu'il parufi: évidem-
ment qu'il peufl: apporter plus d'appuy & de fecours ail-
leurs. Il luy donnoit efperance de faire employer une partie
de certaines confiderables fommes de deniers qu'il faifoit
receuillir par les Sieurs des Reaux,de Haraucourt &: de
Crecy, au fecours des places de Sedan & dejamcts, 5rce
parl'advisdelaNouë, &desgens d'honneur & de confeil
qui afliftoicntl' héritière de Buillon. Il luy faifoit quelques
autres ouvertures d'autres plus puiflants fecours qu'il tâche-
roit de procurer, Scpourcequi le concernoit, il luy faifoit
tenir ce langage. Tour [on particulier fcanrA ledit Sieur de U
7{oué^que ledit Seigneur Koy ^ fi tojl qu tl fce ut le bon fuccés que
'Dieu avoit donné k la Reine d' Angleterre Ç en la défaite de la
grande armée navale d'Efpagne} il luy depefcha le Sieur de Pu-^
jol^pouirfe conjouïr avec elle^auquel il donna charge exprcffe de U
fupplier îreS'humbkment de fa part , <^pour une trcs-fnguliere
orx--
•528 La vie de François,
gratijpcation', d'affe^er quelques prifonniers notables ^ Jigrj dé s
four U deliurance entière de Ufoy duditSieur-^ dr de laperjonne du
Sieur de Teligny fonjîls ; ne dejirant rien plus ledit Seigneur Roy
que de le voir en repos , ^ libre d'exercer fa "vertu , prudence,
C^ expérience, rnefme en un temps que U malice ijr l'effort des en-
nemis de U vraye religion é* de l'Ej/at, convie ^ fo licite un cha-
cun d'apporter a leur defenfe ce que Dieu a mis de bon en nom.
Ce qui regardoit particulièrement à ce que le Roy de Na-
varre employant toutes fortes de foins & de moyens pour
faire lever une armée enAllemagnejil luy en vouloit donner
le commmandement , qu'il l^^avoit bien qu'il y auroit beau-
coup de peine à luy faire accepter, tandis qu'il luy refteroit
encore en la confcience quelque fcrupule de fa promefîè. Et
de fait voicy comment lePlelîîs-Mornay en efcrivoit àMon-
tigny,/^ Roy des Navarre defire une armée efirangere ^ à* M.
de la Noué pour chef. CMe/feurs du Frefne & de la Tuilier ie
luy enporteront les mémoires. Et cependant dijpofès-le adepofer
touffes fer upules. Comme les affaires eftoient en ces termes,
arriva la mort de M. de Guife à Blois, où le Roy tenoit les
Eflats, & cet accident apporta aux vns de la joye, aux autres
delaconfternationj à la Ligue une telle irritation qu'elle
s'emporta à des fureurs tout à fait extraordinaires. Et les
efforts qu'elle fît en ce tranfport de colère furent tels , que
le Roy ne fe voyant pas encore en eftat d'y parer, & n'eflant
pas en fureté'àBlois,eufl eu peine à trouver une des capitales
des Provincesvoyfm es où le retirer, tant l'efprit de rébel-
lion en avoit foùleué contre luy, fi Souvray ne fe fuft alîèuré
de Tours, ou il porta fa perfonne. La Noue ayant appris la
nouvelle de cette exécution 5 en jugea deux chofes. La pre-
mière , que le Roy fe vouloit abfolument détacher de la Li-
gue, & qu'il la vouloit étouffer, puis qu'il en avoit ainfî ter-
rafféleChef La féconde, qu'il y trouveroit beaucoup de
peine , &: qu'il y auroit befoin de fes ferviteurs. Et bien
qu'en-
Seigneur de la Noue. ^2^
qu'entre luy & leRoy deNavarre il fembloit qu*il y euft en-
core un grand abyfme, pour empefcher leur reconciliation,
il prévit que la neceiîité des affaires de l'un & de l'autre le
combleroit, & qu'ils ne fcroient pas long temps fans joindre
leurs armes. Pour donqucs commencer en quelque forte
cette reconciliation publique par le reftablifîement d'une
amitié particulière , de laquelle néanmoins l'Eftat peuft
recevoir quelque utilité , il cfcrivit au Duc de Longueuille,
fils de celuy chés lequel il s'eftoit retiré à Ton retour des
Pays-bas après la S. Barthélémy (lequel fils eftoit alors à
S.Quentin} & luy offrit de continuer envers luy les refpects
& les fervices qu'il avoit voués àfonpere > à qui il recon-
noiflbit avoir de grands obligations. A quoy ayant cfté re-
fpondu parce jeune Prince fort civilement, le commerce
fut bien tofl noué avec beaucoup de familiarité, de forte
que dés le mois dejanvier le Duc luy en efcrivoit en ces ter-
mes. CMon fteur^ fi vous f renés pour heur la reconnoijjance que
iUy de l' amitié qu autres fois vous avés vouée àfeuMonfieur mon
pere^ à* de celle qu'il vom portait^ je fuis tout plein de gloire qu'e-
Jiantfon héritier, je fuccede auiourd'huy à cette bonne volonté qui
vous guidoit en fon endroit; ^peux bien dire qu'à bon efcient je
jouis du plus riche héritage paternel:, puis qu'' avec voi^ la vertt^
nïefi efchcuë , dont je fais plu^s dcjlat cent mille fois que de tous les
biens de fortune quejepojfede en ce monde. Si l'aage ?neu/l plu-
tojl permis de vous rendre la preuve de ce que je vous fuis ^ c^eftà
dire tres-difpofe dUme ajfcÙion permanente à votre contente^
ment , il y a des-ja long-temps que vous l'eujjtés eue. Mais d' au-
tant quil vousplaifl quen ce regardprefcription n 'ait lieu , vous
me furchar gérés d'obligations plus eflroites , dont vous me trou-
vères a t advenir tres-bonpayeur. Cependant entrevifitons nota
de nouvelles, je vou4fuppliey é* communiquons librement cnfem-
ble.Vrayement cefia cette heure, comme vous m'écrives^ que ceux
^uf ont au cœur auekue refjentiment Francois^c^ auelaue refte du
'Te * ' dc^
5^d La vie de François,
devoir dontlefujet ejltemt envers fon Trime ^ le doivent em-
ployer ér ^oppofer atéxmoHvemens tumultueux de ce temps mi^
fer ah le , m ai s le venin de cette faôtion nouvelle, forgée pour U
ruyne de t Eflat, a fait des maladies Ji extrêmes d" contagieufes
par tout ce royaume :,que ceux quonejlimoit les plus fains (jr moins
frappes^ s'en eftans trouvés lesplu4 infectés , félon t exemple que
i^en ai dans ce mien gouvernementje crains quils n*y ait nuls re-
mèdes , ou bien s* il y en a-, qu on les applique trop tard. Puis après
cela il le met à faire quelques reflexions fur les a£tiôs duRoy
parle du mauvais eftat où eftoit la Province de Picardie, re-
prefente les confeils qu'il a envoyés à fa Majefté par un gen-
til'homme exprés 5 parle des proportions que Balagnyluy
faifoit faire, remercie laNouë d'une armée nomméePiftole
qu'il luy avoit envoyée, qu'il promet de garder chère com-
me venant de fes mains , & puis le convie à eflablir un chif-
fre avec luy. Au mefme temps il receut une autre lettre du
Roy de Navarre, qui luy donnoit advisde l'effedb que la
nouvelle de la mort du Duc de Guife avoit produit en l'Af-
femblée de ceux de la religion à Niort, d'où il luy efcrivoit.
Puis il adioûtoit:/^ vom diray donc pour le regard de Sedan (^la-
rnetSy qu' encore qu'il y ait efpoir par cette mort de quelque déli-
vrance, il ne faut laiffer d'y travailler -i (^ d'y apporter tout le fe-
cours que l'onpourra: comme de mapartjefuls après nos EglifeSy
pour leur faire trouver bon d'envoyer une bonne fomme de ce qui
fera porté aGeneve^puls que d'ailleurs on en a recouvert f peu. Sur-
quoyje vom diray que te fuis fort aife & loué Dieu de la refilution
quavésprife à" de votre déclaration; m'ajfeurant que vous paj/è-
r es plus outre» é' ne voudrés plus long- temps laiffer nofdites Egli-
fes privées du fruit de votre vertu. En cette ejperance je vous ay
déféré la charge de l'armée que nous faifons lever en Allemagne^
laquelle je votu prie de vouloir accepter , (^ de laquelle vous en-
tendre s le deffein (jT mon intention par le Sieur de Tuilerie-, que je
depefche exprés par Angleterre^comme aujjtpar k Sieur du Eref-
ne,
Seigneur de la Noue. 551
nCi auqueli'en envoyé de bons ^ amples mémoires ^ leur Ayant
commis à tofis deux cette négociation^ félon (^fotis vos bonsadvls
^ confeils , avec exprés commandement de ne rien faire fans
vouij (^ de vous communiquer pour cet ejfcB tout ce qui eft de leur
charge ^ inJiru6iion . Les deniers de Dauphinc cr Languedoc ont
pris le chemin de Genève^ à'p^^fi qu'ils y foicnt des-ja. Ceux
de Guyenne é" de deca^avec ce que l^ on pourra recouvrer £ Angle-
terre & des Pays bas, feront portés par ledit Sieur de la Tuilerie
à. Hambourg. Et s' il ne fur vient autre retardement ^jepenfe que
des aprefent on peut ufer de toute diligence a faire la levée , afn
que votre pupille en puiffe tant plutofi fenttr les premiers fruit s ^
pour la confervation de fes places , qui nous importent tant, (^
pour les gages précieux qui y font. A quoypour mon particulier je
nefaudray d apporter tout ce qui me fera pofjïble , vews voulant
bien dire cependant que quelques fom la roideur efl ncceffaire en
tels affaires, a rompre les menées ^pratiques quifegliffent, com-
me i'ay entendufe faire là , ^ comme pour r es plus particulière^
ment fç avoir du Sieur de Montigny. Préparés vous donc je vous
prie a l'effeÛ de ces chofes ^fiDieu veut qu après un tel coup de fa,
main, nom continuions en nos miferes (jr malheurs :^ fur montant
toutes difficultés (^ empefchemens qui vous pourroyent ar refier
par fer upule s faibles ér légers, que lapefanteurdes impetuofitésde
nos adverfaires doit emporter, joint le fecours (^ laffjiance que
le Roy mon Seigneur requiert maintenant de nous. le ne vous en
diray davantage pour vous affeurer déplus en plus de mon amitié.
Il en receut audî une du Duc de Montpenfier , qui luy pro*
mettoit de s'employer avec toute forte de vigueur & d'afFe-
dbion pour fa niepce,&qui luy fàifoit diverfes ouvertures des
expediensqu'ily faudroit fuiure, qu'il remettoit à fa pru-
dence. Mais tout cela n'empefcha pas que l'onzième de
Mars enfuivantjSchelandre, qui eftoit dans Jamets , ne luy
mandaft qu'il eftoit à l'extrémité , fe plaignant mervcilleu-
fcmcnt du peu de foin que le Roy &: le Duc de Montpenfier
Tt 2 appor-
33i La VIE DE François,
apportoient à garentir une place à la confervation de laquel-
le l'un avoir tant d'intereft, & l'autre tant d'obligation. Ces
paroles de fa lettre me iemblent partir d'un cœur plein d'un
noble reflentiment. Ce peu de foin donc que je voy en luy (^ Duc
de Montpenfier ) 6" <^^ tous les autres parens de madite demoi-
* felle j méfait du tout rebutter ^ à* 'vom dire une fols four tout es •>
que me "voyant au bout des chofès neccffaires pour la confervation
de cette place, pour laquelle tay employé tout mon bien , c^"* hazar-
dé manjteije fuis contraint ^fansplus m' attendre à aucunes pro-
mcffes de protection ny fecûurs^puls qu'elles font du tout vaines y
d'aduiftr de garentir non feulement maperfonne , mais ceux qui
jufques icyfe font fi fidèlement employés avec moy^puis que nos fi-
délités ^ vigilances n^ ont pu émouvoir ceux vers le f quels après
*~Dîeu noîis avions notre attente dreffee. Et quand cette place fer a
parvenue en autres mains, le Roy connoifira le profit qu'il fer a au
change , c^ Monfeigneur de CMontpenfier expérimentera fi elle
fera mieux gardée pour luy , en cas de fubfiitution^ es 'mains de
ceux h qui elle parviendra, qu'aux nofires. ïay attendu jufques a
l extrémité a m' en plaindre i mais je fiuls déformais certain d'en
parler franchement (^ fans rien dé gui fer j afin que la faute ne
7nenpuiffè efire imputée a t advenir, le foutiendray encore quel'
que peu de temps-, tel que ce porteur vous dira., dans lequel vom
pourrez en efcrire a mondit feigne ur de Montpenfier, é' ^« a-voir
réponce dans peu de temps, regrettant infiniment que je n'ay plus
les moyens défaire connoitre plus avant les effetts de ma bonne
volonté en cette place, pour le Service du Royydu Royaume , de ma-
dite demoi felle , é' àe tous les Princes ^ Seigneurs fies parens.
Dieu connoift l^ intégrité de mon cœur, le lefupplie quefafingulie-
reproteBion intervienne en cette extrémité. La Noue avoit
tous les déplaiflrs imaginables, de ne pouvoir ayder à la ver-
tu de ce brave homme , que ny le tonnerre des canons , ny
les autres artifices du feu, ny la violence du fer , n'eftonnoit
point 5 & qui foûtenoit la faim, & les autres extrémités avec
une
Seigneur de la Noue. 333
une confiance exemplaire. Mais il n'avoit ny hommes
ny argent, ny moyens d'en recouvrer, dans le delbr-
dre auquel eftoient les affaires générales. Car le Roy de
Navarre efloit à l'autre bout du Royaume: fes levées ne fe
faiibient en Allemagne que tres-lentemcnt -, le pays efloic
trop petit, & trop foible pour en fournir : le Roy avoit bien
delapcineàgarentiriaperfonne des mains des ligueurs^ &
dans les Provinces les plus voyfines de Sedan , comme la
Picardie & la Champagne, la Ligue cfloit abfolument la
plus forte. Prévoyant donc qu'il faudroit nccefîàirement
quejamets fe rendifl , il fe trouvoit en grande peine. Car
de demeurer là inutile, avec le déplaifirde voir périr fous
fes yeux les chofes qui luy avoient eflécommifes, fans y
pouvoir donner fccours, c'eftoit ce qu'il ne pouvoit ilippor-
tcr: Et néanmoins, fortir de làians avoir quelque moyen
de fe rendre plus utile ailleurs, c'elloitchofepour le moins
aufly importune. Comme il cfloit en cette perplexité, il le
prelènta une occafion qui le détermina. Le Roy avoit efcrit
au Duc de Longuevillc, que s'il penfoit avoir allez de force
pour tenir la Campagne en Picardie, & qu'il y eufl afîez de
deniers dans la recepte générale de la Province pour les en-
tretenir, il pouvoit bien y demeurer pour s'oppofer aux en-
nemis & particulièrement à Balagny , & les empefcher de
faire des progrés, & d'entreprendre contre les places qui
efloient demeurées en fon obeiflance. Mais que fi les for-
ces qu'il avoit efloient inutiles & de grande dépence , fans
autre fruit que de demeurer en garnifon, pour ne pouvoir
rien entreprendre de confiderable , ou que Balagny quittaft
la Province pour fe rendre en l'armée du Duc de Mayenne,
il luy ordonnoit de fournir les places qui luy refloient là, de
toutes les chofes qu'il jugeroitnecefiàires pour leur defcnfc,
tellement que par fon abiénce il n'en peull arriuer d'incon-
vénient, & de l'aller trouver avec ce qu'il pourroit afîcm-
Tt 2 bler
554- La vie de Françoisj
bler de Tes bons ferviteurs, pour l'afTifter en une occafion où
ils'agiflbitde fa couronne , de Ton Eftat & de fa vie: Adioû-
tant que par ce qu'il ne voy oit les chofesque de bien loin,
& qu'il n'en eftoit pas exa£tement informé , il nepouvoit
rienluy prefcrire bien nettement làdeflus, & qu'il fîftce
qu'iljugeroiteftrele meilleur pouf le bien de fon fervice.
Cet ordre douteux & irrefolu mettoit ce jeune Prince en
beaucoup de peine. Car s'il abandonnoit les places de Pi-
cardie qui reftoient dans le fervice du Roy, & qu'il en ar-
rivai: accident, outre le dommage que l' Eftat y recevoit, ce
qui luy feroit fort fenfible , il craignoit qu'on ne luy en don-
naft le blâme, ce qui peut-eftrel'euftefté encore plus. Et
s'il manquoit d'aller de fa perfonne rendre auRoy le fervice
qu'il luy devoir en une fi urgente occafion , & qu'il fuft ar-
rivé quelque funefte accidenta fa Majefté , il n'eut pas efté
confolable. Maiscequiadioùtoit infiniment à la perplexi-
té où il fe trouvoit, c'eft qu'il couroit un bruit que les enne-
mis avoient deflein d'affieger S. Quentin. Si donc ce bruit
eftoit vray , il euft voulu fe renfermer dans la place , & y ac-
quérir de l'honneur j & s'il quittoit & la place & la Province
en une telle occafion, il craignoit que l'onnedift qu'il
n'avoitpas eu la refolution de s'enfermer dans une place
menacée du Siège. En cette inquiétude il efcriuit à la Noue
du/.Marsi fSp.une lettre qui commmençoit ^inÇi.MonJîeur:
Céft aux affaires importance qu'il faut prendre confeily & prin-
cipalement en ceux ou il s'agit non feulement de la vie, mais auf/y
de l'honneur. Et je tiens pour certain que fi en ces deux occafions
le confeilefi a rechercher, encore l'efl-ilplu^ alors quavec elles le
fait de la chofe publique fe rencontre y & qu'il) 'va de la conferva-
tion de /' Eflat, auquel nou^ devons notre vie , notre honneur é'
nos biens. Cefl, dis -je , pour cela que je m'addrejfe a vom.é" '^om
fupplie de me donner advk du chemin le quel je doisfuiure entre
tant de tempeftes cr d'or âges dont notre merFrançoife efi ores agi-
tée.
Seigneur DE LA Noue. ^^f
têe. Il luyexpofe puis après qu'il n'avoitpas des forces ba-
llantes pour affronter les ennemis en ce pays-làj& que quand
il en auroit prefentement , il feroit impoiîible de les faire
fubfifter de cette imaginaire recepte générale de Picardie
queleRoyluy abandonnoit , veù que les ennemis, quite-
noient la plus part des villes, en touchoient aduellcment les
Finances. Mais il le prie d'autre cofté de pefer que fi en
cette conjon£ture il abandonne une place de cette impor-
tance, fon honneur femble y demeurer engagé. Puis il finif-
foit ainfi fa lettre. L*on ajjnroit ces derniers jours en Cour que
nom nous ejiions joints, tt à. ce que i*aypii entendre , beaucoup de
gens de bien n* en eftoient pas marris, pour C heureufe opinion que
chacun a de votre probité à* de votre grande expérience. Ce
m*eufi ejiè une bonne Efcole^ (jrje nefçaurois jamais apprendre
Part militaire avecplws (futilité que dejfom vous. La Trêve
d'entre les deux Rois,propofée premièrement par lePleflîs-
Mornay, comme chofe qui vray-femblablement devoitar-
riuer, file Roy de Navarre s'approchoit de Loire > puis
après ménagée par luy mefme, vint à fe conclurre ; car les
articles enfurent fignés le troifiefme d' Auril.Tellement que
la nouvelle en eftant venue à Sedan, la Noue ne hefita plus
ny fur le confeil qu'il devoit donner au Duc de Longuevil-
le,ny fur la refolution qu'il avoit à prendre pour luy mefme.
Ilreprefenta donc àl'heretiere de Buillon qu'il luyeftoit
inutile là, puis que Dieu ne luy avoit pas mis en main le
moyen de pouvoir défendre {^s places: Qu'en cette conion-
6ture d'affaires fa confcience & fon honneur l'obligeoient à
aller trouver le Roy , afin de luy rendre de (à perfonne le
fervice qui feroit en fa puiffance : Qu'il y alloit de la confèr-
vation ou de la ruine générale de l'Effat,dans laquelle celle
deScdan & de fes autres Seigneuries eftoit enveloppée-.Que
quand l'ennemy s'en feroit prefentement emparé, fi le Roy
fe rétabliffLit en fon autorité , il luy feroit bien rendre gor-
ge >
356 La vie de François,
ge, &que l'honneur de fa couronne, & l'interefl: de Ton
royaume obligoient. Si au contraire TEftat venoit à fe
boulvcrler fans defîlis deflbus^ny Sedan nylamecs,ny les au-
tres Seigneuries, fes affaires fuflent-elles en beaucoup meil-
leur eftatqu* elles n'eftoient alors, ne fe pourroient jamais
garentirde ce lamentable naufrage. Qu'en tout cas , elle ne
pouvoitefperer de fecours que du codé de la France, &que
quand il feroit prés du Roy il en feroitlefoliciteur. Ainfi
après avoir le mieux qu'il peut donné les ordres neceffaires
pour la defenfe de Sedan en cas de necefîlté, il prit congé de
la Princefle, & s'en vint trouver le Duc de Longueville à S.
Quentin , amenant avecluy Georges de Clermont d'Am-
boife, Seigneur de grande réputation au fait de laguerre,qui
eftoit alors à Sedan. Là il reprefenta à ce jeune Prince que
déformais la trefue entre les deuxRois eftant faite,les afîàires
des Ligueux, félon toutte apparence, ne feroient point en
ellat de leur permettre d'entreprendre un fiege tel que ce-
luydont il luy avoit efcritj Que quand il en feroit autre-
ment, il faloit qu'un homme de fa quahté regardai!: plûtoft
à fervir au gros des affaires , qui feroit toujours où la perfon-
ne duRoy fe trou veroit: Que fi Ton voyoit le fiege formé , il
faudroit tafcher de fe mettre en eftat , ou de le foûtenir , en
s'enfermant dans la place, ou de le faire lever, en mettant
quelque petite armée en campagne -, ce qui conviendroit
encore mieux à un homme de fa naiffance , ôc qui tenoit un
fî grand rang. Mais que ny ayant encore que des bruits fans
apprefts, & fans apparence, il n' eftoit ny de la generofité ny
de la prudence, de manquer fous ce prétexte à aller en per-
fonne donner auRoy des preuves de fa fidélité. Selon cet ad-
vis leDuc de Longueville pourveut à fes places,y mit en gar-
nifon les gens necefîàires pour leur deffenfe,puis avec ce qui
luy en reftoit, accompagné de la Noue, il fe difpofaà venir
trouver le Roy. Ils n'eftoient pas encore partis, que le
Roy,
Seigneur de la Noue. ^37
Roy, qui avoit fçeu leur jonction, leur envoya un ordre qui
les obligeoit à prendre une route bien différente. Il y avoit
des-ja long temps qu'il avoit enuoyé Sancy en Suifie pour
luy foire des levées-, & bien qu'il euft nouvelles qu'elles
eftoicnt faitesjil elloit en peine de leur partage , parce qu'on
luy faiibit entendre que la Ligue & le Duc de Savoye le luy
fermoientdetouscoitez. Comme il eftoit en cette peinc>
fejournant à Cliateleraut , un homme habillé en chaudron-
nier, portant unpoillon fur (on épaule, demanda à parler à
fa Majefté. On l'introduifit dcuant le Roy , &z là en fa pre-
fencc il rompit fon poiflon fait de deux lames de cuiure ioin-
tes 5 entre Icfquelles eftoit une lettre de Sancy. Par elle le
Roy apprit diverfcs particularitez de cette armée, compo-
fée de dix mille Suifles, deux mille landfquencts , autant de
François &: douze cens Reyftres, qui enfin avoient paiïe à
travers la Franche-conte, & eftoient à Port fur Saône, où
Guillaume de Sault-Tavanes les avoit joints avec enuiron
300. chevaux. C'eftoit une grollepuiflance, & qui eftoit ca-
pable de remettre les affaires du Roy, fi elle pouvoit con-
tinuer fa marche , & le venir joindre heureufemen t. Afin
donque de luy donner des chefs quieuffent l'autorité & la
fuffifanceneceflaire pour cela , le Roy efcri vit en diligence
au Duc deLongueville &; à la Nouë,leur ordonnant de tour-
ner tefte de ce cofte là, avec ce qu'ils avoient de forces,pour
prendre la conduite de cette armée , & la luy amener , avec
defence bien exprelTè de combattre, s'ils ny elloient forcés
per une inévitable neceffité. Maisc'eft une chofe eftrange
des occafions impreveuës qui fe prelèntcnt à la guerre.
Comme leurs trouppes eftoient preftes à marcher, ils ap-
prirent que Louis de Montmorency-Bouteuille , avoit par
quelques pratiques bien conduites, remené fur la fin du
mois d' Auril en l'obcïlTànce du Roy , la ville de Senlis , qui
en avoit efté débauchée quelque temps auparavant. Son
Vv Coufin
5^8 La vie de François,
Coufin Guillaume de Montmorancy-Thoré , qui s'efloit
jette dedans à la faveure de ies menées , & luy eftoient bra-
ves gens-, mais la place eftoitmauvaire,& lituée entre Paris
& les villes Ligeulcs de Picardie > de forte qu'il leur eftoit
impofllble de s'y maintenir long temps fi la nobleflè du
pays ne les fecouroit. Elle y courut prontement, & environ
cent chevaux & 500 hommes de pied s'yjetterent fous la
conduite des Seigneurs de Moucy & de Vigneul, frères, qui
yfignalerentleurzeleauferviceduRoy. Cela mit inconti-
nant une merveilleufe rumeur dans toute la Province. Car
d'un coftéles Pariflens , qui voyoient leur communication
avec les villes Ligueufes de Picardie rompue par cet acci-
dent, fe refolurent à ufer de toute la diligence imaginable
pour fe remettre en poiTeflion de cette place , avant que les
Royaliftes s'y fuflent fortiffiez. Et de fait Maineville y
mena incontinant 4000 hommes tirés de la bourgeoifie , &
à deux jours de là le Duc d'Aumale y arriva avec 200 che-
vaux, & fût fuiuy par quantité déjeunes galands de la ville,
quis'imaginoient aller à une victoire toute prefte, ôcnon
pas à un combat. De l'autre cofté,ceux qui tenoient le parti
du Roy remuoient tout ce qu'ils pouvoient pour fe mettre
en eftat de faire lever ce fiege à caufe de l'importance de la
place, & de la réputation. Le Duc de Longueville, &la
Noué nommément, quelque ordre qu'ils euflent de hafter
leur marche vers Langres, où l'armée de Suifles eftoit, creu-
rent qu'il ne faloit pas laiffer cette occafion derrière, ny
abandonner tant d'honneftes gens qui s'eftoient enfermez
dansSenlis pour le fervice du Roy. Ils y depefchent donc
premièrement Armentieres avec 300 chevaux , pour voir
l'eftat de la place & leur en faire rapport j ce qu'il exécuta
vaillamment & heureufement , ayant pafle & repaffé au tra-
vers du Campennemy, & donné advis àfon retour que les
ennemis avoient grand befoin de poudres. Ils mandèrent
donc
Seigneur de la Noue. 339
donc de Compiegne, où ilseftoient venus, tout ce qu'il y
avoit de fcrviteurs du Roy dans les environs, & Guiry, & la
NobleilëdcBrie:&de fon codé le Duc d'Aumale manda
tout ce qu'il y avoit de Ligueux, outre 4000 hommes du
Pays-bas, & des villes de Picardie, que Balagny luy avoit
amenés avec 7. pièces de canon. Le fiege cependant fe
pourluivoit chaudement, &re foûtcnoit vaillamment. Car
lesaificgés faifoient des forties furieufcs, &:les aillegeans
battoient la meuraille inceflàmment. Enfin le 1 7 . du mois il
y fût fait une grande brèche, à laquelle quelques officiers,
fuivisdcs trouppes de leur quartier, donnèrent fans com-
mandement,& en furent repouilez auec beaucoup de perte,
par Bouteville ôcpar Moucy , qui les pourfuiuirent jufques
dans leurs tranchées , & mirent de l'etiroy dans le Camp.
Néanmoins la brèche eftant plus que raifonnable, & la mu-
raille de cofté & d'autre fort mauvaife , de forte que cin-
quante volées de canon la pouvoient mettre dans le foffé,
Thoré qui avoit le principal commandement dans la place,
prévoyant que fi,comme l'on s'y prcparoit,l'on faifoit don-
ner un aflaut gênerai par les trouppes aguerries de Balagny,
il feroitimpofîiblede le fou tenir, nevoulutpasexpofèrtant
de braves gens à la boucherie , &c la ville au fac, fans aucune
efperance de l'en pouvoir garentir, & capitula de la rendre
s'iln'eftoitfecourudanscejourlà.C'eftoitaumatindumef-
me jour que les troupes du fecours avoient leurs rendez-
vous à Compiegne, où elles fe rendirent au nombre de 800
chevaux, &z 1 500 arquebufiers : mais il y avoit de jeune no-
blefle brave tout ce qui fe peut, &r. qui animée tant de la cau-
fe & de fa propre valeur, que des outrages que plufieurs
avoient reçcus du Duc d'Aumale & de fes parrifans , mon-
troit à fa contenance ce qu'elle efpcroit de l'honneur de cet-
te journée. Là il fe pafla divcrfes chofes qui m.eritcnt d'eftre
racontées a\'ant que de venir au comlTat. La qualité du Dix
V V 2 de
g4.o La vie de François,
deLongucvillejioint que T affaire le palîoiten fon gouverne-
mentj luy donnoïc l'autorité du commandement. L'expé-
rience de la Xoucj & fa réputation dans les armes , & les or-
dres exprés du Roy, vouloient qu'on le luy déferait , à caufe
del'agcdecejcune Prince, qui avoit encore peu veu. Et
peut-eftre que des gens d'une autre humeur eullcnt diiputé
à qu'il auroiti mais la generoiité du Duc, ôc la modeftie de la
ISl oué firent qu'ils dilputerent à qui ne l'auroit pas : celuy là
déférant tout à la rare & extraordinaire fuffifance de celuy-
cy ; & celuy-cy voulant que l'on rendift l'honneur quieftoit
deuàlanailîancederautre. Cette contcftation dura quel-
que temps avec beaucoup de civiUté & de fermeté> mais en-
fin le Duc l'emporta: car il déclara absolument, qu'eftanc
queftion d'une bataille qui importoit fouverainement au
fervice duRoy &:au bien de rEftat,c'ertoit à celuy qui eftoit
le plus expérimenté qu'il appartenoit de donner les ordres,
&quedansunetempefte, cen'eftpas le mieux veftu, &lc
plus noble d'extra£tion, qui gouverne, mais celuy qui eft le
meilleur Pilote, & le plus capable de fauver le vaifleau. Or
hien, dMon^eur, dit alors la Noue, puis quilvom^Uïfl je don-
nera) les ordres^ a la charge que vouô aure'^oute la gloire du bon
fuccés que Dieu leur donnera. Cela dit , il commença à mettre
les chofes en eftat de marchera mais il s'y trouva une accro-
che. Il avoit falu amafler des poudres &: des munitions pour
les jetterdans Senlis, & quelques marchands les avoient
fournies. A l'heure du partement doncques ils demandèrent
ou argent ou répondant , & ne vouloient pas que leur paye-
ment'fuft alîigné fur l'événement d'une bataille. Pour de
l'argent, il n'y avoit pas là un homme qui en euft, & quant
à entrer dans l'obligation, chacun tiroit le pied en arrière.
Il fût donc advifé qu'on envoyeroit quérir de ces gens
qu'on appelle Traittans ou gens-d'affaires, qui s'eftoient re-
tirez de Paris à Compiegne après s'eftre comme on difoit,
enri-
Seigneur de la Noué. 341
enrichis au maniement des affaires du Roy. Car on eftimoic
qu'il eftoit raifonnable que ces gens contribuaOentau bien
de TEftat une partie de celuy qu'ils avoient gaigné avec luy,
& que tant de gens de bien & d'honneur qui eftoient là pre-
fensjfe dirpofans à aller ce jour là elpandre libéralement leur
fang pour le lervice duRoyxeux là au moins le ferviifent de
leur bourcc en cette occurrence. Mais il n'y eut aucun qui
eufl allez de gencrofi té pour cela. C'eftpourquoy la Noue
qui elloit le plus doux & le plus modéré homme du monde,
ne le peut empefcher de concevoir & de témoigner de l'in-
dignation contr' eux, & leur tint ce langage en la prefence
de tout le monde. Ceji une maxime 'véritable celle quon a fou-
'vent en la bouche^ que nos biens é" nos vies font au Roy: mais il
faut faire faroifîre que nom le croyons, en des occafionsfemblables
a celle-cy^ ou il s' agit dufalut de l'Ejîat , é' non pas s'en fervir k
dépouiller des Trovinces toutes entières , tour enrichir quelques
particuliers, qui ne font dans une république que com7ne de la ver-
mine dans un tas de blé. îlny aperfonne qui ait pli^ d* obligation
nyplm de moyen de fe courir leTublic, que ceux qui font profcffîon
den tirer toutes les richeffes. CMais il ne faut pas attendre dufe-
cours de ceux quifernblent efîre nez pour toppreffion. Cefi aux
gens d'honneur a fervir gêner eufement leur patrie: Ccjl aux Gen-
îishommes entre les autres , qui doivent avoir la gêner ofité en
partage, et qui font le plus beaujleuron delà Couronne, é^leprin^
cipalfûâtien de l'Ejlat.Et ceux qui expo fent leur vie tous les iours,
ne doivent pas en ces occaftons ejîre chic h es des biens de fortune.
Tour moy, tandis que l'auray une goutte defang , d- un arpent de
terre ,ie l' emploiera) pour la deffence de l'Efiat auquel Dieu m'a
fait naitre. Cefl donc moy qui répons de ces munitions , c^ qui en
fais ma dcbte propre. Garde fon argent quiconque l'eftimera vins
que fon honneur. Puis cela dit, ilenpaHà l'obligation aux
marchands, & y engagea tout Ton bien , & mefmes le Pleiîis
les Tournelles, quoy que ce fuft une terre qui appartenoit
Vv 3 àfa
34^ La vie de François,
à la féconde femme Dame Marie dcjuré : mais elle foufcri-
vit à l'engagement. l'adioiiterois icy ce que fait d'Aubi-
gné, que pour des chofcsde mcnne nature, diverfes terres
font lorries de la maifon de la Noue, & tombées, en ce
temps là entre les mains des partifans ; & il cft certam que
Claude de la Noue , petit fils de celuy cy a acquitté cette
dcbtelà. Maisj'efcris la vie de cet illullre pour fa gloire, &
j'aydcllèin d'animer par fon exemple, la jeune noble(îè àla
vertu. Je n'efcris pas l'hiftoire de laFrancCjOii il fe rencontre
diveribs chofes qui ne font point honorables à ceux qui gou-
vernoient alors ibs Finances , & qui feroient plus capables
de décourager, que d'exciter à la fervir. Quand celafe fût
ainfi pafie , la Noue fit marcher fes gens , & pour tromper
lesefpions,illaiiîaàCompiegne ce qu'il avoit d'artillerie,
avec ordre fecret de la faire marcher une heure après, & ar-
riva à Verberie, où fon canon fût aufly mené. Son intention
cRoit de voir au commencement la contenance de Ten-
nemy , de le tafter par efcarmouches , & de combattre fi
l'occafion s'en prefentoit advantageufe & favorable i finon,
de faire retraitte, ce qu'il fçavoit mieux qu'homme de fon
temps. Car ileuft eu regret de hazarder tant déjeune no-
blerfe dans un combat fi inégal quant au nombre , fi quel-
qu'autre chofe ne luy euft fourni un fujet comme indubita-
ble d'en efperer bon fuccés. Et quelques uns ont efcrit que
quand il eut veu Pennemy de loin , & qu'il en eut fiit com-
paraifon avec la petiteiTe de fes trouppes, il gémit, craignant
quêtant déjeunes gentishommes ny trouvaiîént un dur
parti. Car il avoit auprès de luy le Conte de Mauleurier,
Charles d'Humieres, Henry Gouifiere Bonnivet, Crifto-
phe de Lanoy la Builliere , Louis d'OgniezConte de Chau-
ne, Anne d' Anglure Guiry, Colonncl de la Cavalerie légè-
re , Louis de Barbanfon-Cany , Jean Antoine de Longueval
Haraucour 5 Louis d'Eftrumel du Fretoyj N. d'Auchyla
Tour-
Seigneur de la Noue. 34:5
Tour-Brunctel , & quantité d'autres. Mais ceux pour qui
il craignoit luy donnèrent la première aflcurance d'un bon
fuccés. Car à la vcuë de l'armée ennemie, tous ces jeunes
Seigneurs montrèrent une fi grande allegreflè, & une il belle
ardeur de combattre, qu'ils fembloient avoir desja la vi-
ctoire dans les mains. jSIais ayant approché plus prés , &:
veu comme les ennemis fc rangeoienten bataille, il ne dou-
ta nullement de l'événement , & dit à ceux qui eftoient au
tour de luy , Nous leur fajjerons fur le t'entre > ce qu'ilj ugea
par la peine que l'infanterie avoit à former Tes bataillons , &
parce que foit par ignorance ou par prefomption , la Cava-
lerie s'avançoit il avant, que quand il viendroit à la charger,
elle ne pourroit tirer aucune aillftance de l'infanterie. Néan-
moins, pour s'afleurerd'auantage, il envoya des arquebu-
11 ers à l'efcarmouche, & leur commanda de taire en forte en
fe retirant qu'ils luy amenaflènt quelques prifonniers. Ce
qui ayant efté exécuté , il les fit enquérir chacun à part , le
poignard fur la gorge , Il l'ennemi avoit tiré fon canon du
Camp,pour l'amener au lieu du combat. Ayant appris d'eux
que non, il iugea que le Duc d' Aumale avoit eu une grande
confiance en lés forces, puis qu'il combattoit fans canon , &:
quant à luy, il difpofa tellement le ficn , que de tous les co-
ftez il eftoit environné & couvert de fon infanterie , de for-
te que l'ennemy ne l'appcrcevoit nullement. Sa Cavalerie
cftoit diftribuée en cinq gros. Le Duc de Longueville en
avoitlepremier&marchoit à gauche. Derrière luy efboit
le gros de la Noué & de Clermontqui le foûtenoit. Mau-
leurier marchoit en front , à fa droite efloit Humieres &
Guiry: &Haraucour cfloit derrière avec une petitte trouo.
pe de rcferue, pour ferviraux occafions. Le Duc d' Auma-
le avoit fait trois efcadrons de fes gens. Il conduifoit le pre-
mier à droite, &venoit rencontrer celuyduDuc de Lon.
gueville. Balagny menoit le fécond , & Mainevillele troi-
fiefme.
344 La vie de Fraçois,
ïieime. Comme on vint àcommcncer la charge j le Duc
d' Aumalcjqui ne voyoit point deCanonjS'avança bien loin
au devant de fon infanterie pour donner , cfperant avoir
bon marché du Duc de Longueville. Mais la Noue, qui
n'avoit point de rang , & qui s'eiloit refervé la liberté d'al-
ler où illcroitnecellàire, voyant Aumalc s'approcher, fît
ouvrir le bataillon d'infanterie qui eftoit drelîé à cela, ëc
alors Sarmoife,qui commandoit l'artillerie, la fit jouer (i
à proposj qu'elle emporta trois rangs de lefcadron que com-
mandoit Balagny. Aumaîe ayant veu qu'il s'cftoit trompé,
voulut reparer fa faute, & fe mit au petit galop pour aller à
ce canonjaiin que s'en eftant rendu le maiftrcil n'en receuft
plus d'incommodité : mais une féconde volée, fit le mefme
eite£lque la première, ou mefme encore plus grand. Non-
obstant il poufîè, &c quand il fûtà jo pas, trois censarque-
bufiers adiuflez expreffément pour cela, fe mettans furie
genoùil, firent une fi furieufe décharge fur fa troupe , &c ren-
verierent tant d'hommes & de chevaux, que les gens d' Au-
maîe commencèrent à quitter leurs rangs , & à fe mettre en
deibrdre. Puis comme il faifoit ce qu'il pouvoit pour les
refi:abhr, unetroifiefme volée, chargée à cartouches, fur-
vint, & par le carnage qu'ellefît, & l'eftonncment qu'elle
donna , elle fit perdre à fes cavaliers l'ordre & la contenance
de gens de guerre. Quand la Noue les vit ainfi esbranlez, il
commande à trois gros enfemble de donner , & luy à la tefte
d'un, & dix pas devant fa troupe, donne le premier avec
impetuofité. Au mefme temps les ailicgez à la veuë des-
quels le jeu fejoùoit, for tent, 8c viennent prendre les en-
nemis à dos. ÎDe forte que fe voyans chargez & par devant
& par derrière, il s'effrayent, ployent, & lafchent le pied.
AumaleSc Balagny font ce qu'ils peuvent pour les arrefter,
crient, tcmpeftent, exhortent, injurient 3 mais tout cela in-
utilement j car la Noue &c fes gens les pouiïbient fi vive-
ment.
Seigneur de la Noue. ^^^
ment 5 que liors-mis ceux qui ne peurent fuir , aucun ne de-
meura fur la place.Desfuyards,lcs uns furent taillés en pièces
par ceux qui les pourfuivoientilcs autres qui ne cognoidbiét
pas le pays 5 ou que la frayeur avoit traniportés, s'allèrent
précipiter dans un marais quieftaudeflousdereltansprcs
de l'abbaye de la Vidloire : Les autres mieux montés & qui
fçavoient mieux les cheminsjcoururcnt jufques àParis à tou-
tes brides. Cependant le gros de l'infantene demeuroit fur
pied. Mais quand ellevid la Noue, qui ne s'efloit pas em-
porté à la pourfuite des fuyards 5 tourner vers elle avec une
belle & liere démarche , elle fc débanda fans rendre aucun
combat, & jetta les armes bas pour fuir plus légèrement.
Vne partie fe fauva dans les bois de Chantillv- une autre fut
paffée au fil de Tepée, & après la fureur du combat , mille ou
12 00 furent fûts prifonniers. Auraaîes'en fuit à S. Denis,
où il tafcha de ramalîer les relies de fon débris;Balagny fe ri-
tira à Paris,pour empefchcr que cette difgrace n'y apportaft
quelque changement dans les inclinations du Peuple N. de
Sclauoles-Chamois,honime de réputation au fait de la guer-
re, fût tué dans le combat; Mais le brave Maineville,
voyant les affaires defefperées , fe retira au Canon, que l'on
n' avoit pas remué du camp, &: là combattant vaillamment,
& comme un homme qui vouloit mourir , il fût tué en ce
lieu d'honneur. Ce que la Noue fit remarquer à la Noblel-
fequil'accompagnoit, donnant beaucoup de louange à la
vertu du defFunâr.ôc difant que c'cfloit là ou d' Aumale,qu!
eftoit le General, dcvoit aller maintenir fon honneur en la
, déroute. Les Royaliftes perdirent fort peu de gens en cette
bataille, &un feul de condition, afçavoir Meuilliers -, Louis
deBarbanfon y fût fort blefîe, mais il cnsiuerit.LesLieueux
y lamercnt 200 morts, dixpiecesde Canon; prefque tous
leurs drapeaux, tout leur bagage, & avec cela grande quan-
tité de riches marchaadifes &: de bijoux, que les Pari fi ens
X X avoient
34^ La vie de François,
avoient apportés au camp, & qui s'y vandoicnten des bou-
tiques, comme aux Galeries du Palais. Apres la bataille, la
Noue fe retira en Ton quartier , & y fit arranger des pierres
pour rcpaiftre defîus de ce quefes gens avoient apporté dans
ies paniers.Là toute cette belle noblefie qui avoit combattu,
& les officiers de l'arméejle vinrent trouver-, tant pour le fé-
liciter de fa vi6loire , & luy donner les louanges qu'on a de
coutume de donner à unGeneral après une fi glorieufe jour-
née, que pour recevoir les ordres de luy. Mais luy avec fa
douceur & fa modeftie ordinaire j Mefjîeurs , dit-il, c'eftaié
General après Dieu qu^ appartient la gloire de la vi6fotre ; ér 'voui
fçauh bien que ceJlMonfieur leDuc deLongueville qui Cejl.^ant
aux ordres, il a voulu que je les donnajfe avant (jr durant le corn"
bat. lel'ay fait parce qu il l^ a voulu: a cette heure ma charge ejl
p^0^i & cejl de luy que nom les devons tom recevoir. Allons donc
a Senlisoii ileft^ é' otije vom accompagner ay pour luy rendre nos
devoirs , & fça'rwir de luy ce que nom avons a, faire. Il avoit
paru grand dans le commandement , & terrible dans l'exé-
cution, &: ce glorieux fuccés avoit donné un extraordi-
naire éclat à fa vertu militaire. Mais il donna encore plus
l'admiration de foy par cette dernière action , & confir-
ma cette opinion qu'on avoit toujours eue de luy,
que de tous les braves hommes de fon temps, il eftoit
un des plus vaillans , de tous les grands capitaines , un
des plus expérimentés, mais que de tous ceux qui avoient
aquis une haute réputation dans ce métier, il efl:oit in-
dubit blement le plus fage. Et je ne puisicy paiïer fous ^i-
lence une preuve que ceux de Senhs ont donnée de l'eftime
extraordinaire qu'ils ont depuis toujours faite de fon excel-
lente vertu. C'eft qu'encore , qu'il fût de la Religion Re-
formée, & quefesdefcendantsyayent perfeveré, fi efl:-ce
qu'à la proct iTion qui fe fait tous les ansà Senlis au jour que
la ville fut délivrée , après qu'on a fait les prières pour le
Roy,
Seigneur de la Noue. ^47
RoyjOnles fait pour le Sieur de laNouë & pour fa pofterité.
Le Duc de Longueuille &c la Noue ayans donné ordre à
tout ce qui eftoit neceflâire pour la conlërvation de Senlis,
partirent dés le lendemain avec leurs trouppeS) pour aller
au devant de l'armée cflrangere, Iclon l'ordre qui leur en
eiloit donné. Et la Noué fe haitoit tant qu'il pouvoit pour
la rencontrer entellieu qu'il s'en peullfervir pour faire lever
lefiegedejamets, que Schelandre defcndoit encore avec
une vertu incroyable. Mais elle eltoit defia avancée trop
avant pour rebrouiler, 8c puis Sancy, qui l'amenoitjavoit re-
ceu ordre très exprés du Roy que fans s'arrefler à quoy que
cefuftj & fans fe détourner de fa route : il vint droit à luy,
parce que de cette armée depcndoit en grande partie lere-
tabliflement de (es affaires. Ils la ioignirent donc en Bour-
gongne, & malgré le Duc de Mayenne , qui eftoit à Mon-
tereau, & qui fe vantoit de la combatte au paflage , ils luy
firent pafler la Seine , & l'amenèrent au Roy , qui ayant
pris la campagne quelque temps auparavant, eftoit venu juA
ques àPontoife, qu'il tenoit alors afliegé. En mefme temps
cette armée arriva & Pontoife fe rendit, dequoy le Roy re-
ceutune grande joye: Quant à la Noue, il n'en eut pas
moins d'avoir l'honneur de fan*e la révérence au Roy, qui
luy donna beaucoup de témoignages de la continuation de
foneftime ôcdefe bonne volonté, n'oubliant pas les der-
niers fervices qu'il luy avoir rendus en la bataille deSenlis,&
en la conduite de cette armée.Et pourles reconnoiftre il luy
fitexpedier le Brevet delà première place de Maréchal de
France qui viendroit à vacquer & y adjoufte divers dons,
comme entre autres celuy de l'Abbaye du Mont-dieu près
Sedans, & des bois de Fuftage qui en dependoient, qu'on
cftimoit plus de cinquante mil cfcus; mais il ne retira aucun
fruit de ces gratifications. Il eut aufly un contentement in-
croyable de revoir le Roy de Navarre, qui accompagnoit le
Xx 2 Roy,
34^ La vie de Fî^ançois,
Roy, &: receu de luy, après neutans eiiciers d'abrence, des
demonftrarions de reiidreile qui ne le peuvent reprelenter.
11 vid quantité d'autres Princes , grands Seigneurs , perfon-
nes de qualité les amis, qui tous luy firent des carelies cor-
diales ; car comme il eltoit véritablement aimable , auiiy
eftoit-il véritablement aymé. Le Camp du Roy eftoit alors
plein d'alegrelîè, & d*elperance de l'avenir. Mais les chofes
humaines Ibnt fuiettes a des révolutions ellranges. Cette
belle &fîeuri{îante armée que le Roy le voyoit alors, ne
. devoit pas demeurer inutile, &le plus beau , & plus avanta-
geux exploit auquel on la pouvoit employer eftoit la prife
de Paris. Il ftit donc refolu qu'on en commenceroit le liège,
& des-ja ileftoit formé,quandJacques Clément, Jacobin de
religion, s' eilant fait introduirez S. Clou dans la chambre
du Roy , fous prétexte de luy dire en particulier quelque
chofe d'importance,luy donna d'un couteau dans le ventre,
de quoy il mourut trois jours après. Cet accident mit dans
fon camp une confternation extrême, & dans les efprits des
hommes une merveilleufe confufion de penfées & de fenti-
mens. Le Roy de Navarre, devenu par ce moyen Roy de
France, qui fembloit devoir tant profiter de CQttc mort,
fut pourtant celuy qui fe trouva en plus grande peine dans
ce changement, llyavoitde deux fortes de perfonnes au-
tour de luy , les Catholiques & les Reformez. Pour ceux
cy, leur confcience, leur honneur > & leur intereft , les atta-
chotentinviolablementà faperfonne, comme au légitime
héritier de la Couronne, au protecteur de leurs Eglifes &
de leurs affaires , & à celuy de qui l'eflabliflèment en la roy-
auté pouvoit , & félon l'apparence devoit eftre extrême-
ment advantageux à leurs perfonnes & à leur religion. Car
quant à leur religion, il la profeiïbit , & jufques là il enavoit
procuré l'avancement. Et pour le regard de leurs perfon-
ncsj c'eft oient eux qui l'avoient? s'il faut ainfi dire, cou-
vert
Seigneur de la Noue. 349
vert de leurs armes contre la perleciition de les ennemis. Il
fe pouvoit donc bien fier en eux pour ce qui eft de leur fidé-
lité, mais ils efloient en petit nombre en comparaiibn des
autres, &n'avoientny les principales charités, ny les prin-
cipales forces entre les mams. Les Catholiques n'eiloicnt
pas tous d'un lentiment. Plufieurs dilbient ouvertement
qu'ils ne le recognoillbient point fi dés lors il neleran-
geoit dans la Communion Romaine, 3c le Duc deLon-
gueviUes'eftantexcufé de luy porter cette parole, d'Oeuc
bien la hardiefle de fe charger de cette commiflion. Quel-
ques autres n'eftoient pas fortfcrupuleuxen cette matière:
mais ils faifoient femblant de l'eftre , afin de faire leurs aftài-
res, en prenant advantage de Poccaiion. Et tel eftoit le Ma-
réchal de Biron , qui fit quelque temps le renchéri fi on ne
luy donnoit le Perigort en fouveraineté. Vne autre partie
ne faifoit pas difficulté de le reconnoitre , mais c'elloit à
certaines conditionsx'efi: qu'il fe fifl: inftruire dans fix moisj
que cependant il nepermill aucun exercice de la religion re-
formée ; qu'il ne donnall: aucune charge ny aucun gouver-
nement à ceux qui en faifoient profefiion <k qu'il permifi: à
l'alîémblée de députer vers le Pape, pour luy faire entendre
& aggrier les raifons qui obligoient la Noblefie de demeu-
rer au fervice d'un Prince feparé de l'EgUfe: Et le chef de
ce party eftoit François de Luxembourg Duc de Pincy , qui
luy en porta la parole. D'autres fe retirèrent fans dire ouver-
tement pourquoyj comme le Ducd'Efpernon. Et ce qui
l'embaraffoit pour le moins autant que tout cela, c'efi: qu'il
fçavoit bien que ces differens mouvemens fcroient fuivis en
beaucoup delieux, félon les diverfes impreilions que l'on
donneroitaux peuples, aux gtandes villes , & à la Noblede
des Provinces. En cette perplexité il avoit befoin de bon
Confeil, & il en cherchoit entre Ces ferviteurs les mieux co-
nnus 6c les plus fidèles, entre lefqucls eftoient la Nouë,Gui-
Xx 3 ry.
35*0 La VIE DE François,
ry, Chaflillon, &: quelques autres. Davila dit que dans
rafîemblée que le Roy forma de ceux là pour les conraker,
le Seigneur de U Noué^homme qui avoit une grande pratique des
chofes du monde ^ tout Huguenot quilejioit^dit librement au Roy y
qu^ilne creuft pas d'eflre jamais Roy de France , s'il ne fe rendait
Catholique : mais qu il fallait que ce changement fe jijî avec re^
tutation-ié' nonpas aufreiudtcede ceux qui l'avaient fer vy^
maintenu fort longtemps. A quoy il adioùte incontiiiant : A»
c ont r aire i du PleJJïs-Mornay., (^ toute û Efcale des UMiniJir es mi-
rent en avant la liberté de confcieme, é* ^^ caufe de l^ieu^ contre
les grandeurs du monde , infijiant fart la deffiis. Cet endroit de
rinftoire de ce per Tonnage 5 avec plufieurs autres obferva-
tions qu'on y fait , me confirment en l'opinion que l'en ay
eue depuis long temps^ qu elle eft autant baftie fur l'imagi-
nation & fur le raifonnement de l'auteur , que fur la venté
des faits & des occurrences qu'il raconte. Et de fait il eft ar-
rivé à d'autres Italiens de compofer àts Hiftoires à peu prés
comme l'on fait les Poèmes & les Romans , & pour faire un
tiffu de narrations qui s'entretint , y méfier avec le vray ce
qu'ils ont iugé vray-femblable. le fçay tres-bon gré à Meze-
ray , homme qui n'eft point amy de la profefîîon des Refor-
mésjde n'avoir pas mefme creu vray-femblable que laNouë)
qui eftoit paflîonnément amoureux de fa religion , & tout à
fait détaché des vains interefts du monde, euft voulu per-
fuader à autruy ce qu'il n'euft pas voulu faire luy mefme.
En efFeft, c'eft faire d'un des plus finceres de tous les hom-
mes , &: ôiÇ.s plus purement attachés à tout ce qu'il croyoit
eftre des droits divins & humains , un de ces Politiques de
l'Ecole de Machiavel, qui font fervir la rehgion à leurs affai-
res 5 & la tournent à leur pofte félon les conion6tures du
temps. C'eft faire dans {t^s advis, dépendre de la confidera-
tion des chofes humaines & des apparences du monde , un
homme qui avoitconftammentvefcu dans la réputation de
n'avoir
Seigneur DE LA Noue. 35-1
n'avoir point d'autre maxime dans Tes délibérations , finon
le devoir & l'honneur 5 & qui particulièrement en matière
de religion, avoir cette opinion de la Tienne, que quelque
perfecution, & quelque dirgrace qu'elle ibuftrift, elleeftoit
pourtant invincible & qu'elle regagneroit le defîus. Car
c'efl: de luy que nous avons ce beau mot , que âms les guer^
r es faites pour U dejfenfe de U religion reformée y les hommes
avaient fouvent efté vaincus ^ mais que la caufe ejlott toujours
demeurée viBorieufe. Enfin, c'efl: faire que l'homme de
Ion fiecle qui a efl:é le plus ialoux de conferver la réputa-
tion d'en:re h-omme d'honneur & de probité , fe foit expofé
auxjugemens tacites de ceuxquil'écoutoient en cette con-
fultation, aux reproches melhies du Roy, à quiilavoitfi
fouventconfeilléla perfcverance, comme les lettres que i'ay
cy deflus rapportés en font des témoignages affés exprés , &
aux difcours fmiflires & defavantageux de tous ceux de la
rehgion , parmy lefqucls vouloir demeurer, & avoir cette
réputation d'avoir donné ce confeil au Roy, c'eufl: efl:é une
extravagance de jugement, ou une efpece d'impudence. Je
fuis tres-ayfe que Mezeray ait adioûté outre cela , que ceux
qui ontaflifl:é à ces confeils ont depuis afieuré qu'aucun des
difcours de la Noué n'approcha jamais de ce fentiment.
Car efl:ant homme judicieux & de bonne foy , & qui dans la
compofitiondefonhifl:oire, s'efl:propofé la louange de la
pofl-erité , il n'aura pas mis cela en avant qu'il n'en ait efté
très-bien informé. Mais quantàce qu'il dit qu'il peut ju-
ftiffier contre Davila , que lePlelfis-Momay n'eftoit pas
alorsauprésduRoy , mais à Saumur, qu'il fortifioit félon le
commmandement qui luy en avoitefté donné , c'eft chofe
qui ne reçoit aucune conteftation. La vie de ce héros en
parle en ces propres termes. Le Roy fût ajlafpnépar ce m: [éra-
ble lacopin lac que s Clément^ le 2. Aoufl dans fa garderobeàS.
Cloujur le point qutl ejîott de réduire Parts. Monfieur du FleJJis
fi
35^ La VIE DE François,
fe trouva lors ahfent du Royfon maiftre^ ainfile voulut la fatalité
des affaires^ ou Ufiennefrofre. La ville deSaumur ceinte de tou^
tes parts de places cfjnemies y avoit befoind'eftre for tîffîée en di-
ligence. Et le Roy de Navarre Iny avoit com-mandé, bien .< ue court
de toutes chofes, de ny épargner argent ny crédit. Et toutes les
lettres, qui Ibnt au commancement du fécond volume de les
Mémoires , imprimé long temps avant l'hiftoire de la vie ,
juflifient la meliiic choie , & que quand le Roy fût tué à S.
Clou, il efloit malade à Saumur. De forte que Davila a fans
doute fait ce conte àplaifir, & s'eft imaginé qu'en cette
grande variété de confeils ^d'intereft qui parurent en cet-
te occafion , ce difcours auroit bonne grâce en la bouche
d'un homme prudent, & qui avoit une grande pratique des
chofes du monde. Quoy qu'en die cet hillorien-il eft certain
que dans ceconfeililfutarreftéd'une commune voix, que le
Roy,quoy qu'il en peufl: arriuer, perfevereroit en fa croyan-
ce, & qu'il clonneroit aux Catholiques tout autre contente-
ment qu'ils pourroient dcfirer, fallull-il mefme relâcher
quelque chofe de l'autorité royale & du bien de l' Ellat. Le
Roy ayant efté obligé delaiflér le fiege de Paris, que Henry
III. avoit commancé, fît un voyage en Normandie, & de là
alla en divers autres lieux où le bien de fes affaires l'appel-
loit. La Noue l'y fuivit prefque toûiours , eut part en tou-
tes les glorieufes adions militaires que ce Prince fit , & mei-
nies au combat d'Arqués, à l'attaque des faux'bourgs & de
]a ville de Paris, où il courut rifque de fa vie , & à la bataille
d'Iury, ou il fe fignala comme un homme de très-grande
conduite, & d'une rare valeur. Et ce qui luy arriva à l'atta-
que de Paris mérite d'eflre rapporté. Le Roy ayant fait une
entreprife fur cette grande ville , la Noue forma fon deiTeiii
d'attaque vers la porte de Nèfle 5 pour gaigner le quay par
l'eau qui coule au pied de la tour. Le Roy luy donna pour
l'exécution de ce deflein trois Regimcns François j quel-
ques
Seigneur de la Noue. 5^5
iiqeslanfquenetz, & quatre cens gentils-hommes pied à ter-
re. Ce généreux veillard toujours ardent aux aftions
d'honneur, après avoir donné les ordres de fon attaque,
s'eftant mis à la tefte de fes gens , arrefla luy mefme Telfeâ:
d*un deflein il bien conçeu : Car marchand le premier pro-
che de la tour il tomba dans un lieu profond ; de manière
queceuxquilefuivoients'eflans arreilés pour l'empêcher
de fe noyer 3 ceux de dedans pourveurcnt cependant à leur
leureté, & ainfi cette entreprife fut inutile. Mais fi fon
confeil euft elle fuiuy après la bataille d'Iury5il y a toute ap-
parence que les affaires du Roy s'en feuflent extrêmement
avancées. Il difoit que les fuyards qui s'eftoient fauvez
dans cette grande ville de Paris , y auroient fans doute ré-
pandu une grande terreur parmy une populace accoutumée
à fon ayfe & non aguerrie. Et que fi le Roy s'alloit montrer
devant les fauxbourgs en perfonne avec fon armée vido-
rieufe,il fe pourroit prefenter telle occafion,que quclqu'au-
tre deflein que le Roy formaft pour receuillir le fruit de fa
vi£boire , il ne Uiy pourroit eftre à comparer > parce quefî
une fois il eftoit maiftre de Paris 5 le refteneluy donneroit
gueres de peine. En eftecl les choies y eftoient en telle dif-
pofition alors que quand il yeudfalu mettre un fiege tout
formé, on y euft trouvé moins de difficulté qu'on ne fît de-
puis. Car ce coup avoit tellement eftourdy les fcize qui
s'eftoient emparés du gouvernement , qu'ils ne fçavoient
ce qu'ils faifoient. Les Royaliftes, qui y eftoient en grand
nombre, & qui néanmoins n'ofoient paroiftre , parce qu'ils
n' eftoient pas foûtenus, fefeuflent indubitablement décla-
rés: & le peuple, qui fe tourne ordinairement du côfté des
evenemens, & qui regarde aux chofes prefentes , euft efté
ayféàesbranler,fiaprés une fi grande vidoire il euft veu
le Roy venir à luy en eftat de triomphant. Il ny avoit dans
la ville ny vivres ny munitions, ny gens de guerre , ny canon
Yy ea
554 La viedeFrançoi^,
en eftat de tirer, ny homme de commandement qui fufl: ca-
,pable de contenir dans l'obeiflance une populace déréglée,
ôfluiceptible, comme une mer, de toutes Ibrtes de mouve-
mens. Le Duc de Mayenne n'euft oféy retourner fi toft,
jufques à ce que le temps luy euft redonné une partie de
Tautoritéque fa défait luy avoit oflée. Les murailles de la
ville eftoient en divers endroits en tel eftat qu'on y pouvoit
monter &defcendre fans échelle, & il n'y avoit point d'or-
dre pour les reparer. Enfin, dans les grandes chofes,^: prin-
cipalement à la guerre,la réputation fait tant , que fur le feul
bruit de la victoire de Pharfale , Jules Cefar tenta & exécuta
heureufement des entreprifes , qui en une autre faifon euf-
fent deu palier pour téméraires. Tel eftoit l' ad vis de laNouë,
que le rcfte du Confeil n'approuva pas: non parce qu'on
euft de meilleures raifons que luy , mais d'autant que le
Maréchal de Birony dominoit , qui n'approuvoit point de
confeil dont il ne fuft pas l'auteur, & qui s'eft toùiours con-
duit de telle façon , qu'on a eu fujet de croire de luy qu'il ne
vouloit pas la fin de la guerre. Quant à ce que Mezeray
adioùte qu'il a appris de quelques uns, que les religionnaires
ainfi nous nomme- t-il,quoy qu'un hiftorienCatholique euft
eu meilleure grâce de dire, ceux de la. rcligion^ott Us Reformez,^
commeunhiftoriendelarehgion, les Catholiques & les Mi-
niftres détournèrent le Roy de fuiure cette propofition,par
ce qu'ils eftoient mal fatisfaits de luy, & qu'il n' avoit enco-
re rien fait pour leur avantage,ny niefme pour leur feureté,
jenedoutepas qu'il nel'aitoiiy dire, puis qu'il le rapporte
ainfi. Encore a t'il eu cette diferetion de ne l'affirmer pas
pofitivement, & de le propofer fous un peut-eflre. Mais les
Miniftresn'avoientà l'heure aucune entrée au Confeil du
Roy, & les Catholiques ne leur permettoient que le moins
qu'ils pouvoient d'approcher de fa perfonne. Le Pleflis-
Mornay eftoit alors le principal defesGonfidens,donton
n'eut
SeI GNEUR DE LA Noué*. 9jr
n'eut jamais cette opinion qu'il retardait les vidboires de ion
Maillre. D'ailleurs, ceux de la religion f^^avoient bien que
fi leRoyn'avoit encore rien fait pour eux,c'cfl: qu'il n'eftoic
pas eftabli, &: qu'il avoit peur en les contentant , d'oft-cnfer
les Catholiques. Plùtoft doncques ileuftefté afFermi fur le
throihe, en eftatde ne rien craindre, ôcplûtofl: aufly eufienc
ils deu eiperer la fatisfadtion qu'ils demandoient , ce qui fût
depuis juftifié, par l'expérience. Et pour le regard de ce
qu'il dit qu'ils avoient découvert par quelques paroles qu'il
laiflàclchapper, qu'il s'accommoderoit volontiers avec les
Parilienspourla religion, s'il ne tenoit qu'à cela qu'ils ne
s'accommodaflènt avec luy pour le refte, peut-eftre cuft-il
bien fait de fe palier de reprefenter ce Prince la avec vne
conicience il accommodante. Mais quoy qu'il en ibit , cela
n'empefcha pas ceux de l.i religion de fervir très -fidèle-
ment le Roy quand il allicga Paris quelque temps après, &
il n'y eut que les Forts où ils commandoient, qui n'y laifîàf^
lent entrer des viures. Mezeray a donc fans doute meilleu-
re raifon de croire que François d'O, Sur-intendant des fi-
nances, grand ennemy de ceux de la religion, & quelques
autres de ion humeur, aidèrent à divertir ce deiîèin, parce
qu'ils s'imaginoient que fi le Roy reduifoitParis par la voye
désarmes, il auroit droit de la traitter comme une ville de
conquefte. Quoy qu'il en foit, l'armée demeura quinze
jours à Mantes & aux environs , & cependant la Ligue eut le
loyfîr de revenir de la pamoifon ou la bataille d'Iury l'avoit
jettée: & le Roy après avoir pris Lagny, Provins, Monte-
reau, Bray, Melun , & quelques autres places , & tenté Sens
inutilement, vint mettre le fiege devant Paris,dont les habi-
tans n'ciloient pas encore fort bien pourveusàla vérité, mais
qui revenus de leur eftonnement , & fortifiez de la prefencc
de quelquesSeigneurs,apporterent à leur defenfe une ardeur
&; une obftination incroyable. Et ce fut la Noue qui en fit
Yy 2 la
^^6 La vie de François,
la plus haute expérience. LeRoyayantefté desja S.joursà
ce fiege, & voyant que ion armée avoit de la peine à garder
exactement douze ou treize lieues de circuitjs'advifade faire
quelque grand eftort pour attirer les Pariilens au combat,
efperant que cette bourgoifie ne tiendroit pas devant des
gens accoutumés à vaincre, & que foitparefpouvante ou
bien par fedition, la ville fe pourroit porter à quelque bonne
refolution , quand elle fe verroit pleine de morts. Pour faire
cette attaque il choifit la Noué à qui il donna ordre d'atta-
quer le fauxbourg S. Laurent , avec trois regimens d'infan-
terie, foûtenus par deux compagnies de chevaux-legers, qui
eiloient placés comme en quelque efpece d'embufcade à
Montfaucon, & épaulés de 600 hommes d'armes , que le
Roy mefme en perfonne tenoit preft derrière Belleville.
Pour fe faire entrée dans les retranchemens de l'ennemy,
encasqu'ilnevouluftpasfortir, on avoit planté deux bat-
teries de trois pièces chacune, Tune à Montfaucon , & l'au-
tre fur la Montagne de Belleville, d'où on lafcha deux ou
trois volées de canon. Maison n'eut pas la peine de les al-
ler attaquer là dedans. Le Chevalier d' Au maie for tit avec
hs regimens de Montilly , Difimieux , & Cafteliere > Les
Suifles y accoururent, & les braves d'entre les Ligueux : &:
bien que le Chevalier d' Aumale ne fuft qu'en pourpoint , il
donna avec Ces gens de telle furie dans le gros des Royali-
ftes, qu'il perça le bataillon des gens de pied, culbuta les
cheuaux légers, & quelque devoir que fifl la Noue de com-
mander &: de combatre , il ne le fçeut empefcher, après
avoir fait ce defordre,defe retirer au petit pas. La Noue,
piqué de cette bravade , ayant remis fes gens en ordre , fîc
donner deux fois auecque vigueur dans les retranchemens,&
en ayant encore efté repoufle avec quelque perte , il y fit une
troiliefme attaque en perfonne , & poufla les ennemis vive-
ment. Mais comme il eftoit prés del es emporter, il fût blef-
fé
Seigneur DE LA Noue. gf/
fé d'une arquebufade à la cuiflè Se renverfé de deflus ion
cheval. Le Roy qui aimoit mieux fa perfonne que la vidloi-
re, en ayant eu advis, accourut là , & commanda qu'à quel-
que prix que cefuft on le retirait du combat,où il s'opinia-
ftroit à pied nonobftant iablefîure. Ainfi ceflà cette atta-
que, & le Roy ayant faitpenler la Noue fur l'heure mefmc
& en fa prefence, le renvoya à fon quartier , où il luy faifoit
l'honneur de le vifiter fort fouvent, rcconnoillànt que s'il
euftcreu fon confcil après la bataille d'Iury, iln'euftpas
trouvé à Paris une li forte refi (tance. De fait le fiege dura li
long tempsjque le Duc de Mayenne eut le loyfir de faire ve-
nir du Pays- bas le Prince de Parme , qui amena une grande
armée pour le faire lever. Au bruit de fa venue, qui fembloit
promettre une bataille 5 il accourut un nombre incroyable
de Gentis-hommes au Camp duRoy > de ibrte que ion ar-
mée eftant renforcée, & en eftat de combattre, il fut propo-
fé de choifir une place propre pour cela. Mais la difficulté
eftoitilon leveroit le fiegepour aller au devant du Prince
de Parme, ou fi on attendroit aie combattre quand il s'ap-
procheroit de la ville pour y faire entrer le fecours qu'il y
menoit. Il y avoit des raifons de part &c d'autre. Car au
levier d'un fiege il y a toujours du deibrdre & du décourage-
ment: depuis, c'eftoit céder la victoire au Duc de Parme,
qui ne demandoit que cela , & qui eftoit affés bon Capitai-
ne pour ne fe laiflèr point engager dans la neceflité ducom-
bat,s'il n'y trouvoit fon avantage: & de tenir un fi grand fie-
ge, &en mefme temps faire tefte à un fi puiiïànt fecours,
c'eftoit un chef-d'œuvre de la guerre, qui n'avoit jamais
gueres bien reùOy finon àjules Ceiàr : La Noue pourtant,
le PlelTis-Mornay , &z quelques autres , en qui la prudence,
l'expérience , Sz le courage alloient de pair & en un haut
point, propoferent qu'on pourroit choifir une telle place de
bataille, que fans lever le fiege on feroit tefte àl'ennemy. Le
Yy 3 Roy
35S La vie de François,
R oy leur donna la charge de la choifir , & ils convinrent de
la plaine de Bondy , où leur opinion eftoit qu'on pourroic
ainfi difpofer l'armée. C'cft qu'elle auroit la tefte tournée
vers la forefl de Liuery -, à droite elle auroit les coftaux de
Villemonblejqui la couvriroient du cofté de Paris: à gauche
un marais qui ne fe peut pafîer que fur lePont-Iblon: à dos la
Seine qui luy euft apporté fes commodités , & en front , la
forcil, qui n'eftoit traverfée que de deux chemins larges
chacun de deux toiles, & par où une armée n'euft ofé défiler
ayant l'cnnemy fi prés : &que cependant on laifleroit 3000
hommes du cofté de l' Vniverfité, pour tenir toûiours la vil-
le en efchec, & foùtenir le nom dufiegc. Quelques uns op-
pofoientà cela que l'ennemy pouvoit laiftèr l'armée à droi-
te, & fe couler au long de la Marne , fans avoir befoin de
défiler dans la foreft. Mais on répondoit que quoy qu'il en
foit 5 le chemin eftoit trop eftroitpour y marcher en batail-
le, & qu'il ne pouvoit empefcher qu'on ne luy cnlevaft tout
fon charroy , où eftoit proprement le fecours qu'il vouloit
donner à Paris : &: que s'il faloit combatre, on auroit cet
advantage que l'ennemy feroit en rafe campagne, & hors de
retranchement , ce que le Roy defiroit pafiionnement. Sa
Majefté goûtoit fort cet advis au commencement. îvlais le
^Maréchal de Biron ne le voulut pas, &: obligea le Roy, pref-
que malgré qu'il en euft, d'aller au devant de l'armée enne-
mie jufques à Chelles, où les afïàires eurent tel fuccés que le
Duc de Parme s'eftant retranché , évita le combat , &: prit
Lagny à la veuë de l'armée royale. Si un autre expédient
propofé par la Noue euft efté fuiuy , il ne l'euft peut-eftre
pas emporté. Car les deux armées eftoient d'un mefme
cofté de la rivière, au travers de laquelle le Duc de Parme,
pofté & retranché fort avantageusement, battoit fùrieufe-
nient la place, dont la muraille ne valoir rien. De plus, la
rivière eftoit fibalîè 5 qu'elle s'eftoit retirée de la muraille
de
Seigneur de la Notre. ^f^
de plus de foixante pieds; tellement qu'eftant giieable par
toutjelle laiiToit le chemin ouvert à aller livrer l'aîfaut, quand
la brèche leroit railbnnable. La Noue doncques dilbic
qu'il n'y avoit que deux moyens defauverLagny.L'uneftoic
d'attaquer l'ennemy dans les retranchemens -, ce qui luy
fembloit fort difficile 5 parce que le Prince de Parme cam-
poitàlaRomaine, & qu'en cette occafion il avoit apporté
d'autant plus de foin à le bien fortifier , qu'il avoit recocrnu
l'armée du Roy beaucoup plus grande & plus fleuriOaiite
que le Duc de Mayenne ne la luy avoit décrite. L'autre
elloitdepaiîerde l'autre cofté ,& s'aller camper fur un co-
ftau quiell derrière Lagny. Parce qu'en mettant la tefle de
l'infanterie à deux ou trois cens pas du foffé , on envoyeroit
par files de moment en moment des rafraifchiflèmens dans
la ville ; pour entretenir le combat, pour foiitenir les afiauts,
& pour enuyer l'ennemy , fur lequel on feroiten eftat de ie
jetter quand il y feroit entré de force. Mais d'autres ad vis
ayans prevalu,leRoy eut ce mécontentement de voir qu'on
luyenlevafl: cette place fous la moufbache. Et ce qui fût le
comble de fon déplaifir , Paris fût envitaillé, le Duc de Par-
me y entra, &fe retira glorieufement , fans eftre obligé au
combat, quelque peine que le Roy fe donnaftpour l'y atti-
rer 5 & l'armée royale, mattée de la fatigue & de la faim , &
travaillée des murmures que produifent ordinairement les
mauvais fuccés, ne voyant plus aucun moyen de fe confoler
que dans une dernière entreprife par efcalade fur Paris, fe
débanda prefquetout à fait, quand elle l'eutinutilement
tentée. Durefte néanmoins le Roy fit un camp volant aC-
fés lefte, avec lequel il alla toûiours coftoiant le Duc de Par-
me fur fa marche, le harcelant, le réveillant par fréquentes
alarmes, attrappant toujours quelqu'un des derniers , &: luy
faifant millepetites algarades, jufques à ce qu'enfin efianc
arrivé à l'arbre de Giiife 3 il le laifla fur la frontière , &c s'en
vint
5<^o La vie de François,
vint fe rafraifcher à S. Qaentin. Au commencement de Tan-'
née ifpi, le Roy ayant remis Ton armée fur pied, Ôcedla
ioyc de ce que le Chevalier d' Aumale ayant fait une entre-
pnfc llir S.Denis,& y eftant entré de nuit, y avoit efté tué,&
la place confervée,il eut aully le déplaifir d'en voir avorter
une que luy mefme avoit faite fur Paris , & dans Texécutioii
de laquelle , fi elle n'euft point efté découverte, la Noue
devoit avoir fa bonne part. Delà, après quelques virevou-
tes, & quelques cavalcades qui tenoient la Ligue en cervelle
de tous les collés, il alla fondre fur Chartres, & y forma ce
mémorable fiege dont la difficulté & la longueur donna la
hardieiïeau Cardinal de Bourbon de faire éclorre le Tiers-
Party . Il en eftoit le Chef, mais Touchard, Abbé de Bello-
fane, en eftoit l'ame , &:Jacques Dauy-du Perron, qui de-
puis fûtCardinaljen eftoit ce qu'on appelle leseiprits, d'au-
tant que par fon humeur agifîànte, par la force de fon élo-
quence, & par la variété de fes intrigues, il donnoit mouve-
ment à tout le corps. Ce n eft pas mon fait d'en efcrire icy
i'Hiftoire , ny mon defîèin de raconter ce quifepafîà au fie-
ge , dequoy les monumens des affaires de ce temps là font
tous pleins. Je veux feulement y rapporter une chofe que
l'ondityeftre arrivée à la Noue, quoy que quelques uns
l'attribuent avecque plus de raifon à Ion fils comme il
efloit avecle Roy au fiegedeRome. Il n'importe auquel
des deux: car elle leur convint parfaitement bien à l'un & à
l'autre, à caufe de la rellemblance de leurs vertus, & de la
conformité de leurs fentimens. Eftant donc veflu en quel-
que fiçon àla Flamende, & portant un grand collet de buf-
fle fur fon habillement, outre fa modeflie naturelle , un def-
faut de veuë qui l' avoit contrarié des incommodités de fa
longue prifon , faifoit qu'il ne fe poufïbit pas des plus avant.
Eflant donc aflez retiré dans la chambre du Roy pendant
contenoit confeil dans le cabinet touchant les moyens de
gaigner
Seigneur DE LA Noue. 36*1
gaigner unedemy-lune furies affiegés, certains jeunes gen-
tis-hommes de la Cour, qui ne le connoifibient pas encore,
les voyans habillé de la forte, s'approchèrent de luy, &c
après l'avoir fort confideré luy dirent en fe raillant qu'ils
croyoient que le Roy n'attendoit plus que fon arrivée pour
refoudre cette attaque, 6c que fins doute il luy en donneroit
le commandement. Comme ils elloient en ce difcours
rHuilfierdu Cabinet appclla ou laNonëou Telignyj car
c'eftainfiquelefils fe nommoit du vivant du père 5 ècdit
queleRoy ledemandoit: ce qui rompit cet entretien. Ces
jeunes gens Tayans ouï nommer, furent deplaifans de ce qui
s'eftoitpaffé , Se fe refolurent à luy en faire des excufes lors
qu'il fortiroit. En efFe£t ce qu'ils avoient paHe dire en fe
niocquant fe trouva véritable. Le Roy luy commanda d'at-
taquer cette demie-lune , & luy donna des troupes pour ce-
la. Sortant donc du Cabinet il rencontra ces Meilleurs, qui
luy voulurent faire compliment. Il leur dit l'honneur que
le Roy luy avoir fait de le choifir , & les convia de l'y ac-
compagner, &c que là on verroit qui fçavoit mieux
fervir (on Prince , & entre autres il prit par la main
celuy qui luy avoit le plus parlé. Ils allèrent donc au com-
bat, ou ils firent fort bien leur devoir^ mais avec un fort dif-
férent fuccés -y car ce gentil-homme y fut tué -, mais foit la
Nouë,foit fon fils, après s'eftrc monftré digne du choix que
le Roy avoit fait de luy , il fe tira heureufement & glorieux
fement de cette méfiée. Quelques uns adjouftent à ce récit
qu'avant que d'aller au combat, la Noue s'eftoit arraifonné
avec ce jeune gentil homme, & luy avoit tenu quelques
propos fort fages fur la nature de la vraye valeur, pour le
guerirde cette opinion qui a faifi l'efpritdc la plus part de
la Noblefle, que le courage fe fignalc principalement dans
lesduelles. Mais n'en ayant rien de certain, je n'en adjou-
teray rien icy, quoy que cela convient très-bien à la vertu de
ce grand homme. Or eftoit-il certes digne de jouir plus long
' Zz temps
^6z La vie de François,
temps de l'extraordinaire réputation qu'elle luy donnoit:
MaisDieu en difpofa autrement par fa providence. LeCom-
tedeSoiiîbns avoit auparavant fait la guerre en Bretagne
contre le Duc de Mercur, l'un des principaux chefs de la
Ligue. Mais ayant eflé fait prifonnier en quelque rencon-
tre 5 le Roy y avoit envoyé le Prince de Dombes en fon
lieu. Comme c'eftoit un jeune Prince , au grand courage
duquel l'aage ne permettoit pas qu'il fe fuft ioint une afîez
grande expérience pour venir à bout d'un ennemy rufé&
ancré en cette Province là ^ le Roy creut qu'il y devoit en-
voyer la Noue, pour le guider de ion conlëiU Et fa mode-
flieîreconnùepar tout le monde, & dont il avoit donné des
preuves fi authentiques au Duc de Longueville àla bataille
deSenlis, & en toutle temps qu'il avoit fait la guerre avec
luy, faifoit que ce jeune Prince le defiroit plûtoil qu'il ne
redoutoit fa prefence. Il partit donques d'auprès du Roy
avec la compagnie de Gens-d'armes de Jacques Conte de
Montgommery, & quelques autres, & ne fut pas plûtofl ar-
riuéen Bretagne, qu'il eut le contentement d'apprendre la
nouvelle de la deliurance de fon fils. Il y avoit defia afîèz
long temps qu'il avoit efcrit à la Reyne d'Angleterre , pour
lafupplier très humblement qu'il luy pleufl faire mettre à
part quelques uns des principaux prifonniers que l'on avoit
pris en la défaite de la grande armée navale d'Efpagne, &
qu'onles gardaft à deux fins. L'vne , de les efchanger pour
fon fils,qu'il fembloit qu'on voulufl retenir dans une prifon
perpétuelle j L'autre, de le Uberer enfaifant l'échange, de
la promefîè qu'il avoit donnée au Prince de Parme, quand il
luy impofa de fi dures & fi extraordinaires conditions pour
fa liberté. La Reyne avoit fait telle confideration de fa ver-
tu & de fes fervices, qu'elle le luy avoit accordé , &: Walfin-
gham & Horatio Palauicini luy avoient en cela rendu de
tres-bonso fficcs. On avoitdonc mis à part Don Alonfede
Luzon, Rodrigo MicolalTo delà Veza, D.Luysj&D. Gon-
;zaîo
Seigneur de la Noue. ^6^
zalo de Cordua, à quilaReyne avoit fait dire qu'ils eftoienc
les prifonniers de la Noue , &: qu'ils ne feroienr jamais deli-
urez que par fon ordre & avec ion confentement.Se voyans
en cet eftat là, ils avoient folicitc tant qu'ils avoient peu par
lettres le Prince de Parme , & leurs amis en Efpagne , pour
obtenir du Roy d'Efpagne que cet elchange le lilt. Les let-
tres ne produifâns point d'elîeft, ils demandèrent qu'il fuft
permis à l'un d'eux d'aller trouuer lePrince de Parmcjôc de-
pallèrjufques en Efpagne s'il eftoit befoin, &: l'ayant ob-
tenu, ils donnèrent caution du retour par deuant des No-
taires à Londres. Mais ce voyage fût encore infru£bueux.
Il fembloit que les affaires d'Eipagne dans le vieux & au
nouveau monde, dependiflènt de la prifon de Teligny 5 &
des promeflès de fon père. Enfin après trois ans de con-
tinuelles prières, & d'importunités fans relâche leRoy d'EA
pagne y confcntit, & pour un feul jeune feigneurde vingt
iîx à 27. ans, furent efchangés quatre hommes de grande
condition & expérimentés Capitaines. Avec cette joye au
cœur la Noue fe rendit en l'armée du Prince de Dombes, -
où il trouua Jean de Rieux , marquis d'Alîèrac, René de
Tournemine la Hunaudaye, Jean Marquis de Coërquin^
Jean d' A rgennes-Poigny, Charles deGoionla Mouflàve,
Montmartin , la Roche-Gifïard , du Lifcouët , & quantité
d'autres gentis-hommes de marque,qui après le Prince luy
témoigerentla joye qu'ils avoient de le voir. Puis quand il
falut mettre en délibération ce que l'on entreprendroit,rin-
terefl: particulier y ioua fon jeux à l'ordinaire. LeDucde
Mercœur tenoit Lamballe,OLiily avoit un château des plus
forts de la Province pour ce temps là , & bien niuny d'hom-
mes &c de toutes fortes de provifions. Aflerac & la Hunau-
daye avoient des maifons proches delà, defquelles à cette
occaflon, ils n' avoient pas la jouïiîànce. Ils propoferent
doncd'aiîiegerLamballe, & ne manquoient pas de belles
raifons. La Noué n'avoit pas accoutumé de rebuter aucune
Zz s pro-
364 La vie d François,
propofition; feulement il mettoit Tes difficultés en avant, Se
en cette occafion, quoy qu'il preuift bien la difficulté de
l'entreprife, la Prouidence de Dieu, qui le conduilbit à Ton
deftin, lit qu'il le laifïà aller avec quelque facilité. La Brè-
che eflant faite , il enuoya pour la faire reconnoiftre > mais
n'eftant pas fatisfait du rapport qu*on luy en faifoit,il y vou-
lut aller luymefme5&: avec fa fermeté & fa froideur accou-
tumée 3 il defcendit dans le foffé. Puis ne voyant pas enco-
re affés à clair ce qu'il defiroit, il monta par une efchelle qui
eftoit dreflee fur les ruines de la muraille -, pour remarquer
le dedans de la place , Se la contenance de l'ennemy. Com-
me il confideroit cela fort attentiuement & fort ci loyfir,
ayant expreflementlaiflefoncafque pour voir avec plus de
liberté, il vint une baie de moufquet qui luy frayant la peau
de la tefte, alla donner contre une pierre, d' où ell e luy rej ail-
lit fur le front. La violence de ce contrecoup fût fi grande
qu'elle le renverfa. Néanmoins il ne tomba pas dans le fof-
fé, Se demeura quelque peu de temps à la renverfe fur l'é-
chelle, ayant la jambe,du codé où il avoit efté bleffé au fiege
de Paris, engagée entre deux échellons. Ses gens coururent
incontinent à luy. Se l'ayant enleué de là , l'emportèrent en
fon logis , ou il fût une heure entière fans parole & fans mou-
vement. Mais à la fin, les efprits eftans revenus , il fe réveil-
hde cette pamoifon, & trois jours après fe fit emporter à
Mont-contour avec Mont-Martin , qui eftoit aufly un peu
bleffé. C'eft ainfy que les hiftoires le rapportent. Mais
Monfieur de la Noue fon petit fils,dit quela chofe arriua en
cette façon. N'eftant pas entièrement fatisfaid du rapport
de ceux qui avoient reconnu la brèche , il fift drelTer une
échelle contre une mazure qui eftoit prés du foffé , d'où il
pouvoir à couiiert voir la contenance des ennemis , Se com-
manda à les gen^ de ne point donner qu'il ne leur fift fign«
de la main. Comme il eut confideré l'eftat des ennemis,
il fetrouffa pour donner le fignal aux troupes, 6c eftant apr
per-
Seigneur de la Noue. ^6f
perçeu des ennemis, on Iiiy tira plulieurs coups dont onluy
effleura le front, & luy fîll-on retirer la tête en arrière, &c
comme il avoit la main droite occupée à faire le figne aux
troupes. Ion bras de fer n'ayant pas la force de le retenir , il
tomba & fe calla le téfb. Quoy qu'il en foit , il fut empor-
té comme mort, Scfut une heure dans cet evanoùiflcment,
& puis comme i'ay dit il fut tranfporté à Montcontour. De-
puis ce temps là,il ne perdit ny la parole ny la connoinànce,
pendant tout le cours de la maladie : mais il fût travaillé
d'infuppoor tables douleurs de tefte, qui tirent mettre en dé-
libération entre les chirurgiens fi on uferoit du trépan. Pref-
que tous eftoient de ce lentiment. Mais il y en eut un , en
qui la Noue avoit beaucoup de confiance , qui promit har-
diment qu'illegueriroitdans peu de jours (ans cela. Enfin
le quinzieiine jour d'après fa blefleure, voyant que fes dou-
leurs continuoient, & que le défaut du fommeil luy appor-
toit une grande diminution de Ces forces,il commença à de-
fefperer de fa convalefcence,& fe fit lire quelques pfeaumes
par Montmartin , qui l'afliftoit continuellement. Dans Ces
difcours de pieté, ilmeiloit quelques fois des plaintes de
voir Ces afl'aircs domefliques fort incommodées,par la s^ran-
de dépence qu'il avoit faite à la guerre, &:parlesengage-
mens dans lefquels il elloit entré pour le Public. Non qu'il
fe repentifl: de fes a£tions,mais il ièplaignoit de la condition
des temps,& de ce que les fervices qu'il avoit rendus à l' Egli-
fe & à l'Eftat, n'avoient point eu d'autre recompenfe que la
décadence de fa famille. Néanmoins il adoucifîbit cela par
Tefperance qu'il avoit que le Marquis de la Mouflliye ef-
pouferoitfa fille 3 ce qu'en effed: il fit depuis; & que fon fils
que Dieu avoit mis en liberté, devant arriver bien toft, il
donneroit ordre à débaraflèr fa maifon des debtes qu'il luy
avoit falu faire. Enfin fentant que fa langue commcnçoit à
bégayer, il creut que fa fin s'approchoit,& pria Montmartin
de luy lire quelques paffagcs choifis de l'Efcriturc qu'il luy
TiZ z iii-
^66 LaviedeFrançois,
indiqua, & particulièrement ceux où ilcft parlé de l'efpe-
rance de la refurrectiô par nôtreSeigneurJefusChrift. Apres
quoyMontmartin luy ayant demandé s'il ne croyoitpasces
choies là véritables , il leua les yeux en haut , déclara que
c'efloit là fa foy &: fon efperancejqu'il y avoit vefcu. Se qu'il
y vouloit mourir, pria Dieu avec larmes, & avec unemer-
veilleuiédemonftration de foy & de zelc,8c quand la parole
luy eut tout à fait manqué , il continua à montrer par geftes
qu'il s'attendoit d'aller au ciel-, &: fon jugement s'eftant
maintenu] ufques à fa fin,il témoigna dans la dernière agonie
la vive & profonde perfuafion qu'il avoit de ion falut en nô-
tre commun rédempteur. Sa patience au refte, fa douceurjfa
confiance & fa modération, vertus qui luy avoient efté com-
me propres & particuheres en fa vie , parurent toûiours de
mefme dans tout le cours de fon mal, & dans les traits de fa
mortelles reluifoient encore en l'air & au maintien de fon
vifage. Ainfi mourut François , Seigneur de la Noue , dit
Bras-de-fer, dontl'hiftoire deMonfieur deThouafait l' élo-
ge en-cette forte. Ceftoit véritablement un grand perfonnage,
& qui en v Alliance ^ enprudence^ en experience,aufait de la guer-
re^ a eftè a comparer aux plm grands capitaines defonfiecky mais
qui afurpajfé la plus part dentreux en innocence de vie , en modé-
ration S'en équité. De quoy l or^^peut produire pour témoins les gra-
des debtes qu' il afaites.nonpotir fournir a fon luxe ny afes profu-
sions,vice dont il a toûiours efîé extrêmement efloignè^quoy que de
fon naturel il fufl liber al.mais pour les neceffitez de lagtterreou il x
pajfé toute fa vie pour la dfjfenfe de fa religion & de l'EfiatM-OW-
tagne aulTi parlant des plus grans hommes de fon temps & de
ccuxdequi à fon jugement, la vie a efté plus illuftre, après
avoir fait l'éloge du duc d' Albe, & duConneftable deMon-
morancy, adioûte ces propres mots. Commme aujfy la confian-
ce-, bonté ^douceur de fnœur s, é' facilité confient ieufe deMonfieur
de la Noué , en une telle injuftice départs armées ( vraye efcole de
trahifon d inhumanité dr de brigandage) oh il seft toujours
nourry
SeI GNEUR DE LA Nouë. ^6y^
nourry grand homme de guerre cr tres-experimenté -^me femble
mériter qtion la loge entre les remarquables éueneînens de mon
temps. Mais le Roy ayant eu la nouvelle de fa mort , &en
ayant témoigné un extrême déplailir, luy drefià par lés pa-
roles un monument plus augufle & plus durable iàns com-
paraifon, que s'il avoit efbc fait de marbrcy & de iafpc , &: de
porphire.Car il dit que ceft oit un grand homme de guer re^cr en-
core un pbts grand homme de bien-, & que Ton ne pouvûit ajjes re*
gretter qu un petit château eufl fait périr un capitaine qui valoit
mieux que toute une Province. Sa mort remplit fes amis de
dueil, & l'armée du Prince de Dombcs de trouble , de forte
qu'il abandonna le fiege de Lamballe-, l'efperance du fuc-
ccz duquel eftoit toute fondée fur la vigueur & fur l'expé-
rience de ceHeros.Mais la principale perte en fût à fa mailbn
& à fon fils à qui il lailîbit à demeiler des affaires bien emba-
raflées. Néanmoins, quand peu de jours après il fût arriué
dans la Province 5 &: qu'il en eut pris une connoiflance un
peu exaile, il fe montra tout à fait dio;ne dufang dont il
clloitiffu. Encorequ'ileuftpûpardes artifices qui ne font
que trop fou vent pratiqués en telles chofes, embrouiller tel-
lement la fuccelfion par les droits que fa mère y avoit, &
parla confufion qu'y pouvoient mettre deux ou trois com-
munautés, que le bien luy fuft demeuré au préjudice des
créanciers, il leur liquida & leur affeura leurs debtes à tous,
& depuis il les aquitta de bonne foy, vendant pour cet eife£t:
de fort belles terres: Car il aima mieux que fa maifon fouf-
friftquelquediminutiondefplcndeurpource qui eftoit du
bien, que de laiflèr la moindre tache furla réputation de
fon père oufurlafienne. Cette incommodité pourtant n'a
pas empcfché que cette illuftre famille ne fe foit maintenue
avec beaucoup de dignité.Outre la fille que i'ay dit avoir efté
colloquée en la mailbn de laNlouflàye, & qui ne laifià point
d'enfans , Théophile de la Noue,qui prit le nom deTeligny
après la mort de fon pcre^s'eftant marié en Beaufîè y a vefcu
avec
3^8 La vie dî: François,
avec éclat Se en homme deconditon5& a laille pour héritiè-
re univcrfcilc de ics biens Anne de laNouë jointe par maria-
ge avecque de Cordoùen-Mimbré , d*ou ei\ iflu de
Cordouën-Marquis de Longeay .L'aifné après avoir rempli
toutes les EgUfes Reformées dereftimede fa pieté, de fa
probité & de fa vertu, laifîapour lieritiers trois enfant, à Iça-
voirdeux filles & un fils. Des deux filles l'aifnée nommée
Marie veFue en dernières nopces du Seigneur de Temi-
nes, Maréchal de Francejavoit premièrement époufé Louis
dePierre-Builierej Seigneur de Chambrer, d'où font iflus
Beniamin dePierre-Buffiere Marquis deChambret, &Ehfa-
betfafœur Vicontefîè de Fercé.L' autre nommée Anne de
la Noue, mariée au Marquis de la Muce en Bretagne, a eii
deux enfans, à fçauoir Cefar Marquis de la Muce , & Mar-
guerite mariée au Marquis deVerac.Et quant au fils nommé
Claude, qui refla feul mafle de cette illuftre maifon , il a ei-
poufé Madelaine de faintGeorges deVerac fœur de celuy
avec qui fa niepce a efté mariée, & d'eux eftifïîië Marie
de la Noue, alliée par mariage avec le Marquis de Court-'
. Omet. Et comme ils ont tous eu cela de commun par la
bénédiction de Dieu, de perfeuerer conflammenten la pro-
feffionde la Religion Reformée Se d'hériter de la douceur
&c de la bonté naturelle de leur ayeul , aufiy ont ils eu leurs
vertus particulières félon leur fexe. Car les femmes y ont
efté & font encore maintenant en exemple de modeftieSc
de pudeur, & les hommes y ont conferué avec fplendeur la
louange militaire, de leurs anceftres. L'hiftoire eft pleine
des beaux faits de ceux qui font morts. Pour le regard des
viuans, & particulièrement de celuy qui feul eft héritier de
ce glorieux nom, & enfaueur duquel i'ay principalement
entrepris Se paracheué ce travail, comme c'eft au jugement
delapofteritéqu'il ont regardé en leurs belles allions, auflî
fera-ce d'elle qu'ils en auront la recommandation &c le té-
moignage.
^
m 'é.
r N.
P^
ÎjEV sJÊp^ ^^^" ^^^
k^
'5k^k.' ^*'*^ " *' ^0
P
^P
t
X';
\\j
J^p
-•^
\-M
%
J-
1
'^j^\
*'■ '■}
*h
*5iJ^^
\
.Itil